Suicidal Tendencies (Analyse Critique de Suicide Squad)

Suicidal Tendencies (Analyse Critique de Suicide Squad)

Note de l'auteur

(Article comportant des spoilers)

Troisième film de l’univers partagé DC sur grand écran, Suicide Squad débarque comme une réponse à la vindicte des critiques envers Batman V Superman, qui lui-même voulait minimiser l’opprobre faite à Man of Steel à sa sortie. Comme des poupées russes, chaque film semble vouloir rattraper, gommer les reproches du film qui l’a précédé, sans pour autant fonctionner mieux que le précédent. De facto, Suicide Squad n’échappe pas à cette règle lui non plus.

La tonalité sombre, parmi les nombreux reproches que l’on peut avoir à l’encontre du dernier né de Zack Snyder, Batman V Superman, a laissé des traces. Dès lors, la communication sur le projet Suicide Squad nous le martelait suffisamment, sans cesse, ces derniers mois : le long métrage laisse attendre un univers bordeline, fou furieux, extravagant, et j’en passe. Et drôle aussi. Suicide Squad sera sans nul doute drôle. De bien belles promesses évoquées à chaque nouvelle bande-annonce, dans lesquelles convolent côte à côte des tubes qui dézinguent nos esgourdes, comme Ballroom Blitz ou encore Bohemian Rhapsody (deux chansons issues du film Wayne’s World, d’ailleurs. Ça doit faire partie du package humoristique prévu par Warner). Bref, Suicide Squad, ça va être la mégateuf ! Ou plutôt, il y a intérêt. Chez Warner, on ne rigole vraiment plus en ce moment.

Depuis la mise en chantier en 2011 du Superman de Zack Snyder, l’univers partagé de DC se construit un peu plus à chaque fois dans la souffrance. Man of Steel, perclus de scories pour beaucoup, novateur pour d’autres, divisa une bonne partie des critiques et du public à sa sortie. Un sentiment, malheureusement d’avantage renforcé cinq ans plus tard avec sa suite directe, Batman V Superman, qui s’est manifesté par un rejet encore plus marqué envers le studio. Pire encore, le milliard au box-office visé par ce dernier ne sera pas atteint, pendant que Captain America : Civil War le dépasse sans forcer, avec un budget bien moindre. En dessous de la partie visible de l’iceberg, il est bon de préciser que ce contexte difficile s’exprime aussi en interne, d’énormes problèmes agitent Warner dans ses propres locaux. Notamment illustrés par cette récente lettre ouverte très « salée » d’un employé adressé au PDG de Warner Entertainment, Kevin Tsujihara, où son auteur s’en prend violemment aux décisions professionnelles et « artistiques » de ce dernier. Ambiance…

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Dans ce climat délétère, le film de David Ayer devient alors déterminant dans le business plan de la firme. Il doit apporter le vent de grâce nécessaire à l’embarcation Warner. Celui de la reconnaissance envers certaines figures de proue made in DC, vers le port salutaire qui rassemblera critiques et spectateurs sous une même bannière unie, celle de la satisfaction. Mais depuis la sortie du film, nous savons déjà qu’il n’en sera rien. Et que la situation s’est encore plus envenimée. Warner, toujours en retard sur la concurrence, empêtré dans un bouche à oreille rarement en sa faveur, continue de croire en sa méthode… quitte à se saborder artistiquement une fois de plus et à couler pour de bon.

