1 Série pour 1 rédacteur : The West Wing (saison 1)

1 Série pour 1 rédacteur : The West Wing (saison 1)

Note de l'auteur

À la rentrée de septembre, on vous avait demandé de choisir des saisons de séries à regarder pour les rédacteurs du Daily Mars. On commence aujourd’hui avec celui qui s’en est le mieux tiré : Dominique avec la saison 1 de The West Wing.

The West Wing, série multi-récompensée, analysée de toutes parts, étudiées dans les écoles… série qui a fait d’Aaron Sorkin un des premiers showrunners stars en France (avec David Simon et David Chase). Une série qui a la chance de faire partie du cercle des séries de « l’âge d’or » des années 2000 tel que défini par certains spécialistes.

Chez nous, la série est érigée au rang de modèle, décortiquée à maintes reprises, passée entre les mains de psychologues, de sociologues, de politologues… The West Wing est même connue des non-spécialistes, dont certains se sont mis dans la tête qu’elle était une série du câble. Comme quoi, le bourrage de crâne « câble=qualité » pratiqué chez nous a bien fonctionné.

The West Wing ressemble en réalité autant à une œuvre de Sorkin qu’à une production de John Wells. Wells est un executive producer qui gère généralement plusieurs shows de concert. En ce moment, il est le showrunner de Shameless, mais en 1999, il était executive producer d’Urgences, New York 911 et donc, The West Wing. Les deux premières série en qualité de showrunner (et plus spécifiquement de créateur-showrunner pour la seconde) et la troisième en tant que simple producteur.

La patte Sorkin, on la reconnaît dans les dialogues et dans une certaine forme d’idéalisme. Un idéalisme motivé par l’envie de nous montrer des politiciens pour qui on peut avoir de l’empathie. Qui soient capables de nous emmener sur le chemin du personnel et qu’on soit touché par ce qui leur arrive (The West Wing, en cela, c’est l’anti-Boss). On retrouve dans cette série certains particularismes des productions Wells. C’est classique dans le sens positif du terme, c’est excellemment bien produit et réalisé, et la série évolue dans un univers relativement réaliste.

« You know what ? I’m happy »

Mais c’est au niveau du rythme des épisodes qu’on reconnaît la façon de faire de Wells, si caractéristique de la télévision des années 90. De nos jours, de nombreuses séries fonctionnent sur un schéma basé exclusivement sur le procédé du cliffhanger (24, Lost au milieu des années 2000, Scandal aujourd’hui). L’effet positif est qu’on est surpris tout le temps. Le négatif est multiple : ça peut lasser, et surtout ça peut créer un effet pervers ultime, avec 42 minutes de vide intersidéral conclues par une surprise monumentale. The West Wing, c’est l’extrême opposé, en cela.

Tout comme Urgences, la folie, le rythme, le tourbillon, on est dedans dès le départ. La caméra, montée sur steadycam, se balade dans les couloirs, se pose pour observer des joutes verbales, ça va de droite à gauche sans réel temps mort… sauf à la fin. L’apaisement. Souvent dans un bureau presque vide, la nuit, une confidence entre deux personnages, ou dans les appartements du président. On y parle de l’impact que la journée a eu sur les hommes et femmes de l’histoire. Un épilogue calmé, loin de l’effervescence.

Ce qu’il y a d’amusant avec ce procédé, c’est qu’il provoque une addiction différente de celui du cliffhanger à outrance. Nous ne sommes pas ici dans une logique de « je veux savoir ce qui va se passer » mais dans une logique de « je veux y retourner ». Être dans la Maison blanche avec ces gens est une expérience agréable, drôle, stimulante. Des esprits brillants qui s’opposent autour d’idées, qui résument par leur action le principe même de la politique (débattre pour améliorer la vie des gens, être convaincu, changer d’opinion pour le bien d’autrui…). Renforcée par un magnifique et homogène casting, cette méthode est quasiment infaillible et s’avère être une réussite remarquable dans le cas de The West Wing.

En cela, et désolé mais je m’apprête à spoiler la fin de la saison 1, le final apparaît presque comme une trahison. « Qui a été touché par le sniper » ? À vrai dire… on s’en contrefout. Et ce choix paraît même risible aujourd’hui. Peut-être évidemment parce qu’on sait qu’aucun membre du casting principal de la série ne va disparaître après cet épisode, certes, mais aussi parce que la scène sent le préfabriqué. Comme si l’absence des écrans de trois mois justifiait le fait d’user d’un tel stratagème. Cela reste quand même une déception toute relative.

