Ad Astra : Vers l’infini et surtout au-delà

Ad Astra : Vers l’infini et surtout au-delà

Note de l'auteur

Un fils part à la recherche de son père dans l’orbite de Neptune. Signée James Gray, une odyssée intérieure, mélancolique et anti-spectaculaire. Une œuvre exigeante, portée par la performance magique de Brad Pitt.

 

 

 

 

Ad Astra est une œuvre pour le moins étrange : un blockbuster de SF avec Brad Pitt la mâchoire serrée, des voyages intersidéraux, des vaisseaux spatiaux majestueux et même des poursuites en modules lunaires.

A l’arrivée, tu te retrouves avec une odyssée intérieure dépressive, un Brad Pitt les yeux embués de larmes, un trip psychanalytique où James Gray parle une nouvelle fois d’un rapport pour le moins compliqué entre un fils et son père. Un voyage qui vaut vraiment le détour…

On sait maintenant qu’Ad Astra, projet de longue date, eu de gros problèmes de production. Terminé en 2017, le film est passé par une très longue période de post-production, a été remanié avec pas mal de reshoots (je pense à la scène de poursuite sur la Lune, tellement mal amenée qu’il paraît évident qu’elle a été filmée APRES le tournage principal), et l’obligation de mettre en boîte un nouvel épilogue. Encore plus problématique, le scénario prend un peu l’eau de toute part. Dans un « futur proche » impossible à dater, l’astronaute Roy McBride embarque pour une mission secrète : retrouver son père, disparu dans l’espace depuis 17 ans, alors qu’il était parti pour chercher les preuves d’une vie extraterrestre au fin fond de l’univers. Sauf que maintenant, le méchant papa serait peut être planqué dans l’orbite de Neptune et passerait ses week-ends à balancer des décharges d’antimatière afin de détruire l’humanité.

Bon, si vous vous dîtes que James Gray et son coscénariste Ethan Gross (Fringe) ont fumé la moquette ou qu’ils ne se sont pas foulés, vous n’avez pas complètement tort. Cette histoire d’antimatière est vraiment risible, mais bizarrement, comme dans X Files, la vérité est ailleurs. Le film est bien meilleur que son pitch et dès qu’il part pour la Lune, Ad Astrad écolle vraiment. Ce qui intéresse James Gray, ce n’est vraiment pas la SF, l’antimatière ou les séquences spectaculaires. Déjà dans Lost City of Z où Gray était censé ciseler un film d’aventures avec les scènes obligées (la descente du fleuve en pirogue, l’attaque des piranhas, la baston avec les Indiens…), il s’était ingénié à filmer une quête décevante, une aventure intérieure avec des séquences étranges, avortées. Ici, malgré le budget de 80€ pour le décorum et les effets spéciaux, Gray s’attache aux tourments de son héros. Il nous convie à un voyage dans sa tête et filme inlassablement le regard résigné de Brad Pitt, encore plus mutique que Ryan Gosling dans First Man. Ce qui fait bander James Gray, c’est creuser son sillon. Depuis, Little Odessa, en 1994, il nous parle du deuil, du manque, des relations filiales, des rapports complexes, marqués par la haine, la douleur et la violence. A plusieurs reprises, il a déclaré qu’il avait mis beaucoup de lui dans ce film et sa vision du père fait froid dans le dos. Mi ogre, mi monstre d’indifférence, il est l’alpha et l’oméga de cette odyssée de l’espèce, absent mais toujours là, comme une ombre mystérieuse qui recouvre tout et qui empêche tout possible. Les psys apprécieront…

Sur la forme, Ad Astra s’apparente à un mix entre 2001 et Apocalypse now, avec l’ombre de deux génies qui plane sur tout le film. Kubrick pour cette façon de filmer la technologie de façon frontale, documentaire (l’alunissage ressemble plan par plan à celui de 2001) et bien sûr Coppola qui est le père spirituel de Gray. D’ailleurs, à ses débuts, Gray lui a même envoyé un mail « dégoulinant », s’excusant de lui avoir tout volé. Ici, il reprend la structure d’Apocalypse now, le voyage de Pitt dans l’espace ressemblant étrangement à celui de Martin Sheen serpentant sur la rivière, avant la rencontre fatale avec Marlon Brando. Certaines scènes sont quasiment des recréations du Coppola, je pense notamment à celle où Pitt se voit offrir la mission au-delà des étoiles, construite exactement comme celle ou Harrison Ford et Jerry Ziesmer demandent à Sheen de mettre un terme aux agissements de Brando (« Terminate with extreme prejudice »). Comme Coppola, Gray fait dans le trip hypnotique et donne autant d’importance au chemin qu’à la destination finale. Mais la confrontation titanesque avec Marlon Brando cède ici la place à une rencontre déceptive et vaine, climax ultra-dépressif qui te serre lentement la gorge.

A la fois spectaculaire et intimiste, dépressif et exaltant, Ad Astra est une magnifique proposition de cinéma. Grâce à l’image en 35 mm de Hoyte Van Hoytema (MorseInterstellar), le film est d’une beauté surréelle et Gray signe une série de scènes vraiment magnifiques, je pense à la chute abyssale de Brad Pitt au début, à la fois surpuissante et métaphorique. Mais le moteur nucléaire du film, c’est Brad Pitt. Avec une incroyable économie de moyen, il compose un personnage tragique, hanté par le passé et la mort, relié à son père par un simple cordon. Bouleversant, il est la chair, le sang et l’âme (triste) de cette œuvre exigeante et terrassante, une des réussites les plus éclatantes de James Gray.

 

Ad Astra de James Gray avec Brad Pitt et Tommy Lee Jones.

En salles le 18 septembre 2019

 

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