#Analyse Retour à Twin Peaks

#Analyse Retour à Twin Peaks

Hier soir débutait la très attendue troisième saison de Twin Peaks, réunissant David Lynch, Mark Frost et (presque) toute la distribution originale. L’occasion de revenir sur la série, de sa conception à sa découverte, de sa capacité à être restée en vie aux enjeux qu’elle évoque. Et pour effectuer ce voyage, nous sommes accompagnés d’invités de choix.

Je crois qu’à un moment – et cela arrive sans doute à tout le monde – j’ai entrevu la possibilité d’un monde idéal et parfait. Peu à peu, j’ai observé à quel point cette idée s’est dégradée, à quel point ce monde est devenu de plus en plus mauvais.

(David Lynch, in Génération Séries #34)

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La première fois…

Découvrir Twin Peaks, c’est faire appel à ses sens. David Lynch a toujours privilégié la sensation à la réflexion. Ressentir ses films plus que les comprendre, se laisser glisser sur le flot des images, être frappé par leur caractère équivoque et singulier où tout fait sens sans que l’on sache l’expliquer. La découverte de Twin Peaks est très souvent associée à un sens. La vue, l’ouïe, même l’odorat ou le goût. Il y a la musique d’Angelo Badalamenti que l’on se repasse encore et encore pour se replonger dans l’ambiance, fasciné par ces nappes de synthétiseurs. Et il y a les images. « Des tons chauds, orangés, une ambiance pesante, étouffante, un rythme anormal. Sans même jeter un œil au programme, je sais ce que je suis en train de regarder » confie Franck Suzanne, éditorialiste web/Community Manager chez TCM Cinéma et ex-membre de la rédaction de DVDClassik, alors qu’il tombe sur la série au hasard d’un zapping. Pour Yohan Labrousse, producteur, scénariste et co-créateur de la web série Reset, c’est l’évocation du générique « resté dans ma mémoire pour me renvoyer à mon enfance montagnarde » qui le hantera avant de (re)découvrir la série. En une poignée d’images, la créature de Mark Frost et David Lynch capte ainsi l’attention. « Twin Peaks avait un goût de VHS, c’était une saveur particulière. La série avait l’odeur de l’Amérique d’avant. On a peut-être perdu une partie du charme de Twin Peaks avec le DVD ou le Blu-ray » mentionne Renan Cros critique à CinemaTeaser et enseignant en histoire du cinéma et de la télévision.

Les premières minutes d’un pilote nous plongent dans un univers différent, avec juste assez de repères pour désirer savoir ce qui va se passer ensuite.
(David Lynch in Positif #490)

k7-twin-peaks-musiquePour toute une génération, Twin Peaks est associée à des souvenirs d’enfance. Des moments très précis qui se détachent et iront jusqu’à nous influencer encore aujourd’hui. Charlotte Blum, journaliste séries chez OCS et réalisatrice de la série documentaire The Art of Television évoque ainsi son meilleur ami, accro à Twin Peaks, « c’est lui qui me l’a fait découvrir quand elle passait sur La Cinq. Il jouait le générique sur son orgue électronique, il me l’avait enregistré sur une cassette que je prenais avec moi, en vacances. […] Je ne peux pas écrire sans écouter la B.O., elle fait tellement partie de moi que je peux l’écouter en boucle sans jamais me déconcentrer. » La musique de Twin Peaks fascine, envoûte et s’invite dans des espaces insolites. L’actrice Dounia Sichov raconte comment le score d’Angelo Badalamenti a sonorisé sa fête « Pour mon anniversaire de 12 ans, j’organise ma première boom. Mes ami(e)s décident de se cotiser. Me demandent ce qui me ferait plaisir. La B.O. de Twin Peaks, évidemment. Ils ne savent pas ce que c’est. Mais ils se débrouillent, vont à la Fnac, commandent l’audio K7. Ils me l’apportent : « La nana à la caisse avait l’air un peu surprise de nous voir acheter ton truc, elle a pas compris. » Et je l’ai passée en boucle, ce soir-là, le soir de mes 12 ans, comme un slow interminable, jusqu’à risquer de récolter la haine de ceux qui étaient venus. Personne ne pouvait me comprendre, mais je me sentais la plus heureuse des filles. La plus adolescente. » Pour Dorian Servoin, la série trouve un écho avec un jeune âge : « Ce que j’aimais avant tout chez elle à ses débuts, c’est qu’elle parlait de l’adolescence et des adolescents, sujet que je ne retrouve pas dans les lettres d’amour signées par d’autres fans de la série. On y parle du meurtre d’une adolescente, de l’enquête menée par ses amis pour débusquer la vérité sur sa mort, d’un ancien couple du lycée qui se rabiboche, d’une mère de famille qui perd la mémoire et pense avoir 16 ans, un lycéen qui sort avec une femme mariée et quasiment tous les hommes âgés dans la série sortent avec des filles beaucoup plus jeunes qu’eux. La jeunesse était le sujet primordial de la série, j’en étais certain. »

