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À crier dans les ruines : comme un dialogue de miroirs abandonnés

À crier dans les ruines : comme un dialogue de miroirs abandonnés

Note de l'auteur

Loin du réalisme terrifiant de La Supplication et de la mini-série choc Chernobyl, ce premier roman d’Alexandra Koszelyk propose un périple de Pripiat à la France, en empruntant la voie du conte (amoureux). Une idée de base alléchante, pour un récit au final bien trop sage et d’une confondante naïveté.

L’histoire : Tchernobyl, 1986. Léna et Ivan sont deux adolescents qui s’aiment. Ils vivent dans un pays merveilleux, entre une modernité triomphante et une nature bienveillante. C’est alors qu’un incendie, dans la centrale nucléaire, bouleverse leur destin. Les deux amoureux sont séparés.

Mon avis : Bien étrange objet, en vérité, que ce premier roman signé Alexandra Koszelyk. Il est des livres qu’en tant que critique, on a envie de “sauver” afin d’encourager l’auteur/trice, dont on décèle malgré tout des qualités prometteuses. Impossible néanmoins de ne pas être honnête dans sa démarche, et de ne pas souligner ce qui, à notre humble avis, ne fonctionne pas dans le livre reçu.

J’avoue avoir aussi lu plusieurs critiques déjà publiées sur le Net. Et n’avoir absolument pas reconnu, dans ces propos très largement dithyrambiques, le livre dont je venais d’achever la lecture.

Je dirai donc d’emblée ce qui me paraît survivre de la lecture d’À crier dans les ruines : la proposition et le titre.

Le titre, tout d’abord, évoque un poème de Louis Aragon qui invite à « [cracher] sur ce que nous avons aimé ». On y lit également que « certains noms sont chargés d’un tonnerre lointain », tandis que le narrateur se souvient « de ton regard qui a brûlé » et « d’un village désert / À l’épaule d’une montagne brûlée ». Bref, un titre très bien choisi pour faire écho à la catastrophe de Tchernobyl et à ses conséquences sur des amoureux.

La proposition, ensuite. Loin du livre fondateur et terrible de Svetlana Alexievitch (La Supplication), récit et essai qui explore les conséquences personnelles, intimes, de l’accident sur la vie de centaines de témoins ; loin de la récente mini-série Chernobyl diffusée sur HBO, qui s’attache à retracer l’explosion elle-même au plus près ; loin aussi de la dimension documentaire des Fleurs de Tchernobyl d’Emmanuel Lepage et Gildas Chassebœuf ; loin de ces travaux au réalisme poussé, Alexandra Koszelyk emprunte un chemin nettement plus littéraire. Car son parcours dans les ruines de Pripiat s’effectue paradoxalement à distance, et sur le mode du conte.

Ce dernier détail n’en est pas un. Il faut d’emblée déjouer les attentes nées du sujet : il ne s’agit pas d’un livre réaliste, social, exposant sous une lumière crue les blessures et les désespoirs d’une vie brisée par les radiations et une politique soviétique étouffante. Au contraire. Il s’agit d’un conte. Conte de fées. Expression du folklore. Peut-être une fable. Baignant dans un monde aux atmosphères magiques, bien que la magie en tant que telle en soit (presque) totalement absente.

Problème : dès que l’on s’attache à l’écriture elle-même, la belle proposition s’évanouit. Le livre multiplie les lieux communs, les situations clichés, les formules toutes faites : « les conséquences de la démesure des hommes », l’enfant qui « trempait son index dans le pot de confiture », les parents de Léna qui sont « d’éminents scientifiques » quand ceux d’Ivan sont des prolétaires proches de la nature…

