On a vu… le succès de 3 x Manon (et ce que cela dit)

On a vu… le succès de 3 x Manon (et ce que cela dit)

Photo © Arte / Angela Rossi

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Diffusée jeudi dernier, la minisérie réalisée par Jean-Xavier de Lestrade (les documentaires Un coupable idéal, Staircase, Staircase : la dernière chance) a rassemblé près de 630 000 téléspectateurs. Un résultat intéressant pour un projet qui ne l’est pas moins. Dans la forme comme dans le fond.

Pas simple de faire une chronique sur 3 x Manon, quelques jours après sa diffusion. Pas parce que le projet n’a pas d’intérêt – bien au contraire – mais parce que beaucoup de choses ont déjà été dites et bien dites.

Plutôt que de revenir sur l’étonnante prestation des acteurs (hormis l’étourdissante Marina Fois, la majorité des comédiens sont des visages peu vus à la télévision), au lieu de parler de l’immersion dans l’univers des centres fermés, on va donc revenir sur une des clefs du succès de la minisérie.

Si le propos réaliste de 3 x Manon a été salué à de multiples reprises (sur France Inter comme chez les Inrocks), ce n’est cependant pas la principale qualité de ce projet. Mais bel et bien le fait que ceux qui l’ont écrit, produit et filmé ont regardé ensemble dans la même direction : développer une fiction à la fois prenante, crédible et au service d’un sujet clairement défini.

Photo © Arte / Angela Rossi

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A travers le parcours de Manon, une ado bouffée par les accès de violence et écrasée par une mère étouffante, la minisérie d’Arte s’intéresse effectivement à une poignée de filles engluées dans un monde où l’échec, l’absence d’issues vous collent méchamment à la peau. Un monde dans lequel la violence nourrit la violence et où on subit les choses. Et si le parcours de l’héroïne montre que les perspectives sont sombres pour les filles comme elle (on pense à Lola, à Bintou et toutes les autres), elles ne sont pas complètement noires.

3 x Manon tient-elle de la fable humaniste ? Peut-être un peu. Peut-être aussi que l’intérêt est surtout dans le développement d’un récit équilibré où les effets de réel – ces éléments que l’on imagine forcément issus d’une grosse recherche documentaire… et qui ne le sont pas toujours – servent vraiment une intrigue dramatique très bien structurée.

En trois fois cinquante-huit minutes, 3 x Manon ne se prend pas pour ce qu’elle n’est pas. Ce n’est pas une série qui cherche à asseoir son propos en martelant continuellement que « tout est vrai ou presque ». Plus que réaliste, la minisérie coécrite par Jean-Xavier de Lestrade et Antoine Lacomblez (et produite par Nicole Collet)  est résolument crédible. Elle montre, plus qu’elle ne dit. Et elle suscite tout un éventail de puissantes émotions.

Photo © Arte / Angela Rossi

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En cela, elle respecte les règles de base de la fiction. Avec des personnages complexes, parfois iconiques. Avec une vraie progression dramatique (même si Jean-Xavier de Lestrade songeait d’abord réaliser un film long, le projet final est bel et bien pensé comme une fiction à épisodes). Avec une authentique volonté de dire quelque chose sur le monde dans lequel vit le téléspectateur.

Est-ce que cela escamote la notion de divertissement ? Non, parce que celle-ci est plurielle.

En France, plusieurs scénaristes, producteurs et réalisateurs tendent vers ça ; ils veulent servir la pluralité de cette notion (on en connaît !). Problème : ils sont souvent pénalisés par un paysage audiovisuel français qui laisse peu de place à l’expérimentation.

En même temps, c’est logique. Pour réussir, il faut accepter de potentiellement échouer. Et l’échec, dans un contexte économique vraiment contracté, c’est plus que difficile à vendre à sa direction. Il n’y a donc pas un groupe de coupables, une bande de méchants qu’il est bon de stigmatiser. Par contre, il est essentiel que tout le monde ait conscience de cette réalité. Surtout si on veut avancer.

Photo Arte / Angela Rossi

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Si 3 x Manon est presque un heureux accident français (ce qui est un peu réducteur : Arte essaie de bouger les lignes ; Canal + l’a fait aussi. Tout comme France 3 avec Un Village français), on espère que les conséquences de cet accident seront elles aussi heureuses pour la suite.

Que diffuseurs et décideurs essaieront un peu moins de fédérer à tout prix et privilégieront des fictions fortes (et donc souvent clivantes). Que les trios scénariste/producteur/réalisateur derrière chaque projet (on ouvre même une paire de parenthèses pour insister là-dessus) se mettront plus souvent d’accord sur ce qu’ils veulent dire et comment ils veulent le dire. Sans jamais oublier à qui ils le disent. Tout cela pour qu’au final, le public accepte de jouer le jeu. Sans niveler ses attentes vers le bas mais en acceptant une proposition différente.

C’est à ce prix que l’on créé des séries dont on parle avec les autres après la diffusion. Ce sont des fictions que l’on partage. Et aujourd’hui en France, c’est ce qui manque le plus cruellement.

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