#Analyse De la bombe H à la bombe Ives (Penny Dreadful 4/5)

#Analyse De la bombe H à la bombe Ives (Penny Dreadful 4/5)

Privés d’amour maternel, exilés par le Père tout-puissant, Lucifer et Dracula veulent s’attirer les faveurs de la même femme, à la fois amante et mère… et clé de l’annihilation de l’humanité. Penny Dreadful, en cela, s’inscrit dans la grande tradition des œuvres de la guerre froide, imprégnées de la peur de la bombe.

« You think you know evil? »

La menace perpétuelle qui plane sur Vanessa Ives est celle de l’anéantissement de l’humanité tout entière. À plusieurs moments de la série, la jeune femme exprime son désespoir quant à la destinée de son âme : elle commet plusieurs erreurs au fil du temps, et imagine toujours le pire, autrement dit la perte de son âme éternelle. Ce qui, à la lumière de l’épisode dans la cellule capitonnée, n’augurerait rien de bon pour « les hommes, les femmes et les bêtes de la terre »…

tumblr_o7q8x13u271vn4klmo1_1280Ce motif est classique de la thématique « retour de Satan/naissance de l’enfant de Satan » dans la culture populaire. De Rosemary’s Baby à Lost Souls par exemple, la naissance de l’enfant démoniaque signe en général la fin de l’humanité. Sans oublier Hellboy, dont le destin semble être de créer l’enfer sur terre.

Dans Penny Dreadful, Miss Ives est poursuivie de longue date par l’assiduité de deux prétendants particulièrement coriaces, deux frères ennemis, Dracula et Lucifer. Il apparaît même que la cour qu’ils lui mènent remonte à la nuit des temps… Le danger est permanent. Et si Vanessa succombe à la tentation à plusieurs reprises, seul un abandon volontaire de sa part, un « oui » réellement matrimonial, peut sceller l’avenir de l’humanité. « Je veux que tu m’étreignes de ton plein gré », lui dit Lucifer (« I want you to embrace me », avec une notion de don total de soi, et d’adoption absolue de l’autre). « Donne-toi à moi librement », ajoute-t-il un peu plus tard.

Dracula, quant à lui, ne la mord pas sitôt apparu dans sa chambre blanche. Au contraire, il entame, comme son frère, une parade nuptiale destinée à s’assurer les faveurs de sa belle. « Donne-moi ta chair. Donne-moi ton sang. Sois mon épouse. » Il est bien clair que le choix est dans le camp de Vanessa. Seul un don volontaire de soi peut la mener définitivement de son côté. Vanessa dit « oui » mais cela ne suffit pas encore : elle doit accepter le « baiser » du vampire. Celui-ci passe alors à de véritables préliminaires sexuels, incluant mots susurrés à l’oreille et caresses très appuyées (même si, dans un plan intermédiaire, on voit Vanessa se caresser elle-même, seule dans sa cellule). Puis elle parvient à lui faire livrer son nom… et la partie est perdue pour les deux frères. Du moins pour le moment. On verra que, plus tard, Vanessa sera bien à deux doigts de succomber pour de bon aux avances de Dracula.

Peter Pan et la mère morte

Cette assiduité de deux démons depuis la nuit des temps est tout à fait remarquable. Cette recherche, constante et absolue, d’un amour total peut être rapprochée de la peur du vide laissé par l’absence de l’amour maternel. Nous avons déjà vu à quel point l’image de Vanessa Ives, telle qu’elle se relie aux figures de Dracula et de Lucifer, est celle d’une maternité très charnelle. L’un voit en elle l’arme ultime de domination de sa propre espèce sur la Création ; l’autre, le chemin de retour vers la fusion avec la mère, tout autant qu’une voie permettant d’abattre (Dieu) le père.

Soulignons une évidence : s’ils recherchent cet amour maternel, c’est qu’ils en sont privés. Dans un très intéressant article, la psychanalyste Kathleen Kelley-Lainé relie cette « peur du vide » incarnée par une figure de « mère morte », et le syndrome de Peter Pan. Pour résumer et sans entrer dans les arcanes psychanalytiques, l’absence d’amour maternel entraîne, chez l’individu, la création d’un double pathologique ayant pour but de le protéger. Un motif du double incarné, de brillante façon, par l’acteur Rory Kinnear qui, outre ses rôles de la Créature (avant et après sa transformation entre les mains du Dr Frankenstein), joue ici le rôle du gardien de Vanessa, ainsi que ceux de Lucifer et de Dracula.