La dimension amoureuse, voire sexuelle, n’est guère mieux lotie avec des expressions telles que « les prémices d’un arc électrique dans le bas du ventre ». On comprend le parallèle établi entre l’éveil de ce sentiment unissant Ivan et Léna adolescents et le regain de la nature à Pripiat des années après la catastrophe, mais ce type d’expression n’est-il pas du plus haut ridicule ? « De garçon, [Ivan] était devenu homme » juste en gravant leurs initiales entourées d’un cœur sur le tronc d’un arbre. Sans oublier des phrases d’une lourdeur presque drôle : « Contre lui, le temps n’était plus qu’une éternité portée par l’éphémère. »

Alexandra Koszelyk

En optant pour le registre du conte, l’autrice tombe aussi dans l’accumulation de cartes postales, tant pour les lieux (le premier paysage normand que Léna visite recèle forcément des menhirs) que pour les personnes (à l’école française, les élèves se partagent en deux groupes : les pimbêches et les timides). Le problème ultime étant que rien, en réalité, ne prend vie dans ce livre. Ni les lieux, ni les personnages, ni même Léna qui traverse l’existence en flottant avec mollesse. Pas d’intensité, pas de surprise, pas de sensation pour le lecteur.

Alexandra Koszelyk ne varie pas les expressions, les rythmes ; tout se tient à un flux tranquille, sans chair ni profondeur, sans danger ni relief. Un comble, au vu du sujet abordé. L’autrice expose trop, elle tisse trop visiblement les liens narratifs qu’elle décèle dans son histoire, entre le passé ukrainien, le présent français, l’Antiquité grecque ; entre le folklore slave, la magie celtique, les mythes helléniques. Il aurait fallu faire confiance au lecteur, lui laisser la possibilité de remonter le courant des motifs pour en retrouver lui-même les résonances. Davantage suggérer que dire, pour le laisser “ressentir” le récit. Et, surtout, “creuser” son sujet pour en exploiter pleinement le potentiel métaphorique, plutôt que de succomber à la facilité et de rester à la surface d’une exploration culturelle et sentimentale de pacotille.

Un exemple ? Léna rencontre un Ivan et un Yvan. Et l’autrice de détailler ce double chemin lié à l’initiale, entre une route en ligne droite et une fourche qui laisse le choix. Le lecteur aurait pu s’en rendre compte – et s’il ne l’avait pas fait, la perte n’aurait pas été bien grande. Less is more

Tout ceci manque de matière physique pour imprimer la plaque sensible. De densité. Même le récit que fait Ivan de sa vie en Ukraine après le départ de Léna n’apporte rien. On suit Léna sur deux décennies pour découvrir qu’en fin de compte, sa vie n’avait guère d’intérêt. On esquisse une visite à Pripiat, avant et après la tragédie, mais on ne peut pas dire qu’on en ait appris quoi que ce soit, qu’on ait vu ou vécu quelque chose, ni que les lieux se soient animés en aucune façon. Et l’on referme le livre avec une doucereuse impression de temps perdu.

L’extrait : « Il s’interrompit. Léna fronçait les sourcils.
“Des années plus tard, à Slavoutytch, je me mis à avoir certains troubles. Au début, je n’ai pas véritablement perçu de changement. J’ai commencé à avoir mal au ventre. Des petites nausées le matin. Comme je picolais pas mal, j’ai levé le pied. Mais ça ne s’est pas arrangé. Au contraire, même. Je dégobillais tout. Je maigrissais à vue d’œil. Bientôt, je ne suis plus sorti de chez moi. C’est Pavel qui m’a traîné chez son médecin.
“J’ai l’habitude de les voir, j’ai eu tellement de visites médicales. Combien ai-je dû faire d’examens sanguins ou de la thyroïde ? À une époque, c’était presque aussi fréquent que d’acheter du pain. Tchernobyl ne s’effaçait pas aussi facilement. Les radiations sont le fléau du XXe siècle, une espèce de peste dont les bubons sont invisibles. La peur n’en est que plus grande. N’importe qui peut être touché. Aussi, même si les gens sont empathiques vis-à-vis de nous, ils nous préfèrent de loin. »

À crier dans les ruines
Écrit par
Alexandra Koszelyk
Édité par les éditions Aux Forges de Vulcain

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