American Gods (t. 1), de P. Craig Russell et Scott Hampton

American Gods (t. 1), de P. Craig Russell et Scott Hampton

Note de l'auteur

Transposition en comics du roman de Neil Gaiman, ce premier tome d’American Gods pose de belle manière les prémices du récit, parle de dieux neufs et de divinités anciennes, et surpasse, par certains côtés, son matériau d’origine.

L’histoire : Juste avant de sortir de prison, Ombre apprend que sa femme et son meilleur ami sont morts dans un accident de voiture. Sous le choc, il rencontre un homme qui se fait appeler Voyageur. Celui-ci lui propose un boulot, qu’il mettra un certain temps à accepter et qui le mènera au cœur d’une guerre opposant les dieux sur le territoire américain.

Mon avis : Au risque de choquer les fans de Neil Gaiman, auteur du roman éponyme, il y a quelque chose, dans le comics American Gods, qui lui fait dépasser sa source. Une ampleur que le roman ne parvenait pas tout à fait à déployer. Un souffle qui manquait quelque peu au livre originel.

Peut-être est-ce dû à la qualité intrinsèque de la BD, fusion très efficace du scénario de P. Craig Russell (Elric, Night Music, Fairy Tales of Oscar Wilde) et du dessin de Scott Hampton (Batman: Night Cries, Simon Dark). L’inventivité graphique scande le récit, alternant passages visuellement plus classiques (mais toujours avec de petites idées accrocheuses, telles que les lunettes d’Ibis et le dialogue d’Ombre avec un ancien personnage de sitcom, qui passe d’abord par la lueur de l’écran de télévision dans l’obscurité) et pages plus colorées, plus construites.

Par certains côtés, on pense au comics The Unwritten, brillante variation sur le thème du pouvoir de la culture sur le réel. Une œuvre qui convoquait déjà des personnages et des auteurs archi-connus, pour en développer une vision nouvelle. Cela allait d’un protagoniste « Harry Potter-like » jusqu’à la baleine Moby Dick, en passant par la figure du vampire et un écrivain aussi fondateur que Rudyard Kipling.

Dans American Gods, tout est dans le titre : Neil Gaiman a cherché ce qu’une mythologie pouvait engendrer en pénétrant un territoire physique neuf. Autrement dit, que sont devenues les divinités européennes, africaines, asiatiques, etc., lorsque leurs croyants ont débarqué en Amérique ? Comment survivent-elles aux siècles qui passent ? Comment réagissent-elles aux divinités rivales des temps modernes ?

L’idée n’est pas fondamentalement nouvelle. On pense bien sûr à Malpertuis, le merveilleux roman de Jean Ray. Ou à La Ligue des gentlemen extraordinaires d’Alan Moore et Kevin O’Neill. Gaiman s’en est sorti avec les honneurs, même si le roman, à mon sens, n’est pas une réussite au sens plein du terme.

Peut-être lui fallait-il la dimension visuelle d’un comics, à la fois format et rythme narratif modernes ? L’histoire, ainsi, pouvait explorer plus naturellement son propre propos, en devenant elle-même une incarnation de ses enjeux.

Reste un détachement du lecteur par rapport au récit. Là réside, à mes yeux, le problème majeur d’American Gods. On demeure assez froid parce qu’Ombre lui-même adopte un stoïcisme en toute circonstance : solide, glacé, droit comme un I, “gourd” (“le cœur engourdi, l’esprit engourdi, l’âme engourdie”). Les failles, si elles existent, sont bien cachées. Ce choix de Gaiman, et qui rejaillit donc sur le comics, peut se défendre du point de vue intellectuel ; après tout, le point de départ du récit est proprement intellectuel. Mais sur le plan émotionnel, il ampute l’histoire de tout un pan qui lui manque cruellement. Au final, la narration est plutôt morne, voire franchement chiante par moment

Cette dimension s’incarne, d’une certaine façon, dans le personnage de Laura, épouse défunte d’Ombre. Dénuée de sentiment, de sensation, elle tue sans le moindre frémissement ni remord. On peut voir en elle une représentation du lecteur, qui suit Ombre à la trace mais sans s’engager émotionnellement dans son cheminement. Laura aspire à la vie, mais “pas cette demi-vie, vraiment la vie”. Le lecteur aussi.

La BD évite en partie cet écueil, je l’ai dit, par son inventivité graphique. On signalera au passage les très belles couvertures signées Glenn Fabry. Les couvertures alternatives valent aussi le détour, celles de David Mack et surtout celles de Dave McKean. Façon, enfin, de nous faire oublier l’horrible jaquette de l’édition poche du roman.

Mention spéciale aux petites histoires complètes qui émaillent le récit général. Elles fonctionnent comme de courtes nouvelles explorant une dimension particulière du propos du livre/comics : la vie d’Essie Tregowan, venue des Cournouailles jusqu’en Amérique, et qui y a emmené un lutin sans le savoir ; le séjour de Salim à New York, et sa rencontre avec un djinn chauffeur de taxi ; la biographie de Sweeney le Dingue, débutée voici plus de trois mille ans en tant que gardien d’un rocher sacré dans une petite clairière d’Irlande. Des short stories où, enfin, l’émotion reçoit la place qu’elle mérite.

Si vous aimez : les aventures au long cours impliquant des personnages connus (réels ou fictionnels), telles que La Ligue des gentlemen extraordinaires, Fables, The Unwritten.

En accompagnement : le guide Modern Coin Magic de J.B. Bobo, qui enseigne la manipulation des pièces de monnaie façon prestidigitateur, pour enfin épater la galerie. Il paraît que Neil Gaiman l’a lu et relu pour préparer American Gods.

American Gods (tome 1)
Adapté du roman de
Neil Gaiman
Écrit par P. Craig Russell
Dessiné par Scott Hampton
Couvertures illustrées par Glenn Fabry
Édité par Urban Comics

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