Regarder Twin Peaks – et Lynch en général -, c’est comme rentrer chez moi. Revenir à un rituel d’enfant. Rassurant et malade.
(Dounia Sichov)

Il y a quelque chose de la transformation dans la découverte de Twin Peaks. D’être en présence d’une œuvre dont la vision vous change, vous absorbe, créer un impact indélébile pour peu que l’on se soit laissé aller. Pour l’adolescent, découvrir Twin Peaks fait ressortir des émotions primales. On ne se prend pas tout de suite au jeu de pistes, aux mystères insondables, aux personnages extravagants, à une enquête retorse, non, on subit un spectacle angoissant, inconnu et pourtant familier. Dounia Sichov l’évoque « […] les cauchemars – Laura Palmer, Bob, et, mon Dieu, cet oiseau qui parlait et dont j’ai rêvé un nombre incalculable de fois. J’avais peur la nuit. Je ne pouvais en parler à personne. Forcément, je n’étais pas censée les avoir vus. ». La peur et l’érotisme, Eros et Thanatos toujours très présent dans l’œuvre de David Lynch. « Avant toute chose, à 12 ans, devant Twin Peaks, on flippe. Et en serrant les dents, en silence, de peur de se voir refuser le droit de regarder l’épisode suivant la semaine d’après. Mais aussi, entre deux effrois, on connaît un de ses premiers véritables émois érotiques » nous raconte Aurélien Allin, cofondateur et rédacteur en chef adjoint de CinemaTeaser. Découvrir Twin Peaks aujourd’hui, c’est voir son influence diluée depuis plusieurs décennies, jusqu’à atténuer son caractère précurseur, quitte à jouer les paradoxes temporels. Élodie de Sur Nos Écrans : « Quand on découvre la série en 2017, son originalité s’est un peu perdue. L’enquête, les histoires fonctionnent mais tellement de séries sont apparues depuis, que son caractère culte n’est plus aussi évident. D’autant qu’elle n’est plus en phase avec notre époque et accuse son âge, notamment visuellement. »

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Découvrir Twin Peaks, c’est donc plonger dans un univers où les sens sont rois, où les émotions vous conduisent aux frontières du plaisir et de l’inconfort. Le dimanche 8 avril 1990 sur ABC, près de 35 millions d’Américains ont vécu cette expérience. 35 millions de gens ont découvert, fascinés, Twin Peaks de David Lynch et Mark Frost.

Série Bicéphale

Nous étions chez Dupra’s, un coffee-shop à l’angle de Laurel Canyon et de Ventura. Et soudain, avec Mark [Frost], nous avons eu cette image d’un corps enveloppé dans du plastique, échoué sur la berge d’un lac.
(David Lynch in Génération Séries #37)

Depuis, l’image est entrée dans l’inconscient collectif. Le visage de la jeune Laura Palmer, légèrement bleu, entouré de plastique qui contraste avec une autre image fondamentale, sa photo de prom queen.

Quant à son corps retrouvé mort au bord de la mer, c’est une image qui peuplera les séries, avec ce visage frigorifié et sa beauté qui restera à tout jamais figée. Ce visage paisible rappelle celui de l’héroïne tragique shakespearienne Ophélie et son spleen. De découvrir son visage lisse alors qu’elle a été assassinée reprend encore une fois la notion de dualité, la violence que le corps a endurée se juxtapose à ce visage de Vierge. Grâce à ce plan, Laura Palmer atteint le rang d’icône. (Iris Brey, auteure et réalisatrice du livre et de la série documentaire Sex & The Series)

