Adieu, Guillaume.

Adieu, Guillaume.

Chers toutes et tous,

Le Daily Mars vient de perdre l’un de ses collaborateurs, emporté par une putain de saloperie de cancer. Sur le site, il signait du pseudonyme de Sheppard ses missives aussi passionnées qu’érudites, relevées d’une pointe d’humour vachard tout droit sorti d’un scénar’ d’Audiard et gorgées d’un amour incandescent pour le cinéma et la musique. Oui, il avait une sacrée patte notre ami et forcément aujourd’hui, les larmes coulent par chez nous. Elles percent en ce moment même alors que j’écris ces lignes – faut dire que je me facilite pas vraiment la tâche en écoutant simultanément son morceau « Ballad », baigné d’une simple mélancolie qui n’aurait pas déplu à Neil Young.

Sheppard, c’était son blaze de plume en clin d’œil à la fripouille jouée par Peter Boyle dans Outland, un de ses films préférés (ben ouais, il avait bon goût le bougre). En live, la ressemblance de notre Sheppard à celui du classique de Peter Hyams était troublante : barbu, bourru, poilu, certes plus chevelu mais avec cette même allure d’ogre bouffeur de vie. Sauf que notre Sheppard martien était un ange, lui. Du genre qui pique certes, mais un ange quand même. Sur le portail défunt nowatch.tv, les habitués du forum qu’il avait accepté de modérer l’appelaient affectueusement « le taulier » pour son autorité naturelle. Quand je lisais ses interventions, souvent le sourire aux lèvres, j’aimais me l’imaginer derrière le comptoir d’un bar, torchon blanc sur l’épaule, en train d’essuyer ses verres et converser avec le client avant de partir de son rire nourri à la gouaille. Une vraie belle personne, généreuse et impliquée, sous tous ces poils et cette grande gueule charismatique qui n’avait pas son pareil pour animer le débat, le recentrer avec fermeté ou lâcher le fiel tout en désamorçant par une bonne vanne de son cru les échanges risquant de tourner à l’aigre. Faux méchant, vrai gentil.

Je me suis longuement pris la tête avant de commencer à taper cet édito, vous savez : en parler ou pas et si oui, comment ? Laisser causer les tripes ou préférer la sobriété ? Toujours cette peur de l’excès de pathos, de l’effusion déplacée alors que nous parlons « juste » du contributeur bénévole de notre site. Un inconnu pour la plupart d’entre vous. De quel droit sortirais-je les violons au sujet d’une mort qui, aussi accablante soit-elle pour ceux qui ont connu Shep ‘, ne concerne pas forcément nos lecteurs et encore moins ceux qui n’avaient pas eu l’occasion de lire ses textes ? Et puis, réflexion faite, fuck les convenances. Il n’est pas envisageable une seule seconde que nous ne rendions pas hommage à Guillaume (oui, il s’appelait Guillaume), tant pis pour le pathos, on l’assume sur ce coup-là. Je le connaissais finalement peu et serais malhonnête de dire qu’il était un ami proche. Mais pour autant, il faisait partie de mon paysage depuis qu’Arnaud/Damouk me l’avait présenté voici quatre ou cinq ans. Sa mauvaise foi et son aplomb de coq pouvaient parfois m’exaspérer et il est vrai que son registre était bien plutôt le franc-parler que la demi-mesure tiède. Mais je savais qu’il était tout sauf un prétentieux, juste un brillant bretteur aux points de vue tranchés et je l’aimais tout simplement beaucoup. Comme un de ces seconds couteaux de cinéma dont on ne se soucie que de loin parce qu’on se dit qu’ils seront toujours là.

A chaque fois qu’il passait à Paris, il nous faisait signe pour nous proposer la mousse de l’amitié, en bon camarade à l’esprit d’équipe. Après la fin de NoWatch, « faire venir » Sheppard sur le Daily Mars était une évidence. Depuis sa chronique « La séance du père Sheppard », où il avait à cœur de faire découvrir des films cultes méconnus, jusqu’à ses MMR enflammées (« music mini reviews ») qu’il surnommait « les mémères », son style percutant et habité pimentait précieusement notre site. Son univers à Guillaume, c’était le cinoche de genre et les grands classiques, la SF et le western, Kubrick et Kurosawa, Carpenter et Hitchcock, les jeux vidéo et les musiques planantes, dont celles qu’il composait lui-même avec une grâce et une gravité suggérant aussi une indicible part d’ombre. Ce mec était un univers à lui tout seul. Je le voyais forcément associé au Daily Mars encore très longtemps. Il me tardait tellement qu’il nous revienne, il ne pouvait en être autrement, même si une récente conversation au téléphone laissait hélas peu de place à l’espoir.

L’émouvant respect que beaucoup d’anciens fidèles de NoWatch lui ont spontanément témoigné sur les réseaux sociaux ces derniers jours prouve à quel point nous avons perdu un sacré bonhomme. Un bonhomme tout court. Notre chéri de ces geeks à nous. Un guerrier au grand cœur qui s’est battu jusqu’au bout face à cette dégueulasserie de crabe, laquelle a fini par avoir le dernier mot. Un comble face à toi, Sheppard, tu me l’accorderas… Toute la team du Daily Mars, toute, pense évidemment aujourd’hui très fort à ta femme, tes enfants, ta famille, tes amis. Repose en paix Guillaume et, si tu peux, essaie quand même de nous balancer encore une ou deux mémères depuis le paradis des fripouilles aux grandes plumes. La tienne va cruellement nous manquer.

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