#Analyse Miles Davis, le sorcier de Bitches Brew

#Analyse Miles Davis, le sorcier de Bitches Brew

1969, commercialisation d’Abbey Road des Beatles, pressage du premier album de Led Zeppelin, sortie du chaud Hot Rats de Zappa, et le concert mortellement bouillant des Stones fait un mort à Altamont.

1969 : on se vautre dans l’héroïne, le LSD, l’alcool, en prétextant l’aide à la créativité : Reed, Cale et leur Velvet, et on se brûle les ailes en plein vol : au revoir Brian Jones, mort artistiquement avant même de mourir physiquement.

1969, un mois après que l’Homme a foulé le sol lunaire, Miles Davis entre en studio pour enregistrer Bitches Brew, l’album qui réussira peut-être à enfermer l’âme de cette décennie chaotique dans quelques grammes de vinyle.

f073b8543cc98dea471714006c5144a41969, il fait chaud. À tous les coins de rue la pression monte, prête à laisser exploser ce trop plein de rage dû à la ruine des idéaux modernes et quatre ans après la sortie en 1965 du célèbre roman de Georges Perec, Les Choses, la jeunesse, fleur au fusil, hurle des slogans dénonciateurs en planant aussi High que Stone et sa family. Cette même génération qui, soit dit en passant, finira quelques années plus tard par adopter le mode de vie qu’elle avait tant abhorré.   

1969, l’heure est à la révolte. Il faut mettre à mal les anciens paradigmes, y compris en art, y compris en musique. Le rock’n’roll est-il obsolète ? Faisons place à la musique psychédélique. La musique psychédélique est-elle à son tour dépassée ? Faisons place au minimalisme. Et quand bien même cette fuite en avant porterait-elle déjà en elle le germe de la désillusion actuelle, rendons-lui au moins grâce d’avoir chargé l’atmosphère d’une électricité encore perceptible, pour peu que l’on sache regarder, et tendre l’oreille.

0888751119413xrDéjà, en 1968, Miles Davis posait, avec In a Silent Way, la première pierre. Le free, le cool, le jazz modal avaient fait leur temps et la musique noire, elle aussi en pleine mutation, débordait irrémédiablement du cadre qu’elle s’était fixée lors des précédentes décennies. James Brown venait, par un petit tour de passe-passe, de métamorphoser le rhythm and blues en funk et Hendrix s’entourait de musiciens blancs pour accompagner son blues électrique noir.

Or, pour en revenir à Davis, In a Silent Way ne fut qu’une magnifique ébauche. Album Jazz électrique, aux accents funks et indiens, ce disque devait en effet préparer ce qui allait devenir l’acte de trahison absolue pour les puristes : la sortie de Bitches Brew. Un peu comme si Miles, encore auréolé du triomphe critique et commercial de Kind of blue, album jazz le plus vendu de tous les temps, brisait soudainement ses plus beaux jouets pour joyeusement tout envoyer aux oubliettes.

zawynul-dejhonetteNous sommes le 19 août 1969. Dans les studios CBS de la 30e rue à New York, ancienne chapelle à l’acoustique incroyable dans laquelle ont officié Gould, Stravinski pour ne citer qu’eux, entrent donc Wayne Shorter, Joe Zawinul, Chick Corea, John McLaughlin, Dave Holland, Jack DeJohnette et quelques autres pointures sélectionnées par Miles. À la suite de tout ce beau monde se tient un producteur dont le rôle dans la réalisation de l’album fut essentiel et sur lequel nous reviendrons plus tard : Teo Macero.

Comme à son habitude Miles fait preuve d’une rude exigence et si les membres de son groupe n’existent pas à ses yeux — il leur tourne tout simplement le dos quand il joue —, c’est dans le but unique de débarrasser la musique de toute pensée parasite. Parce que finalement, ce qui intéresse Davis n’est pas la capacité de pouvoir aligner les notes le plus rapidement possible, mais bien la beauté créée par l’agencement de celles-ci. Il attend par conséquent de ses musiciens de libérer leur art de tout a priori, de façon à laisser place à leur instinct esthétique. Pour illustrer cela, écoutons Marcus Miller parler de son expérience avec le maître à Sacha Reins, journaliste au Point : « J’étais très nerveux au début. Il fallait être très attentif et […] deviner [Miles], car c’était quelqu’un qui ne donnait aucune instruction, qui ne faisait aucun commentaire. Qui parlait très peu. Il laissait chacun trouver ce qu’il devait faire. Mais il m’a donné confiance en moi-même. Après Miles, plus personne ne peut me faire peur, ni entamer ma confiance. Il m’a appris à être moi-même. »

Vivre la musique, entrer en elle, descendre jusqu’au chaos primordial et s’y sentir comme chez soi. Très peu de consignes, Miles donnant au mieux quelques leitmotivs et l’alchimie faisant le reste. Les sessions d’enregistrement se dérouleront ainsi sur trois jours durant lesquels treize musiciens se risqueront à mêler les genres : rock, funk, jazz ; trois jours de quasi-improvisation et d’expérimentation : faire jouer deux batteurs en même temps, utiliser deux bassistes. Pour les plus curieux, ces sessions sont aujourd’hui disponibles sous la forme d’un très beau coffret, The Complete Bitches Brew Sessions, et permettent de se faire une idée de la gestation de l’album. Cependant, s’il fallait résumer ces sessions, disons simplement que les pièces musicales les plus longues revêtent une forme circulaire, entêtante, un peu comme le déroulement d’une longue transe. « Bitches Brew était comme un chaudron et Miles était le sorcier, » dira plus tard Lenny White, un des quatre batteurs présents sur l’album.

