100 personnages de séries, épisode 11 (Numéro 6, Louise Belcher, Eli Gold, Heinrich Müller)

100 personnages de séries, épisode 11 (Numéro 6, Louise Belcher, Eli Gold, Heinrich Müller)

Troisième semaine de notre dossier, nouveau mois, on s’attaque aujourd’hui à un homme libre, un enfant déroutant, un hyper guest et un allemand.

41. No.6, The Prisoner (Patrick McGoohan)

Par Hervé Coiral

« Je ne suis pas un numéro. Je suis un homme libre ! » Cette phrase emblématique qui clôture le générique est clamée par le Numéro 6. Très loin d’être un personnage de série habituel, le Numéro 6 est le symbole de la place de l’homme dans la société moderne. Il est lui, certes, mais il est aussi nous. Hier, aujourd’hui et, encore plus, demain.

Se réveillant dans un village aux allures de paradis terrestre, le Numéro 6 reste un prisonnier en un lieu où il a été emmené contre sa volonté et d’où il ne peut se soustraire. Dès lors, il ne cessera de s’opposer à toutes les tentatives de manipulation, d’aller à l’encontre des volontés de ses geôliers, de contrecarrer les plans, ainsi que les expérimentations scientifiques et psychologiques qu’il subit.

La raison de cet acharnement ? Sa démission. Le numéro 6 en sait beaucoup, beaucoup trop pour le laisser partir sans qu’il en donne les raisons. Et malgré toutes les tentatives des numéros 2, il ne les donnera jamais.

Le numéro 6 est un homme dont on ne connaît quasiment rien, mis à part sa forte rébellion à l’ordre établi et à l’entrave de son libre-arbitre. Dans le microcosme du village, il est celui qui ne veut pas suivre le chemin tracé par d’autres hommes et par une communauté qui ne veut pas le laisser être celui qu’il est. Le numéro 6 lutte contre le système et tente de lui échapper. Pour cela, il déjouera les plans des numéros 2 avec une intelligence et un sens de la stratégie remarquable. Pourtant, il n’est qu’un homme et il lui arrivera d’échouer face à la puissance de manœuvre de la communauté du village. Il en tirera une force, tel un apprentissage à la douleur, mais il ne lâchera jamais la seule cause qui le motive : retrouver sa liberté.

Le numéro 6 arrivera-t-il à s’évader ? Oui… Et non.

Il n’est pas un numéro, il est un homme libre. Et vous ? Quel est votre numéro de sécurité sociale ?

Bonjour chez vous / Be seeing you

 

42. Louise Belcher, Bob’s Burgers (Kristen Schaal)

Par Dominique Montay

En tant que père de famille, je me dis, en voyant Louise Belcher dans Bob’s Burgers, qu’un enfant comme ça doit exister. Et ça fait flipper. Ok, elle aime ses parents, et son frère, et sa sœur… mais elle est flippante. D’une, elle garde constamment un bonnet “oreilles de lapins” sur sa tête. Pourquoi ? Est-ce qu’elle le lave ? Est-ce que du coup elle sent mauvais ?

De deux : elle a une façon de s’adresser à ses parents qui fait d’elle le petit diable sur l’épaule. Celui qui dit “mais oui, allez ! Insulte ce type qui vient de te faire une queue de poisson ! Tant pis si tu risques de te faire démonter !”

De trois, elle semble avoir de sérieux problèmes psychologiques (1). On a déjà parlé de son bonnet, mais il y a aussi le rapport qu’elle tient avec sa chambre, son antre. Elle montre déjà des signes de pathologie chronique, à forte tendance sociopathique, ancrée dans une routine et un asociabilité en constante progression. (2)

Mais qu’elle est drôle. Entre elle et sa sœur Tina, l’obsédée des zombies et des culs de garçons, mon cœur balance tout de même. Il y a un petit quelque chose en plus dans la façon outrancière dont Kristen Schaal interprète Louise. Elle crée un décalage constant entre l’âge supposé de l’enfant et la façon dont elle “sonne” parfois plus adulte.

Un personnage fantastique pour une série trop peu mise en avant chez nous. Et c’est bien triste.

(1) : Considérant que je n’ai pas fait d’étude de psycho, gardez bien en mémoire que tout ce que je dis sur le sujet possède un fort potentiel de conneries.

(2) : J’avais prévenu que je n’y connaissais rien, hein.

 

43. Eli Gold, The Good Wife (Alan Cumming)

Par Dominique Montay

The Good Wife, la série reine en matière de guests prestigieux et bien employés, étend son savoir-faire avec le personnage d’Eli, sorte de super-guest. S’il fait partie de la distribution régulière, il est utilisé à un degré moindre. Et surtout, il crée un effet d’habitude réservé aux guests, celui de provoquer chez le spectateur un : “Oh, génial, voilà Eli !”