Le premier quart d’heure de Suicide Squad évoque, à lui tout seul, cette même précipitation à vouloir exister, tout en oubliant de prendre le temps de raconter. Chaque membre de l’escadron suicide, prévu pour combattre des méta-humains potentiellement dangereux, se voit balancé au visage du spectateur, avec texte explicatif neuneu à l’appui (ou « fun »pour les moins exigeants). Le tout, dans une orgie de plans montés à la truelle, accompagné d’une ch’tite musique über cool pour chaque individu, censée doper le bordel filmique que nos mirettes encore saillantes viennent d’absorber. Et c’est à peu près tout. Dans le genre introduction foutraque d’une banalité affligeante, Suicide Squad n’a honte de rien. Ce dernier n’en a pas le temps, d’ailleurs. Il faut envoyer. Vite, et le plus possible. À l’image de l’utilisation de sa bande sonore, toujours dans ce même quart d’heure. Comme si déblatérer le maximum de tubes possibles (Sympathy for the Devil, Seven Nation Army, et j’en passe…) devenait une tentative vaine d’éructer une dose de fun de manière désespérée pour compenser un vide déjà perceptible. A contrario, quand James Gunn s’empare de titres mythiques pour « habiller » Les Gardiens de la Galaxie, lui aussi un film choral, la démarche est pertinente, logique. Elle définit l’ADN de son film et lui confère une identité propre. Dans Suicide Squad, nada. Rien. Walou. La musique se trouve employée comme un élément censé être amusant, tonifiant mais finalement jamais utilisé à bon escient pour explorer le caractère barré de l’œuvre d’origine.

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Cette absence de présentation décente révèle d’ores et déjà le souci de crédibilité de Suicide Squad. David Ayer veut que son film transpire le fun, le cool, la hype. Seulement, on ne sent rien de sincère dans le produit délivré. Finalement très formaté, Suicide Squad se calibre comme un film sage qui joue les sales gosses, mais qui reste bien trop courtois pour qu’on prenne ses bêtises au sérieux. Et comme papa Warner n’est jamais loin pour reprendre son fiston au moment où il pourrait dépasser les bornes (le film a connu six, voire sept montages différents !), il s’en trouve dénaturé, dégrossi de ce qui aurait pu lui faire tellement de bien. La folie promise n’aura pas lieu. À la place, il ne reste qu’une production prudente, presque timorée. Le reste du métrage continuera donc à se complaire dans cet empressement, tout en racontant son intrigue avec un conformisme pantouflard, n’évoquant que rarement la bizarrerie promise. Le film, d’ailleurs, raconte en tout et pour tout une seule et unique mission. Aucune approche préalable entre les personnages, ils seront jetés dans l’intrigue presque immédiatement après leur présentation, sans avoir le temps de nous donner l’opportunité de les voir interagir ensemble.

Cela se trouve être d’autant plus consternant lorsqu’on découvre la pauvreté du scénario que David Ayer définit pourtant comme complexe ; avec une deadline de six semaines pour pondre un script, vous me direz, la difficulté s’en trouve pas mal amplifiée. D’autant plus que le comics d’origine (The New 52 – Suicide Squad, Kicked in the Teeth) ne possède pas non plus un récit des plus enthousiasmants. Sans originalité, le film se cantonnera de son côté à nous fourguer l’Enchanteresse comme cible à abattre (Cara Delevingne, catastrophique) trahissant le squad en deux temps trois mouvements, du fait de l’imbécillité de l’un de ses autres membres, Rick Flag. Le projet n’existe donc que pour lutter contre un méchant… qu’il a lui-même engendré. On sent la prise de risque maximum pour accoucher d’une telle décision scénaristique. Dans cette continuité de mauvaises idées, on peut aussi se demander, une fois ces criminels notoires libérés de leurs entraves mortelles, ce qui les motive à poursuivre leur mission. Pas un seul cherchera à s’enfuir, le reste du cast officiant comme des gentils toutous suivant le mâle alpha Deadshot, pris d’une crise de rédemption soudaine. Plus accablant encore mais de l’ordre du détail qui fâche, la scène finale pompe allègrement le climax du premier Ghostbusters (toit d’immeuble en guise de porte, déesse millénaire, éclairs qui crépitent, annonce de fin du monde). Petite mention spéciale à Zuul, pardon l’Enchanteresse, qui nous gratifie d’un splendide « T’auras pas les couilles ! » en guise de mots d’adieu ! Finir sur une phrase aussi nanaresque, après un tel spectacle, ça forcerait presque le respect tant il faut en assumer la portée…

