Alain Resnais/Stan Lee : des amis de plus de 40 ans

Alain Resnais/Stan Lee : des amis de plus de 40 ans

Alain Resnais (copyright Bertrand Carrière)

Alain Resnais (copyright Bertrand Carrière)

On ne va pas vous baratiner : l’auteur de ces lignes ne connait quasiment rien de la filmographie d’Alain Resnais. L’année dernière à Marienbad, Melo, Pas sur la bouche et Nuit et brouillard sont à peu près les seuls films que j’ai dû voir de lui. Mais pour autant, hormis son immense aura professionnelle et artistique, Resnais fait résonner depuis plus de dix ans une corde très particulière dans les souvenirs de votre serviteur. Plutôt que de m’embringuer dans une élogieuse nécro un brin hypocrite du réalisateur, je préfère prendre comme prétexte (navrant je vous l’accorde) sa disparition à l’âge de 91 ans, pour raconter deux ou trois choses que je sais de son amitié avec un certain Stanley Martin Lieber. Oui, Stan Lee pour les intimes.

En avril 2002, j’interviewais pour Studio Magazine Stan Lee à Los Angeles, dans les bureaux de sa toute nouvelle société de production POW Entertainment, à l’occasion de la sortie du premier Spider-Man de Sam Raimi. Au détour de l’interview, conduite en compagnie de mon confrère Pascal Pinteau, Lee nous confia son admiration pour Alain Resnais et l’amitié qu’il avait noué avec lui au cours des années 60. Lee se remémorait alors avec délice les dîners à Paris entre lui, sa femme et le couple formé à l’époque par Alain Resnais et Florence Malraux, fille d’André. Stan The Man nous avait aussi confié le projet d’une adaptation de Spider-Man au cinéma qu’il aurait aimé confier à Alain Resnais entre la fin des années 60 et le début des années 70, mais qui ne vit jamais le jour. Je n’invente rien, c’est imprimé dans le Studio Magazine du mois de mai 2002.

Une autre version de cette anecdote de projet Spider-Man avorté fut donnée par Alain Resnais lui-même dans une interview qu’il accorda à Eric Libiot pour L’Express.fr, en 2012.

Photo dédicacée de Stan Lee à un fan durant la convention de San Diego en 1975

Photo dédicacée de Stan Lee à un fan durant la convention de San Diego en 1975

Dans leur excellente bio non autorisée de Stan Lee, intitulée Stan Lee and the Rise and Fall of the American Comic book, Jordan Raphael et Tom Spurgeon sont brièvement revenus sur cette relation étonnante entre deux hommes appartenant pourtant à deux sphères culturelles en apparence bien distinctes. Le cinéma intello pour Resnais, les comics et les surhommes en collant pour Lee. Et pourtant, l’un comme l’autre partageaient de vastes affinités dans le domaine de l’imaginaire. Dans le livre, il nous est dit qu’Alain Resnais avait appris en partie l’anglais en lisant des comics américains et qu’à l’instar de Federico Fellini, il était un grand admirateur du travail de Stan Lee chez Marvel.

La notoriété de Lee, excellent bateleur et VRP de 1ère classe, ainsi que celle des nouveaux héros Marvel, avaient  traversé l’Atlantique avant même les débuts de Fantask (1969) puis Strange (1970) en France. Toujours est-il que tout comme Fellini en 1965, Resnais lui-même partit à la rencontre de Stan Lee à New York, dans les locaux de Marvel. Les deux hommes devinrent amis, partagèrent moult déjeuners et diners dans le Lower Manhattan et au final, fomentèrent ensemble des projets professionnels communs.

Alain Resnais employa Stan Lee comme voix-off du sketch qu’il réalisa pour L’An 01 en 1973. En retour, Stan Lee voulait confier à Alain Resnais la réalisation de son premier script de film, un curieux projet intitulé The Monster Maker. Le seul et unique scénario de long métrage jamais écrit par Stan Lee à ce jour. On appréciera le caractère autobiographique du pitch : Larry Morgan, producteur de films d’horreur bas de gamme mais lucratifs, sent monter en lui le sentiment d’impasse et aimerait s’atteler à un vrai projet personnel. Son rêve : obtenir la reconnaissance d’un public plus mature, en tant qu’auteur. Il s’embarque alors dans la production d’un film sérieux sur les divers dangers de la pollution.

