Acadie : humains, trop (peu) humains

Acadie : humains, trop (peu) humains

Note de l'auteur

Quand le Conseil des Fondateurs ressemble à un concours de cosplay pour tolkienistes en roue libre, la menace d’une intrusion venue de la Terre fout le feu à l’univers. Acadie est la première œuvre de Dave Hutchinson traduite en français. On attend la suite avec impatience.

L’histoire : Il y a la Colonie, une constellation d’habitats spatiaux cachée au sein d’un système stellaire isolé et sans intérêt. Et puis il y a Duke, le président de ladite Colonie, élu au poste car il était précisément le type qui le désirait le moins. Une sonde terrienne franchit les limites du système. La pire des nouvelles au regard des membres de la Colonie, eux qui, sous la houlette d’Isabel Potter, généticienne de légende, ont élaboré une utopie contrainte de fuir l’autorité du Berceau depuis plus de cinq siècles. Or, en ce qui concerne le viol des strictes lois bioéthiques terriennes, il n’existe aucune prescription, et la Colonie n’encourt rien moins que l’annihilation.

Mon avis : Après la sorcellerie corporelle d’Abimagique, cap sur le cosmos. Avec, pourtant, cette même coloration organique, cette façon de faire passer le récit par le corps… même quand, au final, il n’y a (peut-être) pas de corps à proprement parler.

Les voyages spatiaux, dans ce court (une novella, réellement : une centaine de pages, c’est la règle dans la collection Une Heure-Lumière du Bélial’) roman du Britannique Dave Hutchinson, se font dans des astéroïdes évidés, comme les os creux d’un organisme immense. Ce qui n’empêche pas des effets d’échelle étourdissants, puisqu’on peut approcher une colonie « tel un caillou abordant Manhattan ».

Deux choses frappent d’emblée l’esprit. D’abord, les sauts dans le temps. Littéralement. Dave Hutchinson parvient à opérer des flashes-back dans la plus parfaite continuité. Guettez les changements de temps passé/présent, au risque de perdre pied pendant un moment, tant les transitions sont menées en douceur.

Une dimension temporelle qui est bien au cœur du récit. Car la quasi-légendaire Isabel Potter et ses disciples ont quitté la Terre voici plus de cinq cents ans. Toujours bien vivants, ils se sont redéfinis régulièrement, recomposant leur ADN à leur gré. Ils se sont “réécrits”, d’où leur surnom d’Écrivains. Intégrant ainsi, dans la trame même d’Acadie, l’importance de l’écriture, et plus encore de la réécriture, une dimension cruciale pour la fin du livre.

Ensuite, l’humour. Omniprésent dans le style de Dave Hutchinson, tout comme dans les situations qu’il décrit. La première troupe d’Écrivains rencontrés, justement, est décrite comme regroupant des tolkienistes en roue libre :

Voilà ce qui arrive quand une bande de fans de Tolkien reçoit pouvoir de vie et de mort sur un système planétaire tout entier, et j’ai beaucoup de mal à apprécier leur excentricité à sa juste valeur, faute d’appartenir à la bonne génération.
La file de silhouettes prend la forme d’une douzaine d’elfes en armures d’argent, portant arcs et épées. Ils s’arrêtent à un pas de moi et leur chef sourit de toutes ses dents.
« Yo, Duke. Ça biche ? »

Le Conseil des Fondateurs, sorte de Soviet suprême à la sauce cosplay, ressemble à une « salle remplie de toons » :

Le Conseil est composé d’elfes, de nains, de hobbits, de gobelins et de Dieu seul sait quoi d’autre. Je n’ai pas lu les bons livres ni vu les bons films pour tous les reconnaître, mais j’aperçois aussi quantité de Klingons. Assister à une réunion du Conseil revient à participer à un concours de cosplay. (…) J’expose mes arguments aussi clairement qu’il est possible de le faire devant une foule compacte d’elfes, de loups-garous, d’orcs, de vampires, de goules, de zombies, de Jedi, de plusieurs copies de Tom et Jerry, d’Itchy et Scratchy, de Bib-bip et du Coyote, d’assortiments de super-héros, d’innombrables Dark Vador et d’au moins deux lions colossaux.

Dave Hutchinson (c) Cecilia Weightman

Au-delà de l’humour, Dave Hutchinson choisit de ne pas expliquer au lecteur les tenants et aboutissants, du moins avant les ultimes pages de sa novella. Cela ne l’empêche pas d’insérer, dans son fil narratif, des passages plus encyclopédiques, notamment sur Isabel Potter, qui suspendent l’avancée du récit tout en la soutenant intelligemment. En réalité, tout opère de cette façon dans Acadie : par petites touches, sans tenir la main du lecteur mais sans jamais le perdre vraiment.

On revient ici à la notion de temps du récit, mais aussi de temps de lecture. Outre le trouble temporel des inserts et des flashes-back, on a vraiment l’impression d’avoir fait un long voyage (malgré la brièveté du livre), et l’on pense à Ulysse, un élément renforcé par les mentions, dans le livre, de l’Iliade et du cheval de Troie. Façon, aussi, de réfléchir les voyages dans l’espace, qui durent un mois pour les passagers mais un an pour le reste de l’univers.

Le trouble vient enfin du doute : qui est une intelligence artificielle et qui est une “vraie” personne ? Peut-on encore parler d’humains lorsqu’ils ont été à ce point génétiquement modifiés ? Regardez la “cour des miracles” qu’est devenu le Conseil : sont-ce encore des humains ? Renonce-t-on à sa propre humanité lorsqu’on se transforme volontairement en zombies ?

Et n’est-on pas, in fine, en présence d’un duel entre deux intelligences artificielles ? L’espace des pionniers se métamorphosant à toute vitesse en un organisme essentiellement informatisé, ne se condamne-t-on pas à une forme de schizophrénie technologique généralisée ?

Toutes ces questions sont (peut-être) dans Acadie, un titre remarquable puisqu’il n’est fait mention nulle part d’une Acadie dans le livre et qu’il faudrait se pencher sur la colonie de Nouvelle-France, fondée au début du 17e siècle et qui mêlait colons venus de l’ouest de la France et représentants de la confédération Wabanaki. De nombreuses questions mais bien peu de réponses. Et c’est très bien ainsi.

Acadie
Écrit par
Dave Hutchinson
Édité par Le Bélial’

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