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Avec un tel bestiaire issu du catalogue DC Comics, le film se devait au minimum de rendre son escadron suicide attachant, au mieux intéressant. Mais chez DC, encore une fois, pas de temps à perdre. La « Ligue de Justice », introduite à toute vitesse dans Batman V Superman, comportait là aussi cette impatience de prendre le train en marche. Suicide Squad subit donc naturellement le même sort, à l’image de la conception bien trop pressée de son script. Frôlant presque la dizaine d’individus, le résultat rend alors presque obligatoire une caractérisation minimaliste pour les deux tiers du casting. Warner exhume, avec une rapidité folle et seulement trois films, le maximum de personnages de la matrice DC pour qu’ils prennent vie le plus vite possible. Et puisque il est impossible de rendre tout ce beau monde captivant, Suicide Squad va pousser davantage la difficulté au lieu de l’amoindrir, en cherchant à concentrer la majorité des actions et des situations autour d’un seul de ses membres.

Le film se voit porté, plus précisément, phagocyté, par un Will Smith omniprésent dans son rôle de Deadshot, redoutable tueur sociopathe. Leader autoproclamé, quasiment le seul à s’exprimer dans tout le groupe, déversant punchlines fatigantes et dialogues pleurnichards entre père et fille, l’acteur agace tant il monopolise l’écran. Élaguant un répertoire comique express tel un Prince de Bel Air badass un tantinet décrépit, on comprend rapidement que le film se jouera avant tout sur le nom de l’acteur. Ne manque plus qu’un refrain de Just the Two of Us pour compléter le tableau et David Ayer nous achevait sur place. Derrière le bad boy sur le retour, suivent alors les seconds couteaux du groupe. Killer Croc (Adewale Akinnuoye-Agbaje), Katana (Karen Fukuhara) ou Captain Boomerang (Jai Courtney, endive irrécupérable), qui flirteront dès lors avec une présence proche du néant, entre flash-backs expédiés et traits d’humour dispensables, tandis que El Diablo (Jay Hernandez) peine à exister, malgré un personnage plus travaillé que ses congénères. De son côté, Slipknot (Adam Beach) décède au bout de trente secondes à l’écran, ce qui ne semblait pas prévu selon ses dires au vu de l’importance de son rôle au départ. Pendant que Rick Flag (Joel Kinnaman, ici totalement inexploité) finit de nous désespérer avec son intrigue d’amoureux crétin transi, David Ayer lui n’oublie pas d’en finir avec nous après ce nivellement par le bas de ses personnages. Planqué derrière ce beau bluff de caractérisation depuis des mois, le réalisateur nous porte une dernière estocade en plein cœur et nous dévoile enfin son Joker. Ou du moins, ce qu’il en reste.

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Clinquant, aux atours un brin beauf, toujours énervé, jamais menaçant, c’est à peu près en ces mots que l’on peut résumer ce qui reste du fameux clown, dont la présence, très réduite à l’écran, a des airs de farce au goût amer. Comment, mais comment diable David Ayer a t-il pu flinguer un personnage de cette envergure, aussi attendu au tournant ? Apparaissant tel un parrain de la pègre limite proxénète (la scène du bar, hideuse et vulgaire en tous points), le réalisateur nous le présente tel un stéréotype insultant, le personnage subissant alors de plein fouet la comparaison immédiate de ses itérations passées. Idem lors de son introduction. Aucune inventivité, aucune proposition un tant soit peu créative pour nous dévoiler le vilain mythique pour la première fois. Rien d’inquiétant, de dérangeant ou de déstabilisant. Une mise en scène lambda, pour un personnage de la même envergure. Une foirade incompréhensible, presque intolérable après un teasing constant depuis l’annonce du personnage dans le projet. Ce qui subsiste à l’écran après ce massacre en règle, c’est un Jared Leto surjouant un caïd aux airs de bouffon du pauvre, dont la préparation pour le rôle sent la mauvaise pantalonnade, l’acteur lui-même, ayant plutôt mal vécu la chose.