Double RTwin Peaks est née de l’association de deux cerveaux : David Lynch et Mark Frost. Si l’on ne présente plus le réalisateur de Blue Velvet ou Mulholland Drive, l’histoire a parfois amputé le travail du scénariste et minimisé sa participation dans le processus créatif. Pourtant, son apport fut essentiel. Dans l’organigramme Twin Peaks, Mark Frost est le chef d’orchestre et David Lynch l’éminence grise comme l’explique Romain Nigita, journaliste chez 8 Art Global : « Séparer Lynch et Frost sur Twin Peaks, ce serait comme vouloir décider qui de Lennon ou de McCartney était vraiment l’âme des Beatles (Réponse : George Harrison !). Lynch est d’ailleurs le premier à reconnaître le rôle de Frost. Ils ont vraiment imaginé la série et son univers ensemble dès le départ (en traçant le plan de la ville, les personnages, etc.). Au plan organisationnel, Frost était véritablement le showrunner des saisons 1 et 2. Après le tournage et le montage du pilote, Lynch est parti tourner Sailor & Lula. Même s’il a continué à garder un œil sur la série (au total, il a réalisé 6 des 30 épisodes des 2 premières saisons), c’est Frost qui était aux manettes et gérait l’écriture et la production, chose que de toute manière Lynch n’avait jamais faite puisqu’il n’avait jamais travaillé sur une série télé. ».

Déformation de l’histoire, symptôme d’une politique de l’auteur qui, à l’époque voyait le cinéma comme un art et la télévision comme un meuble, il est important de rappeler combien Mark Frost a contribué à faire de Twin Peaks la série qui a tant marqué. « Frost a travaillé sur Hill Street Blues, série qui lui a donc enseigné l’art des séries chorales feuilletonnantes. » précise Romain Nigita. On ne rappellera pas combien l’œuvre de Steven Bochco (sur laquelle a travaillé un certain David Milch) a marqué l’histoire de la télévision en bouleversant les codes de la série policière et Frost d’incarner le trait d’union « nous essayons de renouveler le soap du soir dans le même sens qu’Hill Street Blues l’avait fait avec le genre policier il y a dix ans. […] David y a ajouté une touche surréaliste. » (in Génération Séries #34), « nous avons éclaté la structure de Hill Street Blues » (in Génération Séries #35).

Pour une première incursion à la télévision, David Lynch a pu ainsi se reposer sur l’expertise de Mark Frost. Son influence a infusé dans le travail du scénariste, apposant sa signature par petites touches significatives (la série s’inscrit parfaitement dans les thématiques et obsessions du réalisateur). Il raconte dans Les Inrocks Hors-Série qui lui est consacré que son travail sur Sailor & Lula le coupait des tournages. Il ne pouvait que lire les scénarios et seulement s’ils arrivaient à temps. Sa participation s’est davantage portée sur la postproduction, notamment le mixage final du son et de la musique. Toutefois, l’expérience fut satisfaisante. « Ce que j’ai adoré avec la télévision, c’est qu’on pouvait prendre son temps pour raconter une histoire. J’aimais l’idée d’un feuilleton intéressant avec une intrigue à rebondissement. » (in Les Inrocks Hors-Série). Et de penser qu’aujourd’hui, le câble est la nouvelle maison des œuvres d’art et essai (par opposition aux multiplex qui sont le lieu des blockbusters) et que cette situation est satisfaisante.

Pour Stefan Peltier, auteur de Twin Peaks, une cartographie de l’inconscient (éd. Car rien n’a d’importance), ce caractère bicéphale s’exprime jusque dans la série. « Symboliquement, [l’assassin] représente des pulsions négatives de l’inconscient collectif – terrain de jeu privilégié de la télévision – mais plus spécifiquement, il est l’émanation à l’écran du processus de créativité du tandem Lynch-Frost » (in Eclipses #34).

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Mystère à Twin Peaks

Le propos de la série n’est pas tant de résoudre le meurtre de Laura Palmer que d’explorer la noirceur secrète de cette ville emblématique.
(Stefan Peltier in Eclipses #34)

Cette distinction peut en partie expliquer l’existence de la série jusqu’à son annulation après deux saisons. Twin Peaks est née d’une vision sur laquelle s’est construit un contexte et enfin sa résolution. Un corps sur les rives d’une petite ville aux habitants singuliers. La révélation de l’assassin n’est intervenue qu’au terme du processus créatif. À l’époque, les téléspectateurs n’étaient pas habitués à devoir attendre plus d’un épisode avant de connaître le coupable. Twin Peaks a bouleversé les habitudes, créé une fulgurante émulation (Qui a tué Laura Palmer ?) avant de voir ses audiences s’éroder.