Un entrefilet publié en juillet 1973 dans le magazine Films and Filming fit d’ailleurs état du projet :

RESNAIS AND SPIDER MAN

Vendu en 1971 pour 25 000 dollars par Lee et Resnais, The Monster Maker ne se fit jamais. Mordit la poussière itou un autre script commun, The Inmates, comédie romantique sur fond d’invasion alien. Selon Raphael et Spurgeon, Stan Lee fit même lire à Alain Resnais un script signé Lloyd Kaufman, futur fondateur de Troma Entertainment, intitulé The Man who talked to God. L’histoire… d’un homme qui parle à Dieu. “A mon avis, Resnais a dit “Merci beaucoup (en français dans le texte), je retourne en France », et l’aventure prit ainsi fin” se souvient Kaufman, cité dans le livre de Raphael/Spurgeon.

 

« Alain Resnais est l’un des plus grands hommes et cinéastes que je connaisse » (Stan Lee, en 2003)

 

Je n’ai jamais trop su dans quelles circonstances exactes Stan Lee et Alain Resnais ont vu leurs routes se séparer, dans le courant des années 70. Mais en mai 2003, un article paru dans Studio Magazine n°189 provoqua leurs retrouvailles épistolaires. Dans ce numéro, j’avais de nouveau interviewé Stan Lee à l’occasion de la sortie de X-Men 2. A la fin de l’entretien, Stan Lee revint sur ses relations avec le réalisateur français : C’est l’un des plus grands hommes et cinéastes que je connaisse, mais je n’ai plus de nouvelles de lui depuis quelques années. J’ai essayé de le contacter, de lui écrire, mais il a dû déménager. Si vous l’interviewez, dites lui que j’adorerais avoir de ses nouvelles, donnez-lui mon e-mail !. Je n’ai jamais interviewé Alain Resnais. Mais quelques jours après la parution de l’article, Resnais contacta la rédaction de Studio Magazine : il avait lu l’interview de Stan Lee et nous demanda de bien vouloir lui communiquer son adresse e-mail pour qu’il puisse renouer avec son vieux copain américain.

alain_resnaisrougeLorsque j’en informai Stan Lee, il me remercia chaleureusement en concluant son e-mail par ces mots : “You’re my real super hero”. Je vous le confirme : dans le coeur d’un fanboy, ces mots-là ont fait boum. C’était il y a dejà 11 ans. Une autre vie, où le contact avec certaines idoles de jeunesse était bien plus simple qu’aujourd’hui. Je ne sus jamais si Resnais recontacta bel et bien Stan Lee, ni si les deux hommes se revirent. Je crois bien qu’ils se sont au moins reparlé par e-mail ou téléphone, mais je n’ai jamais eu de retour de Stan Lee à ce sujet. Mon rêve de journaliste (et je pense que je ne fus pas le seul) fut pendant longtemps de réunir ces deux là pour une interview croisée. Echec sur toute la ligne, Alain Resnais ne répondit jamais à aucune de mes sollicitations et je n’ai jamais eu la chance de le croiser chez Album Comics à Paris, où il avait dit-on l’habitude d’aller flâner. Quant à Stan Lee, silence radio depuis des années itou.

Le rêve ne se réalisera jamais donc, mais j’ai tout de même couru après. Un autre fantasme serait de découvrir une photo ou un document vidéo des deux hommes ensemble : ces saintes archives existent forcément, et finiront bien par être exhumées quelque part d’une collection personnelle. Peut-être même sont-elles déjà en ligne dans un recoin des Internets où je n’ai pas pris le temps de fouiner. Depuis ce matin, je guette en tout cas le compte Twitter de Stan Lee (@therealstanlee), dans l’attente d’une réaction. Le vieux lion, âgé lui aussi de 91 ans (il est né en décembre 1922, Resnais six mois plus tôt), aura sûrement une dernière parole pour son vieil ami français. N’est-ce pas, Stan ?

Partager