La bonne surprise, extirpée de cette surabondance de protagonistes mal écrits, se voit régit par Margot Robbie dans cette première incarnation de Harley Quinn sur grand écran. L’actrice s’amuse follement et le transmet avec beaucoup de sincérité, prouvant ici que toute la communication faite à son égard n’a, cette fois-ci, rien d’usurpé. Sa présence galvanise les situations, sauvant même certaines séquences, au point d’apporter une tonalité légèrement fun, même si éphémère. Pour un film qui prétend pourtant l’être tout du long, sans presque jamais y arriver, c’est dire le poids du personnage, qui porte le projet sur ses (charmantes) épaules.

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La découverte passée, il n’empêche, Suicide Squad n’engendrera jamais un moment marquant, exaltant, dont j’aimerais me souvenir, dont on voudrait causer avec les potes en sortant. On soupçonnerait presque un désir de mort cinématographique, si ce n’est que le travail de David Ayer semble avoir été malmené plus d’une fois pour de multiples reshoots et de nombreux pré-tests. Saupoudrez le tout avec un Kevin Tsujihara très en colère, en grand manque de reconnaissance artistique depuis le déferlement de critiques de Batman V Superman, le doute n’est désormais plus vraiment permis quant à la réelle paternité du film.

Pourtant, le réalisateur, jure mordicus que Suicide Squad représente sa vision à 100 %. Malgré six, voire sept versions existantes du film. Malgré un Jared Leto contrarié par son rôle réduit à peau de chagrin, n’évoquant désormais plus qu’un cabotin bling-bling surexcité. Malgré les reshoots une fois le film terminé pour « rajouter de l’action ». Malgré le spectre de Warner derrière l’échec critique de Batman V Superman, il jure. David Ayer jure. C’est son cut ! Et il en est fier. Même si beaucoup trop d’éléments semblent dire le contraire sur le désir de Warner d’obtenir une version plus légère. Même s’il a été évincé de son futur projet par Warner, dans lequel il devait retrouver… Will Smith justement. N’attendez donc pas de si tôt une version plus aboutie, elle n’est pas près d’arriver*. C’est d’ailleurs peut-être regrettable. Si l’auteur de ces lignes a détesté la version courte de Batman V Superman, il fut par contre beaucoup plus clément concernant son « ultimate cut » qui accouche d’un résultat final beaucoup plus abouti. À elle seule, cette version mériterait une autre critique, réévaluée, c’est vous dire… Dommage donc pour Suicide Squad, qui se donne des allures de Blade Runner aux multiples versions fantasmées. Nous la découvrirons un jour, quoi qu’en dise son réalisateur. Le mercantilisme de Warner resurgira au moment le plus opportun pour ré-exploiter la franchise comme il se doit, et au vu des multiples implications « créatives » du studio sur le tournage du film, cela n’aurait rien d’étonnant…

Au bout du compte, et tout aussi paradoxal que ce soit depuis le début de cet article, je n’arrive pas à le détester fondamentalement, ce Suicide Squad. Le film de David Ayer, tout aussi frustrant et basique soit-il, nécessite-il autant de violence à son encontre au vu de la colère des critiques ? Le travail de ce dernier mérite peut-être une ignorance polie, tout simplement. Le metteur en scène passe a peu près tout ce à quoi il prétend depuis sa première bande annonce. Jamais irrévérencieux, jamais ambitieux, il n’impose même pas une vision propre (là où Snyder possède au moins son univers visuel) et se consume artistiquement dans un long métrage aux allures de téléfilm de luxe. En résulte un projet trop moyen, une production gâchée par l’ingérence d’un studio qu’on imagine aux abois, mais finalement regardable comme un Expendables dispensableSuicide Squad reste définitivement bien trop sage pour qu’on le remarque et aussi trop peu honnête pour qu’on l’estime.

*Edit : Finalement, Warner  a laché une version longue du film, sans que David Ayer n’ai quoique ce soit à dire à ce sujet, bien entendu.

 

Suicide Squad
En salles depuis le 3 août
2016. USA. Réalisé par David Ayer. Avec Will Smith, Jared Leto, Margot Robbie

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