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#Analyse 13 Reasons Why : Hannah, Clay et la double dualité

#Analyse 13 Reasons Why : Hannah, Clay et la double dualité

Avant d’être une série télé Netflix, 13 Reasons Why (13 Raisons en français) était un roman signé Jay Asher. Des différences, de détail ou fondamentales, existent bien sûr entre les deux œuvres. Reste, dans le cas du livre imprimé, un procédé narratif intéressant qui a donné son rythme à la série. Attention (quelques) spoilers.

hannah clay affiche (c) Netflix Cut« Remember, this is one tight, well-connected, emotional ball I’m constructing here. » À la page 183 du roman (dans sa version anglophone de Penguin, qui est celle utilisée pour cet article), Hannah Baker résume ainsi son entreprise : la constitution d’une « balle émotionnelle des plus serrées et connectées ». L’émotion est en effet au cœur du livre comme de la série. Une émotion parfois tétanisante, souvent violente, jusqu’à un final — dans la série de Brian Yorkey, du moins – parfaitement traumatisant.

Résumons ainsi l’histoire (déjà évoquée et analysée ici, ici et ici par le Daily Mars) : Clay Jensen, un lycéen sans histoire, reçoit une boîte contenant sept cassettes audio. Sur celles-ci, Hannah Baker, qui s’est suicidée peu avant la réception de la boîte par Clay, raconte les 13 raisons pour lesquelles elle s’apprête à commettre cet acte. Chaque raison concerne une (ou deux, dans le cas de Justin, qui lui a offert son premier vrai baiser pour ensuite répandre une photo compromettante d’elle) personne de son entourage, et occupe une face d’une cassette. Chacun doit écouter les cassettes en entier et faire passer la boîte à la personne suivante ; dans le cas contraire, le contenu sera largement diffusé…

Parmi les divergences les plus évidentes entre le roman de Jay Asher et la série de Netflix, on peut citer le fait que Clay, protagoniste des deux versions, n’adopte pas un même rythme d’écoute. Dans le roman, il s’enfile toutes les cassettes en une longue soirée ; dans la série, c’est plutôt de l’ordre d’une par jour.

clay cassette (c) NetflixL’avancée narrative s’en trouve forcément chamboulée. Dans le roman, au sortir de cette épreuve sonore d’une nuit, il croise Skye, qu’il suspecte d’avoir des tendances suicidaires, et l’aborde, passant ainsi outre sa timidité naturelle : l’un des objectifs des cassettes, qui est de mettre en garde contre les tentations au suicide que l’on pourrait déceler dans son entourage, est donc atteint. Durant les treize épisodes que dure la série, en revanche, Clay endosse le costume du vengeur. Il se lance dans une sorte de croisade personnelle, souvent solitaire, pour « faire payer » aux coupables la mort d’Hannah. La structure est presque celle d’un thriller hard-boiled, avec un justicier solitaire entouré de criminels menacés par son action et qui complotent contre lui. Sale temps pour les sales types !

Le temps, justement, prend ici toute son importance. Dans ses cassettes (un procédé volontairement old-school), Hannah raconte son histoire, mêlant son passé (les multiples rejets qu’elle a subis, les trahisons, le viol) et son présent (ce moment où elle enregistre ses cassettes, parfois en déplacement dans les lieux où se sont déroulés certains événements). Ces deux dimensions temporelles s’inscrivent dans l’arc narratif de Clay, qui écoute l’histoire d’Hannah Baker tout en se déplaçant « en direct » dans les lieux-clés de cette histoire, guidé par le fantôme d’Hannah. Et ce, au moyen d’un plan fourni par la jeune femme elle-même (avant sa mort dans les casiers de toutes les personnes concernées dans le roman, ou, dans la série, avec les cassettes dans la boîte), où elle a indiqué et numéroté ces lieux.

Hannah raconte, Clay écoute ; Hannah guide, Clay suit le parcours… Par cette double narration, le lecteur/spectateur endosse un double masque : il s’identifie d’autant mieux à une Hannah poussée au suicide, il ressent cette douleur qui monte et qui noie tout d’autant plus profondément que cette identification passe par Clay, un jeune homme timide, amoureux d’Hannah, à la fois séduit et trop respectueux d’elle pour tenter sa chance (« Part of me feels strange about keeping such a close track of Hannah’s story. Like I’m obsessed. Too obsessed. While another part of me wants to deny the obsession. ») Parfois, Clay stoppe la bande et pleure, vomit, agit, hurle…

Cette double dualité (Hannah victime/Hannah raconte, Clay écoute/Clay ressent) est sans doute l’une des raisons pour lesquelles ce roman et cette série fonctionnent si bien et peuvent à ce point faire vibrer le lecteur/spectateur, l’ébranler, le toucher. Lorsqu’Hannah parle dans l’oreille de Clay, lorsqu’elle lui murmure son histoire dans le creux de son casque (« Her voice, it’s a whisper. (…) I listen closer. »), c’est une façon, pour elle, de capter son attention, de créer une proximité physique avec lui (et avec tous les autres qui auront reçu les cassettes) et, in fine, de « capturer son audience ». Le choix des cassettes audio tient peut-être à cela aussi : un fichier mp3 aurait été trop facile à supprimer, à transférer, à éditer, à écouter dans d’autres conditions que celles qu’exigeait cette situation. Et il est plus facile, plus symbolique, mais aussi plus « cinématographique », de transmettre physiquement une boîte de cassettes audio plutôt qu’un baladeur mp3. À l’ère du numérique-roi, cela demande aussi un effort de la part du récipiendaire : il lui faut trouver un lecteur de cassettes… ce qui ne court plus forcément les rues !