teomilescolumbiarecordspromoAu demeurant, si dans l’affaire Miles est bel et bien le sorcier du clan, Teo Macero en est le chef. Et entre les deux hommes, les rapports sont pour le moins tendus, le trompettiste ayant bien du mal à accepter l’idée de confier toutes les bandes d’enregistrement à ce pragmatique producteur. Pour la petite histoire, Macero étant allé un jour demander une prime à Davis, celui-ci lui aurait répondu : « Je ne pense pas que tu le mérites. Tout ce que tu as fait, j’aurais pu le faire ». Or, Macero n’est pas du tout le laquais de Davis, bien au contraire. Tout comme George Martin apporte un son aux fab four, Macero a également cette volonté de mettre de l’ordre dans tout ce fatras sonore. Et pour ce faire, il n’est pas venu les mains dans les poches. Non seulement l’homme va procéder à un tri systématique dans tous ces enregistrements, mais ce génial producteur va surtout, à coups de ciseaux, créer de nouveaux thèmes musicaux. Réverbération, écho, Slap delay sur la bande via l’utilisation de la machine nommée Teo One fabriquée par les techniciens de la Columbia, tout est employé pour donner forme à ce matériau musical brut. Afin de se figurer le travail effectué sur les bandes master, constatons simplement que Pharaoh’s Dance comporte en tout dix-sept cuts. Disons-le tout de go : sans Teo Macero nous n’aurions pas ce double album hors du temps, album qui continue à nous ensorceler de génération en génération.

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Peinture de Joel Rea

Finalement, Bitches Brew est un disque difficile. On n’y entre pas à la première écoute. Ni à la deuxième. Ni à la troisième. Tel un rite de passage, y accéder demande un effort, un sacrifice. Il faut certainement une longue ascèse avant de parvenir enfin à s’imprégner de cette atmosphère lourde et orageuse qui caractérise cette œuvre, les premières auditions de l’album étant pour le moins déroutantes sinon décourageantes. Mais il nous faut oublier cette frustration. On positionne à nouveau le bras de la platine sur le premier sillon du vinyle puis, dans un effort de chaque instant pour déséduquer notre oreille — de la même façon que Miles tourne le dos à ses musiciens, il nous faut tourner le dos à nos présupposés — on commence à voir l’univers dangereux de Bitches Brew s’ouvrir à notre âme. Au terme d’un long apprentissage, de vierges rivages s’offriront alors à nous, et du tréfonds d’un ciel lourdement chargé de toutes nos inquiétudes grondera une menaçante trompette. Jericho n’est pas très loin et des chamans noirs invoquent leurs ancêtres, premiers hommes à avoir contemplé, d’un regard de nouveau-né, les étoiles posées sur ce monstrueux vide qui nous surplombe. Ce monde que nous habitons est dangereux. L’humanité l’a perverti, le faisant littéralement devenir « Bitches Brew », ou « Brouet de salopes ». Et Miles ne le sait que trop, lui qui dut faire face à toute la bêtise humaine le 25 août 1959, frappé par quatre policiers pour avoir simplement raccompagné une femme blanche à la sortie d’un club.

20161124_133456Aujourd’hui encore, cet album fait l’objet d’un véritable culte. Rangé dans nos discothèques, autels modernes, ce morceau de vinyle à la terrible noirceur nous envoûte, nous attire. Pour nous en convaincre, rendons-nous sur les forums de Steve Hoffman et assistons à la croisade entreprise par une horde de monomaniaques en quête de la restitution la plus fidèle possible au pressage original ; Mark Wilder, ingénieur du son chez Sony, ayant commis, en vue de la remasterisation de 1998, le sacrilège de remonter lui-même l’album à partir des masters, en suivant plus ou moins exactement le découpage effectué à l’époque par Macero. La question, pour les fanatiques, étant alors de savoir si la version cd japonaise SRCS 9118-9 est supérieure à la version CBS/Sony Japan version 50DP 703~4. Ou encore si la version SACD Mofi est supérieure à la version HD 24 bits 96 khz disponible en achat numérique. Ce à quoi nous répondrons simplement ceci : quand le sage désigne la Lune, l’idiot regarde le doigt.

 

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1969, Miles Davis entre en studio pour enregistrer l’album qui saisira à jamais l’âme de cette décennie chaotique sur quelques grammes de vinyle.

Ce disque recèle-t-il vérité cachée ? Le titre de cet album paru en 1970, Bitches Brew, évoque-t-il secrètement une potion de sorciers, « Witches Brew » ? En vérité ces questions ont peu d’importance. Apporter une réponse, donner une signification à cette musique n’est pas une fin en soi. En revanche, le chemin parcouru, l’effort consenti pour aller vers une rencontre possible ou impossible, voilà bien, au bout du compte, ce qui donne sens. Et si Bitches Brew fait partie des quelques albums qui se méritent, libre à nous de transmettre aux générations futures ce goût de la difficulté. Parfois, le jeu en vaut vraiment la chandelle.

 

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