Ad nauseam : critique d’Antiviral de Brandon Cronenberg

Ad nauseam : critique d’Antiviral de Brandon Cronenberg

Note de l'auteur

“Glisse du latin dans ton titre, tu seras un auteur, mon fils”. Contagieux, Antiviral pousse la critique à se la jouer esthète des mots et des maux, comme happé par le désir patent de Brandon Cronenberg d’être reconnu comme un auteur.

 

 

 

 

Film kleenex mais pas jetable, Antiviral vous mettra la fièvre, frappé d’une crise d’hypocondrie généralisée. Physique et cérébral à la fois, le métrage du fiston Cronenberg n’a qu’un seul défaut (ou presque), celui d’être inscrit dans les gènes cinématographiques de son père, à tel point qu’on ne saurait l’examiner en tant qu’œuvre inédite.

Il est en effet difficile de se limiter à une simple critique d’Antiviral sans verser dans une exégèse de l’œuvre des Cronenberg, au pluriel. Impossible d’effectuer une lecture du film par ses simples qualités et défauts car ce serait omettre tout ce qu’il est en dehors et en plus de ces simples symptômes. Si Brandon Cronenberg a beau nous répéter que son film n’est en rien un “film de famille”, on a le droit et même le devoir de ne pas te croire, bonhomme. Objet hautement médical, Antiviral tient autant du film de virus que de la thérapie filmée.

Une psychanalyse de son réalisateur, pas de ses personnages. Pour son premier long-métrage, Brandon Cronenberg aurait pu choisir de tuer le père, pour ne pas apparaître uniquement comme un “fils de”. Tout au contraire, il nous fait un vilain mélange entre complexe d’Œdipe et complexe d’Electre. Développant ici une attirance non pas envers sa mère mais son père, il tente de lui soutirer son pénis (>filmographie) pour se procurer celui qui lui manque. Le raccourci est facile et relève de la psychanalyse de comptoir, on vous l’accorde, mais il n’en demeure pas moins… juste. Explications.

Vrais-semblants

Cinéphile distingué, nous ne te ferons pas l’outrage de réciter l’œuvre de Cronenberg père, période Vidéodrome > eXistenZ : ses obsessions charnelles pour l’altération, contagieuse à l’esprit d’ailleurs, tout ça tu connais. Ce qui est intéressant chez Antiviral est d’observer la relecture du fiston comme l’on compare un tableau de maître à la copie de haute volée d’un faussaire, pas moins appliqué. Mais avant d’évoquer les coups de pinceaux respectifs, voici la scène, voici le tableau. Dans un monde contemporain dystopique (et non, pas le futur, l’action se déroule en 2011), le fan system ne connaît plus de limites. Prêts à s’injecter les maladies de leurs stars, pour faire communion avec elles, les fans se ruent dans des cliniques spécialisées pour acheter sur catalogue des virus certifiés copie-conforme et se les faire injecter.

Syd March (Caleb Landry Jones) travaille dans l’une d’entre-elles ; il tient autant du commercial que de l’infirmier-laborantin, et dissimule une double vie, alors qu’il revend sous le manteau des échantillons à des organisations criminelles. L’astuce de Syd, mais aussi son vice, est de s’injecter les virus à lui-même pour les sortir de la clinique. Un modus operandi qui s’avère dangereux quand il convoie le virus mortel ayant contaminé la star absolue Hannah Geist. Syd devient désormais le véhicule et la marchandise, un butin hautement convoité. Ce high-concept, Brandon Cronenberg l’avait écrit et réécrit depuis 8 ans via un premier court en 2008, Broken Tulips, qu’Antiviral nous rejoue en guise d’introduction.