La saison 1 de The West Wing est une brillante saison de télévision. Les dialogues font mouche. Pour ça, il faut remercier Aaron Sorkin. Il fait partie de cette race de showrunners qui ré-écrivent tout. Une ancienne scénariste de son pool d’auteurs avait confié au Nerdist Writers Panel que la plupart du temps, il réclamait des scénarios expurgés de dialogues. Sorkin s’était aussi entourés de spécialistes politiques. Ainsi, la série, même romancée à l’extrême, sonne juste.

Dans une interview pour Vulture (1), Sorkin avouait ne pas se trouver très intelligent, qu’il se contentait – quelque part – de mimer l’intelligence des gens qui l’entourent. Il le fait à merveille. Cette interview date d’une époque où Sorkin a perdu de sa superbe. Alors que son retour était attendu par tous, The Newsroom a déçu. Cette série, qui devait être à la croisée des chemins entre Sports Night et The West Wing, a fait l’effet d’un pétard mouillé. Certains se sont même mis à railler Sorkin en soulignant, via un bout-à-bout de dialogues, que le monsieur se répète.

Et alors ? David E. Kelley aussi. David Milch aussi. David Simon aussi (je n’ai rien contre les David). Woody Allen aussi. La répétition décelée chez certains scénaristes est plutôt symptomatique du volume de leur travail. L’écrit venant toujours de la même personne, il est inévitable d’entendre, de percevoir les mêmes idées, les mêmes inflexions, les mêmes lignes de dialogues au bout de plus de 100 heures d’histoires écrites. Ça n’affaiblit pas la qualité incroyable des œuvres. Ça n’est pas parce que The Newsroom a déçu, ou que Studio 60 s’est rapidement délité que The West Wing en devient moins brillant.

On sait aussi aujourd’hui que Sorkin ne comprend rien à la réalisation. L’apport de Thomas Schlamme sur le rythme, le visuel (magnifique) de la série, à mi-chemin entre Urgences pour sa caméra virevoltante et le travail de Janusz Kaminski sur la photo des films de Spielberg, est indéniable.

Le positif de la saison : tout le cast, à l’exception d’une Moira Kelly en décalage complet avec les autres (ça tombe bien, elle disparaît en saison 2). Quelques épisodes fabuleux comme « In Excelsis Deo » (1×10) et son discours sur les crimes haineux, « Celestial Navigation » (1×15) et sa construction sur le mode flashback et Josh qui fait le coq face à un parterre d’étudiants, ou encore « Take this Sabbath Day » (1×14) et sa réflexion sur la peine capitale.

Pour le négatif, très peu à redire. À part peut-être le final, comme j’ai pu en parler plus haut, et la trame romantico-prostituo-amitié entre Sam et une call-girl de luxe. Pas très heureux, et surtout, qui n’aboutit sur presque rien de substantiel (si ce n’est ce qui est annoncé depuis le début de la saison, c’est-à-dire que ça va poser des problèmes).

La dream team

Au rang du « hein, pardon, vraiment ? » : il existe dans la saison 1 un épisode qui tourne autour du fait que le Président Bartlet va faire un chili. C’est en tout cas le cliffhanger du pré-générique (c’est payant, on apprend qu’il n’y met pas assez de cumin. Ça préfigure certainement de son revirement politique en fin de saison). Si un scénariste pitchait cette idée à Shonda Rhimes, elle en perdrait ses cheveux. Et pourtant, ça marche.

The West Wing est une série assez sûre d’elle, confiante dans ses qualités pour se permettre des épisodes mineurs, qui ne voient pas le président menacer ses ennemis d’une attaque atomique ou gérer des attentats dans tous les épisodes. C’est reposant. Ça n’en est pas moins intense.

Une série à la fois confortable et qui donne à réfléchir, qui stimule en divertissant. Une pure merveille de télévision qui a fait école. Et d’Aaron Sorkin une star de l’écriture.

THE WEST WING, Saison 1 (NBC)

Créée et showrunnée par Aaron Sorkin

Avec : Rob Lowe (Sam Seaborn), Moira Kelly (Mandy Hampton), Dulé Hill (Charlie Young), Allison Janney (C. J. Cregg), Richard Schiff (Toby Ziegler), John Spencer (Leo McGarry), Bradley Whitford (Josh Lyman), Martin Sheen (Josiah Bartlet), Janel Moloney (Donna Moss), Stockard Channing (Abbey Bartlet)

(1) : Où l’on apprend que Sorkin a des idées très arrêtées concernant les hamburgers

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