Un démon dédoublé sous la forme de deux frères ennemis qui, jamais, ne vieillissent : Lucifer et Dracula seraient-ils des Peter Pan diaboliques ? Leur Wendy, en tout cas, ne compte pas se laisser faire. Cette même Wendy qui incarnait à la fois une figure maternelle et un objet de désir sexuel pour l’enfant perpétuel. Et qui, face à un Peter Pan qui tente de recoller sa propre ombre avec du savon, lui montre qu’il faut la recoudre tout en le prévenant que « cela va faire un peu mal » (l’exemple est cité par Kathleen Kelley-Lainé).

Cette peur du vide maternel est corrélée à la peur du vide final qui imprègne Penny Dreadful. Cette sensation de bord de gouffre, ce moment où faire le mauvais choix engage l’avenir jusqu’à la fin des temps, le sien propre et celui de l’humanité elle-même. Une décision littéralement « à couper le souffle », car, quand on assure la victoire d’un Lucifer ou d’un Dracula, il n’y a pas de retour possible. Un peu comme si Miss Ives avait le doigt sur le bouton commandant la guerre nucléaire totale.

Ainsi, Penny Dreadful peut être vu comme le dernier avatar en date des films de la guerre froide. Des œuvres exprimant toutes les angoisses de destruction absolue de leurs contemporains. Cette menace permanente, cette annihilation qui guette dans l’ombre. L’Apocalypse à la porte de son petit pavillon de banlieue, quand les Rouges sont susceptibles de débarquer à tout moment. De la bombe H à la « bombe Ives », il n’y a donc qu’un pas. Le nom de la première bombe à hydrogène testée avec succès par les Américains, sur un atoll du Pacifique en 1952, n’est-il pas proche de celui de Miss Ives : « Ivy Mike » ?

cri 2bQuand à la bombe atomique, elle possède son propre lien avec la chrétienté. Dans son livre The Darkness of God: Theology After Hiroshima, Jim Garrison écrit : « Nous avons déclenché la première bombe atomique le jour commémorant la transfiguration du Christ, signalant ainsi, inconsciemment, notre intention de changer nous aussi le monde, mais en fonction des ténèbres plutôt que de la lumière (…). » Tout son livre, comme l’indique son titre, interroge la volonté de Dieu dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, et plus particulièrement à l’ère atomique. Autrement dit, à l’époque où l’annihilation totale de la Création semblait plus que possible : probable. Quant à Vanessa Ives, juste avant de faire fuir ses prétendants démoniaques en mêlant Verbis Diablo et lévitation, elle leur pose la question en parlant d’elle-même : « You think you know evil? Here it stands. » Ou comment une « faible femme » – voyez le nombre d’hommes (et de femmes, mais des femmes « spéciales » puisqu’elles portent clairement des attributs d’hommes) qui se lancent en permanence à sa rescousse – peut à la fois rester d’essence « divine positive » et surpasser le Diable lui-même dans la maîtrise des arts infernaux.

Fondamentalement, Dracula et Lucifer veulent transformer Vanessa en arme atomique, détruisant l’humanité, donc la Création de Dieu, afin d’instaurer leur propre règne ou d’assouvir leur propre vengeance contre ce Père qui les a rejetés. Plus fondamentalement encore, ils tentent désespérément de faire de la jeune femme un outil. Ce en quoi ils échoueront, d’abord dans la cellule de l’asile psychiatrique, puis dans le dernier épisode de la dernière saison, alors même que tout semble gagné pour le vampire. Car Vanessa, héroïne féministe, ne se laissera pas utiliser. Au contraire, l’outil véritable, dans Penny Dreadful, est un homme. Un être humain, certes, mais pas tout le temps, ce qui nous mène au dernier article de cette mini-série : le lycan, instrument de libération ultime de la femme.

Penny Dreadful a été diffusée sur Showtime aux États-Unis. En France, la série créée par John Logan a été diffusée sur Netflix.

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