 

Chromosome froid

 

Même froideur, même rendu clinique (c’est le cas de le dire ici), Brandon glace le sang et le reste à la manière de papa. Sauf que David Cronenberg savait à merveille faire se rencontrer la froideur du métal avec la chair dans une jouissance non-dissimulée (Crash plus que tous). Autre époque, autre sexualité. Ou plutôt une sexualité en berne, car dans Antiviral, on bande mou, et seul. À part dans un plan final dont on peut vraiment dire qu’il tient du complexe d’Electre susdit : “papa, je t’ai volé ton zizi”. (David Bianic est fou à lier, la rédaction du Daily Mars décline tout responsabilité, merci – NDPlissken)

Plus que désenchanté, Antiviral fait preuve d’un fatalisme dont le virus est une métaphore : tout ne peut que mal se terminer. Et c’est là aussi que Cronenberg Jr. perd quelque peu son film. Le thriller pèche par manque de suspens, avançant implacablement vers une issue qui ne laisse entrevoir que peu de surprises, là où papa David savait nous agripper à nos fauteuils. Il eut été presque été préférable que Brandon Cronenberg abandonne toute velléité d’écriture à intrigue(s), pour se contenter de faire ce qu’il réussit le mieux, dépeindre une doom génération qui marche droit à sa perte.

De fan total dans Antiviral, Caleb Landry Jones devient l’idole dans la réalité. Mindfucking, isn’t it ?

Idole des gènes

Antiviral est formellement abouti, au point qu’on reprocherait presque à Brandon de se regarder un peu trop filmer par moments. Maniéré ou maniériste, à vous de choisir. À la maîtrise picturale de son tableau, il ajoute une satire en règle de notre  société, mise à l’index pour son idolâtrie démesurée de la célébrité, objet dénué de sens si ce n’est d’être visible, partout, tout le temps. C’est d’ailleurs Brandon Cronenberg qui en parle le mieux (des célébrités), ces “constructions d’ordre culturel, fabriquées sur la base d’éléments visibles ou fantasmés, extraits de leurs personnes”. Des constructions qui “gagnent quelque chose d’immortel, leur existence n’a rien à voir avec la vie et la mort de la personne”. Signifié et signifiant sont alors plutôt bien mis en scène par Brandon. Les lieux de culte immaculés que sont les cliniques alternent aux arrière-cours scabreuses et organiques. En un mot, païennes.

Double feature

Impossible de ne pas penser à Videodrome chez Antiviral : l’auto-citation familiale consciente ou inconsciente de Cronenberg Jr. est flagrante.Double feature

Antiviral finit alors par rejoindre Cosmopolis. Tous deux présentés à Cannes en 2012, le deux films signés Cronenberg offrent deux lectures de l’ultra-libéralisme et de leurs victimes consentantes. En proie de choix, Caleb Landry Jones fait plus que rivaliser avec Robert Pattinson dans Cosmopolis. Spectre androgyne, il déambule dans Antiviral, malmené et torturé à l’envi par son réalisateur qui nous force à observer. Éprouvant.

Là encore, les réminiscences d’un James Woods en pleine hallu dans Videodrome sont évidentes quand Brandon Cronenberg filme le delirium de Caleb Landry Jones, rongé par la fièvre et la maladie. Plus fort encore, la réalité rattrape Antiviral quand on tombe nez à nez sur Caleb Landry Jones, placardé en 4×3 pour la marque G-Star, transformé en égérie comme les icônes du film. Si c’est pas du post-modernisme ça !

 

 

 

S’il fallait examiner Antiviral sans le prisme paternel, il s’agirait sans conteste d’un grand premier film, de la naissance d’un cinéaste à suivre, malgré les (rares) maladresses inhérentes à un premier long. Seulement voilà, ce n’est pas possible. Peut-être qu’Antiviral n’est pas encore le premier vrai long-métrage de Brandon Cronenberg. Ou alors, Brandon est comme les virus que son antihéros triture, duplique, altère : un miroir déformant de l’œuvre de son père. En tout cas, un réalisateur qui nous laisse quitter la salle avec autant d’interrogations en tête a réussi son pari. On souhaite “longue vie à la Nouvelle Chair” !

 

Antiviral 
Réal./Scénario : Brandon Cronenberg
Comédiens : Caleb Landry Jones, Sarah Gadon, Malcom McDowell…
Distributeur : UFO Distribution
Sortie le 13 février 2013

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