20 bonds en arrière (critique de 007 Spectre, de Sam Mendes)

20 bonds en arrière (critique de 007 Spectre, de Sam Mendes)

Note de l'auteur

Eh ben voilà ! A force de chouiner sur la “trahison” Skyfall, les fans de (la muséification de) 007 l’ont eu, leur “Bond-bien-dans-la-norme”. Résultat : on n’est pas tellement plus avancé qu’en 1962. Craig en forme, quelques fulgurances et un prégénérique ahurissant ne sauvent pas ce 24e opus d’une impression générale de sacrée régression par rapport aux audaces du précédent volet.


Capture d’écran 2015-10-29 à 19.42.05Les affiches promo annonçaient la couleur :
James Bond de retour en smoking ivoire, comme au bon vieux temps de Sean Connery dans Goldfinger. Un bon gros clin d’œil rassurant à la horde de gardiens du temple qui n’avaient guère goûté le dépiautage psychanalytique de 007 dans Skyfall. Ce dernier, malgré les défauts qu’on lui connaît, restera certainement longtemps comme l’avatar le plus audacieux de toute la série, le plus émouvant (oui messieurs, même plus qu’Au service secret de sa majesté, parfaitement !), le plus passionnant par son déconstructivisme. Quelle tristesse de voir cet acquis à ce point effacé dans 007 Spectre qui, malgré le triomphe planétaire inédit de Skyfall, s’ingénie prudemment à renouer le dialogue avec les ayatollahs de la franchise en replongeant dans ses gimmicks les plus éculés.

Ecrit par la même team que Skyfall (le trio Logan/Purvis/Wade, plus Jez Butterworth), 007 Spectre n’en reste pas moins un Bond très agréable à consommer, toujours loin devant n’importe laquelle des purges des ères Brosnan et Moore. Le film peut même revendiquer probablement l’une des meilleures séquences pré-génériques de la série : un (faux) plan-séquence étourdissant et quasi-muet, fendant la foule de la Fête des morts à Mexico City pour suivre Bond dans l’exécution planifiée d’une cible non officielle. Votre serviteur ne l’a pas chronométrée, mais la maestria virtuose de cette introduction éclate au rythme d’une longue chorégraphie enivrante, presque érotique, dont on imagine l’astronomique niveau de préparation. Les vraies scènes de foule, d’une telle ampleur, se font de plus en plus rares au cinéma et celle de 007 Spectre honore au centuple leur tradition immersive. Aucune des nombreuses autres accélérations de tempo du film n’atteindra, hélas, le niveau de classe de ce brillant prologue.

D’autres réussites, cette 24e mission de l’agent le plus célèbre de MI6 n’en manque certes pas. La visite de Bond dans l’antre de la pieuvre, l’organisation SPECTRE, après que son enquête l’ait mené de Mexico à Rome, constitue l’autre grand temps fort du film. Sépulcrale, intimidante, l’ambiance de cette conjuration suprême où Bond s’est insinué avant d’être salué « amicalement » par le personnage de Franz Oberhauser (Christoph Waltz) offre à ce dernier SA grande scène. Celle d’un big baddie réellement menaçant et omniscient, psychopathe racé suintant le charisme. Profitez-en, ça ne durera pas longtemps et l’aura de Waltz va progressivement fondre au fil du métrage comme neige au soleil pour se trouver ravalé au rang de vilain lambda. L’ambiance aura par ailleurs déjà commencé à se gâter avec la séquence cameo de Monica Belluci en veuve éplorée du terroriste éliminé par Bond dans le pré-générique. En une scène (ridiculement gratuite) de drague supersonique du chaud lapin au permis de tuer, 007 Spectre replonge les deux pieds dans la pire misogynie bondienne désuète. On peut trouver toutes les excuses contextuelles à cette vision phallocrate du rapport Bond/femmes dans les années 60. Pas en 2015.

Le déroulé de la charte industrielle Bond Inc. va par la suite continuer à caviarder le film de ses idées les plus téléphonées. La bagarre dans le train avec le malabar effrayant joué par Dave Bautista salue Bons baisers de Russie, la love story de Bond avec Madeleine Swan (Léa Seydoux, aussi chaleureuse qu’un peigne) convoque Au Service Secret de Sa Majesté, la torture de Bond sanglé à une table d’opération par Oberhauser avant de s’extraire in extremis d’une mort certaine apostrophe Goldfinger… Au fil des (trop longues) 2h30 de 007 Spectre, toute la trame ne fait ainsi que ressasser des situations mille fois vues dans la franchise : Bond mis à pied par sa hiérarchie ; Bond traité de relique du passé au profit d’un nouvel ordre technologique (le programme 00 menacé d’élimination par l’arrogant C, génialement campé par Andrew Scott) ; Bond face à un méchant maître du monde orchestrant tous les malheurs du globe (Hydra/Spectre, même combat) et qui s’apprête à épier définitivement toute la planète pour…. pour quoi faire en fait ? Captain America : Le Soldat de l’Hiver exploitait finalement bien mieux le filon. Bref : appelez toutes ces redites “tradition”, “hommage”, “fan service”… okay, James, mais…. et la surprise dans tout ça ? Quel ennui…

Le pire, c’est que les scénaristes n’assument même pas leur revirement démago à 180 degrés, en plaquant à Oberhauser une motivation enfantine digne des pires soap opera sud-américains. Certes, 007 Spectre a le mérite de clore plusieurs arches narratives débutées dans Casino Royale. Dès le kitchissime générique d’ouverture massacré par l’atroce ritournelle de Sam Smith (atroce !), un kaléidoscope des précédents volets envoie clairement le message : un cycle va se terminer avec cette 4e aventure de Bond/Craig. Un autre clin d’œil à Au Service Secret de Sa Majesté d’ailleurs, dont le générique reprenait aussi des extraits des cinq premiers Bond avec Sean Connery pour mieux signifier la transition (avortée) avec George Lazenby.

On remerciera par ailleurs les auteurs d’avoir eu le flair de continuer à faire planer sur l’intrigue l’ombre de la regrettée M (irremplaçable Judi Dench). L’idée offre au film l’une de ses plus jolies répliques dans la bouche de Bond au sujet de son ex-mentor – “Même morte, elle continue à travailler”. De son côté, le chef-opérateur Hoyte Van Hoytema (Her, Interstellar…) fait largement le job mais la facture visuelle de l’ensemble reste tout de même loin derrière les somptueuses compositions du roi Roger Deakins – qui avait refusé de rempiler après Skyfall. Que retenir  au final de 007 Spectre ? Un Bond très inégal (un de plus), un retour aux fondamentaux les plus camp’ de la saga, une seconde partie sans surprise et l’apparent adieu de Daniel Craig au rôle le plus prestigieux de sa carrière. Très curieux de voir ce qu’EON va nous sortir du chapeau pour Bond 25…

De Sam Mendes. Avec Daniel Craig, Christoph Waltz, Léa Seydoux, Monica Bellucci, Andrew Scott, Ben Whishaw, Ralph Fiennes. Ecrit par Neal Purvis, Robert Wade, Jez Butterworth et John Logan. Durée : 2h30. Sortie nationale le 11 novembre 2015.

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