Ainsi Soient-ils (bilan de la saison 1)

Ainsi Soient-ils (bilan de la saison 1)

Son arrivée sur Arte constituait un des événements de l’automne : la série racontant le parcours de cinq séminaristes a-t-elle été à la hauteur des espoirs qu’elle a suscitées ? L’heure est venue de passer à confesse…

Un bouche-à-oreille élogieux qui s’est repandu dès le printemps dans les paroisses sérielles (juste après la grand’messe de Séries Mania). En septembre, une campagne d’affichage plus percutante que n’importe quel sermon. La une du Monde ( !) le premier samedi d’octobre, avant la diffusion du premier épisode. Sans oublier un gros travail sur le web (avec un TumblR plutôt LOL et une forte présence sur les réseaux sociaux) pendant les quatre semaines de programmation, pour relayer la bonne parole…

Ainsi Soient-Ils fera-t-elle date dans l’histoire des séries françaises ? Si l’on prend en considération ses conditions de lancement – et la volonté qu’aura manifestée Arte pour interpeller toutes les catégories de téléspectateurs avant et pendant sa diffusion – la réponse est « Oui ».

La chaîne a, il est vrai, soigneusement préparé son coup. Avant d’arriver, le projet – que certains considéreront peut-être comme un divin enfant – a pris son temps. La série de Bruno Nahon (producteur), Vincent Poymiro, David El Kaïm (scénariste) et Rodolphe Tissot (réalisateur) a effectivement mis cinq ans pour débarquer sur nos écrans. Dans un paysage audiovisuel français où le nombre de semaines qui séparent la commande d’un projet et sa diffusion peut être diablement gros, c’est plutôt pas mal…

Et en même temps, ça se comprend : proposer une plongée dans l’univers du Séminaire, développer une fiction sur un groupe de prêtres en devenir, c’était un peu vouloir changer l’eau en vin. Ca s’est déjà vu, mais ce n’est pas franchement évident à reproduire.

A dire vrai, même les Américains ont trébuché dans cet exercice. Dans les années 90, ABC, Nothing Sacred et son héros le père Ray ont fini droit dans la sacristie en essayant de dépeindre le quotidien d’un prêtre très humain (donc faillible). Par la suite, aucune chaîne du câble –pourtant pas franchement frileuses- n’a essayé de consacrer l’idée. Si cela ne veut pas dire que c’est impossible, cela montre assez bien la singularité du challenge.

L’histoire d’Ainsi Soient-ils, c’est donc celle de cinq hommes qui rejoignent le Séminaire des Capucins à Paris. Sous la direction du père Etienne Fromenger, Raphaël, Yann, Emmanuel, Guillaume et José arrivent à un tournant de leur existence. En racontant leur histoire, la série va placer la notion d’identité au cœur du récit. Pour le meilleur le plus souvent, mais pas seulement.

Qui sont les cinq séminaristes ? D’où viennent-ils et où vont-ils ? Que veulent-ils devenir ? C’est autour de ces questions que se structurent chacun des huit premiers épisodes de la série. La grande force de l’épisode 1, c’est de présenter des personnages archétypaux mais pas trop caricaturaux. On a un fils de famille bourgeoise (Raphaël), un garçon issu d’un milieu très croyant (Yann), un autre confronté à des questionnements profonds (Emmanuel), un quatrième qui vit avec sa mère et sa sœur (Guillaume) tandis que le dernier (José) essaie de reconstruire sa vie après sa sortie de prison. Si les premières images ne sont clairement pas les plus réussies, la série a cependant le mérite de donner rapidement un aperçu du potentiel et de la complexité de chacun. Et de poser les jalons d’un vrai récit choral.

La force d’Ainsi Soient-Ils est prioritairement là : la série s’appuie sur une narration dynamique qui joue adroitement sur le développement des arcs liés à chacun de ses héros et celui des interactions entre les protagonistes. Tout cela pour servir un propos résolument moderne et qui parle d’abord du monde dans lequel évolue le téléspectateur.

Portée par une interprétation de qualité (même si Thierry Gimenez en fait trop dans les crises du père Bosco…) et des dialogues justes (quand une série ne vous fait pas lever les yeux au ciel toutes les cinq minutes, c’est un signe), Ainsi Soient-Ils parvient ainsi à entretenir la curiosité du téléspectateur sur l’ensemble de ses épisodes et pour l’ensemble de ses personnages. En soi, c’est une belle performance.

Maintenant, il convient de ne pas agiter l’encensoir dans tous les sens : tout n’est pas parfait. Certains arcs manquent de maîtrise pour convaincre. En tête de liste, on retrouve les atermoiements de Guillaume et Emmanuel.

Si le principe de faire douter chaque séminariste à un moment ou à un autre est au cœur de leur parcours vers la prêtrise, les scénaristes n’ont pas su rendre crédible le cheminement de ces deux-là. Entre eux, tout arrive de manière artificielle, presque téléguidée. Le problème se pose aussi dans la façon dont Yann va lui-aussi chasser ses propres questions, mais de façon moins brutale. Même problème dans l’évolution du père de Raphaël : ces éléments sont concevables mais pas franchement bien amenés.

Autre point qui laisse dubitatif : la façon dont la série aura abordé la question de l’avortement. Si on peut comprendre que la question de la pédophilie soit rapidement évacuée – cela permet de mieux se consacrer aux questions politiques et aux batailles d’influences qui secouent l’église dans la série – ce sujet aurait mérité plus qu’une intrigue secondaire dans l’épisode 4. La volonté de l’effleurer seulement nuit effectivement au développement du personnage de Guillaume. Et pour le coup, la série n’évite pas le piège de la caricature.

Reste que la série esquisse de beaux portraits. Principalement ceux de Raphaël, José et des pères Fromenger et Bosco… En fait, les défauts de cette première saison semblent être l’expression maladroite d’une vérité quasi nietzschéenne martelée tout au long de ces huit premiers épisodes. Les scénaristes d’Ainsi Soient-Ils ont voulu confronter des personnages humains, parfois trop humains, à un engagement lourd de sens. Et c’est souvent au moment de les rendre trop humains que surgissent des raccourcis nuisant au récit. Il aura sans doute manqué un peu de subtilité pour faire cohabiter évolution cohérente des protagonistes et progression dramatique de l’histoire.

Mais le projet ne semble que débuter : une saison 2 est d’ores et déjà commandée et la conclusion de l’épisode 8, qui embrasse l’ensemble des histoires dans un ultime tour d’horizon poignant et assez sombre (1), laisse à penser que la série a encore beaucoup à dire. Qu’elle a tous les atouts pour grandir. Et que l’on aurait vraiment tort de ne pas y revenir.

AINSI SOIENT-ILS

Saison 1 (Arte)

Série créée par Vincent Poymiro et David El Kaïm, sur une idée originale de Rodolphe Tissot.
Avec Jean-Luc Bideau (père Etienne Fromenger), Thierry Gimenez (père Dominique Bosco), Clément Roussier (Raphaël Chanseaulme), David Baiot (Emmanuel Charrier), Julien Bouanich (Yann Le Mergueur), Clément Manuel (Guillaume Morvan), Samuel Jouy (José Del Sarte) et Michel Duchaussoy (Monseigneur Joseph Roman).

Le coffret DVD de la saison est sorti le 24 octobre.

(1) : A ce petit jeu, Ainsi Soient-Ils s’en sort mieux que Les Hommes de l’Ombre. Mais la volonté de conclure en tendant vers une suite est autrement plus affirmée dans le projet d’Arte que dans celui de France 2. Ceci explique peut-être cela.

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