#Analyse 2016, Une Année de Séries

#Analyse 2016, Une Année de Séries

À l’exercice traditionnel des classements, nous avons préféré le bilan. Une façon de poser un regard rétrospectif sur une année de séries, d’en dessiner les motifs pour essayer de comprendre, de saisir, avec juste ce qu’il faut de recul pour dresser les convergences et suffisamment à chaud pour rester dans l’ambiance.

Il y a l’écran que l’on regarde et l’image que l’écran nous renvoie. Toute l’année sérielle pourrait reposer sur cette ambivalence. Une année de réflexion. Pas au sens de la pensée, même si de belles idées ont pu naître mais au sens de la projection, du reflet, de la transparence. Réfléchir, c’est renvoyer une image spéculaire. L’écran devient surface mais également fenêtre. Aussi bien pour son ouverture au monde que son aptitude à superposer deux images. Les séries, en 2016, ont oscillé entre les reflets. Elles ont raconté des personnages, nous ont raconté ou se sont racontées elles-mêmes. Superposition de différents niveaux de je ou de nous, transparence de l’acte créatif dans la fiction, reproduction d’une réalité historique pour mieux réfléchir le présent.

Reproduire le reflet

stranger-things-01Le reflet est une image virtuelle, une image qui mime mais n’existe pas. Cet été, une série a choisi d’incarner cette illusion en brisant le miroir pour « faire à nouveau ». L’imitation comme expérience qui nous renvoie une image familière. Pas la nôtre mais un souvenir, une figure nostalgique mais active dans un récit reconstruit. Stranger Things (Netflix) invoque notre mémoire, rejoue des morceaux de notre enfance, établit un dialogue entre nos deux « moi ». Se repasse ainsi le film d’une culture qui se forme en même temps que sa réflexion a posteriori. La série des Duffer Brothers réinvestit une histoire, The Get Down (Netflix) et American Crime Story : The People Vs. O. J. Simpson (FX) réinvestissent l’Histoire. On retrouve aussi bien dans la série de Baz Luhrmann que dans la production de Ryan Murphy une même volonté de reproduire. L’idée se joue dans l’exploitation d’images d’archives. Au même titre que Stranger Things, les deux séries utilisent notre mémoire pour établir le dialogue.

Pour les Duffer Brothers comme pour Baz Luhrmann, reproduire, c’est créer. Le réalisateur australien illustre l’euphorie de l’effervescence créatrice, les soubresauts d’une culture urbaine naissante en faisant se rencontrer petite et grande histoire, en opposant images d’archives et fiction dans un traitement romanesque et virevoltant. American Crime Story : The People Vs. O. J. Simpson préfère cimenter ses intentions pour dépasser le cadre de la reconstitution. Les images d’archives des émeutes de 1992 ne recherchent pas l’illustration, elles mettent en contexte et renvoient à notre actualité. La série retravaille des images connues et trouve dans le reflet, la transparence, le dialogue précieux entre deux époques bien trop similaires.

westworld-bilan-02Stranger Things et son billard à trois bandes (la fiction des années 80, nous à cette époque, nous aujourd’hui), The Get Down et sa fiction historique totale, American Crime Story : The People Vs. O. J. Simpson et sa narration qui défie les lois d’un storytelling soumis aux diktats du twist et de la surprise pure développent l’idée qu’un reflet ouvre un nouveau champ de perception s’il est nourri de l’intention de raconter une histoire. Chose qu’oubliera l’une des plus bruyantes séries de l’année, Westworld (HBO), qui a préféré contempler sa reproduction infinie et virtuelle, coincée entre deux miroirs. Expérience ultime de la vanité, la série de Lisa Joy et Jonathan Nolan s’est perdue dans l’expression égocentrée de sa création. Ainsi gît le corps d’une fiction morte, espace vide et désincarné, d’où n’émerge que la posture de celle qui se croit immarcescible à force d’allégorie.

Identité

fleabag-saison-1Tous ces jeux de miroir, ces reflets ou surfaces réfléchissantes posent la question de l’identité. Qu’elles se dressent face à l’Histoire, face au passé ou face à soi-même, les séries en 2016 se sont interrogées sur l’individu et sur leur individualité. Les identités ont été multiples, plurielles, effacées ou s’effaçant. Elles ont parfois lutté contre des structures trop grandes, se sont incarnées dans une représentation de l’histoire, ont été bousculées au rythme des secousses de leurs intrigues. Le personnage au centre, se déclinant en reflets au fil de la narration. Jamais tout à fait les mêmes, jamais tout à fait différent. Les séries ont cherché la distance comme le rapprochement, observant de loin comme jetant son sujet au milieu de l’arène.

On assiste à une déconstruction progressive pour un résultat aux contours ambigus. Phoebe Waller-Bridge dans Fleabag (BBC Three) mélange l’auteure (aussi actrice) et le personnage dans une projection sans sécurité qui se fracasse littéralement contre les murs. La série illustre le mouvement de balancier qu’effectue la comédie, cherchant du côté du drame pour se renouveler. Une tendance que l’on a pu apprécier jusque dans les très classiques productions de Chuck Lorre, Mom et The Big Bang Theory (CBS). Fleabag nous laisse avec un étrange sentiment de vulnérabilité face à un spectacle insaisissable, capable de nous arracher des rires comme nous plonger dans une soudaine torpeur. On assiste inexorablement à un glissement, une lente déchéance vers des sommets dramatiques. Un programme que nous vivrons par procuration dans The Night Of (HBO), dépersonnalisation progressive d’un individu (Nasir Khan), que l’emprisonnement comme privation des sens, pousse vers une évolution radicale.

Temps

nbc_this-is-usLe temps fut l’un des grands enjeux de la rentrée. Celui que l’on passe devant son écran, celui que l’on manipule, celui qui entraîne un dialogue au sein de la série. S’y exerce le motif du repli, cette façon de refermer l’œuvre sur elle-même, rencontrer les deux faces d’une même pièce. Les récits ont été non linéaires, voyant dans leur propre chair la réflexion d’une narration aux effets rétroactifs (le présent que l’on modifie, les faux-semblants qui changent la perception, les twists). Entre élans anthropophages et collisions féroces, la manipulation temporelle s’est ainsi illustrée comme la réaffirmation d’un paradigme : la série est l’art d’user le temps, de le sculpter sans le figer.

Recomposer ce qui a déjà été fait, démêler les nœuds gordiens, jamais la série n’aura autant été son sujet principal. Elle s’est contractée, contorsionnée pour imaginer sa longue existence comme une matière à réfléchir. L’écran est littéralement devenu le miroir de nos vies, notre silhouette s’imprimant par transparence, la fiction reflétant nos existences. L’une des meilleures nouveautés de la rentrée s’appelle This Is Us (NBC). Une façon de mettre en abîme sa capacité à reproduire, à renvoyer. Il y a « nous, les personnages » et « nous-mêmes ». Entre les deux, le lent écoulement du temps. Le nôtre et celui d’une précédente génération. La série comme art réflexif, capable d’introspection et d’intercession.

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