affiche symboles (c) tmdbCela dit, si une série télévisée peut aisément instaurer des pauses et des transitions (entre les passages des cassettes racontés en voix off par Hannah et les propres conversations de Clay par exemple), il est intéressant de remarquer la méthode employée pour ce faire par Jay Asher : le romancier a tout simplement utilisé les symboles universels pour Play (le triangle pointant vers la droite), Stop (le carré) et Pause (les deux barres verticales) — un dispositif qui se retrouve au passage sur l’affiche promotionnelle de la série (ci-contre). Avec des italiques pour le récit d’Hannah et des caractères romains pour le récit de Clay, la lecture est à la fois variée, efficace et dénuée d’ambiguïté. Le triangle apparaît dans le texte, et l’on sait que Clay a relancé la bande ; la plupart du temps, ses pensées entrelardent les propos d’Hannah : il lui répond, il prolonge ce qu’elle vient de dire, il s’interroge… Le carré ou les deux barres verticales, et c’est Clay qui suspend son écoute pour une période plus ou moins brève.

L’alternance de Play, de Pause et de Stop permet enfin de diversifier les rythmes narratifs, et reflète l’ambiguïté des sentiments de Clay, son hésitation fondamentale. Car si le jeune homme est présent sur les cassettes d’Hannah, celle-ci souligne bien que ce n’est pas en raison d’une forme de culpabilité de sa part, mais bien parce qu’il a compté pour elle et qu’elle souhaite qu’il soit au courant de tous ces événements, et donc des raisons qui l’ont conduite au suicide. Clay occupe ainsi une position particulière – ce n’est donc pas illogique qu’il soit notre guide dans l’histoire d’Hannah Baker – du fait même que lui seul ne voulait réellement que du bien à Hannah. Les autres l’ont forcément abandonnée, trahie, réifiée, ont menti à son sujet, se sont servi d’elle pour leurs propres fins. À l’inverse, si Clay est coupable de quelque chose, c’est d’avoir trop respecté Hannah. Lui seul a refusé de ne penser qu’à soi, lui seul n’a pas placé son propre intérêt avant celui des autres. Or, lui seul aurait dû passer outre les défenses d’Hannah et l’obliger à parler, ce soir-là pendant la fête, lorsqu’ils ont failli faire l’amour et qu’Hannah l’a repoussé, par peur et à cause de tous ces souvenirs néfastes qui l’ont noyée en cet instant pourtant parfait.

On l’a dit, si le livre suit essentiellement le parcours émotionnel de Clay à l’écoute de l’histoire d’Hannah, la série va, elle, nettement plus loin dans la réaction du lycéen : il se bat, il engueule ses camarades, il les oblige à briser le silence, à avouer, à prendre leurs responsabilités. Cela se marque également dans ses visions d’Hannah. Car, dans la série, Clay voit régulièrement celle-ci comme un fantôme, au lycée, dans les rues, dans les lieux où il l’a côtoyée et ceux qui ont servi de décor à l’une ou l’autre de ses avanies. Là où, dans le roman, Clay se contente de « répondre » aux propos d’Hannah, comme un dialogue dont la partie d’Hannah aurait été préenregistrée.

Par son suicide, Hannah pose une balise morale : les personnes auxquelles elle a destiné les cassettes ne peuvent plus, en leur for intérieur, nier ce qu’ils ont fait ou dit ; sa mort le leur interdit. Cet acte définitif, cet absolu moral leur renvoie en permanence leur culpabilité. Ils peuvent la refouler mais elle reviendra les hanter, telle cette Hannah fantomatique que Clay suit, guette, aperçoit lorsque sa voix emplit sa tête. Dans le roman, cette balise morale suffit ; dans la série, donc, Clay s’en fait le relais et personnifie l’ange vengeur, le chevalier blanc dédié à sa quête. La série s’appuie sur le matériau romanesque pour le porter à une dimension nettement plus vaste. Perdant quelque peu, au passage, cet aspect « resserré » du livre, qui permet d’occuper à la fois le cœur meurtri d’Hannah et l’esprit hanté de Clay. La cage thoracique et la boîte crânienne. Dans la série, on « suit » Clay, tout comme Clay « suit » Hannah ; on s’identifie à lui dans sa quête de vérité. Dans le roman, on « est » Clay, plus profondément.

Dernière différence et non des moindres, dès lors que le roman s’arrête à la fin de la dernière cassette, il ne peut « montrer » le suicide de la jeune fille ; la série, en revanche, expose crûment le viol et le suicide d’Hannah. Un autre détail se montre révélateur ici : dans le roman, on apprend qu’elle s’est donné la mort en ingérant des pilules ; dans la série, elle se tranche les veines dans une scène quasi insoutenable. Il semble d’ailleurs que le roman ait été brièvement retiré de certaines bibliothèques scolaires américaines à la suite d’une série de suicides… avant qu’il n’apparaisse que le livre n’était pas aussi explicite que la série, et qu’il valait mieux prévenir les parents de l’influence potentielle de celle-ci sur les esprits adolescents.

Le roman « 13 Raisons » a été publié en mars dernier chez Albin Michel et sortira en septembre au Livre de Poche.

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