On en parlait dans une brève, Eli Gold est inspiré de Rahm Emanuel, politicien ayant travaillé pour Clinton et Obama, aujourd’hui maire de Chicago. Gold comme Emanuel, connaît le monde politique sur le bout des doigts, a une grande gueule, et possède un passé artistique (Emanuel voulait devenir danseur de ballet, et Gold pianiste classique).

Alan Cumming est parfaitement casté dans le rôle. Cumming est un homme assez extravagant, associé au cinéma indie, et ce, même si sa filmo regorge de bouse. Cumming fait une véritable composition avec Gold, dirigeant sa folie dans les instants de rage de Gold, leur donnant un ancrage et un aspect totalement jouissif.

Le voir aboyer sur un stagiaire, obtenir une vengeance sur un adversaire (Gold est très mauvais perdant, et pire gagnant), écraser une adolescente (ah… cette chère Becca), ou bien subir la mère de Peter Florrick, tout est bon à prendre avec Gold…

Si, en tant que spin-doctor, Gold semble être une machine qu’on ne peut arrêter, il se révèle déroutant quand il fait preuve d’humanité. À de très rares occasions (souvent lorsque America Ferrara revient dans la série), Gold devient maladroit, gauche, emprunté et touchant. Dans les deux cas, le personnage sonne juste.

 

44. Heinrich Müller, Un Village Français (Richard Sammel)

Par Jérôme Tournadre

Il faut avoir une sacrée paire de roustons et un talent incroyable pour arriver à interpréter une figure quasiment identique (du moins à la surface) dans une comédie française absolument drôlissime (OSS 117, Le Caire nid d’espions), puis dans une série française qui n’a franchement rien de drôle. On ne vous cite d’ailleurs que deux titres mais Richard Sammel a incarné à de nombreuses reprises un soldat nazi et il n’hésite d’ailleurs pas à dire qu’il refuse dorénavant tous les scénarios qui lui proposent ce genre de rôle.

Pourtant, il fit une exception en interprétant le personnage d’Heinrich Müller, le chef des services de renseignement nazi dans Un village français. « Ici, il y a un vrai challenge sur la nature humaine. Une complexité qui doit démontrer qu’en chaque homme se cachent des sentiments ambivalents. Ici, on a vraiment le sentiment de participer à un travail historique, loin des caricatures de l’Allemand cruel et du Français résistant. » déclara-t-il en interview (1).

Au sein d’une galerie incroyablement riche en personnages passionnants, Heinrich Müller apparaît probablement comme le plus ambigu et le plus surprenant (bien que Jean Marchetti peut l’égaler dans ce domaine). « Je vais voir l’histoire en marche » dit-il à sa maîtresse, Hortense Larcher, lorsque les maquisards décident de défiler dans les rues de Villeneuve à l’occasion du 11 novembre. Terrible soldat nazi qui n’hésite pas à torturer et tuer pour arriver à ses fins, Müller est pourtant bien loin de la caricature qu’on pourrait attendre de ce genre de personnage. Au cours des quatre dernières saisons, Müller montrera qu’il n’est pas un monstre mais un soldat. Son séjour sur le front russe le fera revenir marqué par les horreurs qu’il a dû commettre. Müller reste un homme, un homme dangereux et pervers certes, mais un homme tout de même.

Un homme qui reconnaît le courage et la bravoure de l’ennemi comme il nous l’a si bien montré dans la dernière saison diffusée sur France 3. Un homme en apparence froid et calculateur (sa manière de décrire la défaite, à ses yeux inévitable, de l’Allemagne reste dans les mémoires) mais qui n’hésite pas à humilier la femme qu’il aime après avoir appris ce qu’elle a dû faire pour trouver de la morphine, seul produit capable d’atténuer la souffrance qui parcourt son corps. Un homme qui n’hésitera pas à éliminer sans aucun scrupule un de ses alliés politiques mais également à être plein de compassion pour le fils d’un résistant ou le mari de sa maîtresse.

Connaissant l’histoire avec un grand H, on se doute bien que les prochaines saisons à venir seront difficiles pour Heinrich. Le couple qu’il forme avec Hortense (voire même la famille avec Gustave Larcher) ne résistera probablement pas à l’arrivée des alliés et à la libération de la ville. Et pour nous, spectateur, la question se pose déjà : ressentirons-nous de la peine ou de la joie face au devenir de ce personnage normalement catalogué comme ennemi au mieux, grand Satan au pire ?

C’est la grande force des créateurs d’Un village français et du talent de Richard Sammel. Celui d’être arrivé à nous faire ressentir tant de choses pour une figure autant caricaturée par la fiction depuis des années. C’est sûrement le meilleur moyen pour prendre conscience des réalités de cette époque et du fait que l’horreur n’a rien de monstrueuse, mais qu’elle est au contraire terriblement humaine.

(1) : Le parisien.fr, article du 28/11/10

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