Pour s’assurer la signature d’une seconde saison, Mark Frost décida de multiplier les cliffhangers lors du season finale (il écrit et réalise l’épisode). Alors que ABC envisageait le tournage d’un épisode spécial pour conclure la série, elle décide de commander 13 nouveaux épisodes, puis finalement 22, après une rediffusion estivale et l’annonce de 14 nominations aux Emmy Awards. Robert Iger (alors à la tête de ABC Entertainment) annonce que le season premiere révélera l’identité du meurtrier.

Contrairement aux attentes du public, le premier épisode de la seconde saison ne propose aucune solution. En revanche, il étire l’action jusqu’à l’absurde, multiplie les répliques sibyllines et introduit de nouveaux éléments surréalistes. […] On accuse alors Lynch et Frost de cultiver la bizarrerie pour la bizarrerie et de n’avoir aucune intention de résoudre le mystère de Laura Palmer. Certes, on sait maintenant que l’assassin est Bob… mais qui est Bob ? Est-il vraiment nécessaire de continuer à regarder la série pour le savoir ? (Stefan Peltier in Eclipse #34).

Il faudra, pour le spectateur américain, attendre le 10 novembre et septième épisode pour connaître enfin la vérité. Seulement le mal est déjà fait, entre un désintéressement progressif du public et une programmation sacrificielle de la chaîne (la série est déplacée au samedi soir avant de souffrir d’une diffusion erratique entre la coupure hivernale, les déprogrammations intempestives et la guerre du Golfe qui bouleverse la télévision américaine), Twin Peaks s’achève après deux saisons. Si Mark Frost ne manque pas de pointer l’attitude de ABC, il reconnaît aussi ses responsabilités devant les difficultés à rebondir après la résolution de la mort de Laura Palmer et l’introduction trop tardive de Windom Earle. Il se défend néanmoins de toute accusation d’exagération de l’aspect bizarre et valide l’orientation métaphysique d’une seconde saison qui mérite un peu plus de patience.

La fracture dont souffre la série entre Laura Palmer et Windom Earle ne s’est pas résorbée avec le temps et l’on peut observer dans la critique aujourd’hui le moment exact où Twin Peaks a basculé. Pour le journaliste Éric Bouche « Si la conclusion de l’intrigue autour de Laura Palmer est magistrale et pleinement satisfaisante, aucun plan B n’avait été préparé. Il faut improviser en quelques jours un nouveau fil rouge pour relancer la série. Et c’est ce sentiment qui prédomine dans la deuxième partie de la saison 2. Une improvisation totale. Un nouveau méchant est créé. Il s’agit de Windom Earle, qui a perdu la raison après avoir découvert la liaison entre sa femme et Cooper, son ancien partenaire au FBI. On assiste alors à un banal jeu du chat et de la souris entre un psychopathe bien décidé à se venger et la police qui cherche à le coincer. » Un sentiment que partage Romain Nigita : « Il faut avouer que la deuxième moitié de la saison 2, qui tentait de renouveler l’intérêt pour l’univers de la série, a échoué dans cette mission. ».

Benoît Lagane, journaliste à France Inter et Conteur Cathodique sur scène, va plus loin dans l’analyse : « Dès la deuxième saison, David Lynch et Mark Frost cassent leur jouet et décident d’aller plus loin en brisant deux éléments fondamentaux :

  1. La trame narrative qui, si elle révèle un élément central, un mystère majeur de l’histoire, doit comme dans les bons soap ou feuilletons ouvrir de nouvelles questions intelligibles (cf. La façon dont J. J. Abrams ferme une trame et en ouvre d’autres avec une grande subtilité dans Alias)
  2. Créer des personnages attachant qui permettent aux téléspectateurs de suivre et de poursuivre l’aventure sérielle malgré les errements de la narration (cf. La façon dont Chris Carter a tenu dans X-Files jusqu’au départ de son casting historique).

Twin Peaks représente tout ce que la quality television américaine avait de pertinent mais tout ce qu’elle ne devait pas engendrer : le monstre d’un auteur prétentieux qui méprise son histoire, ses personnages et ses téléspectateurs. Si Twin Peaks est un élément important de l’histoire de la télé, cette série n’est pas, contrairement à ce que l’on dit souvent en France, le point de départ de la « télévision américaine de qualité » mais son contraire. L’échec industriel a mis fin à une longue période d’expérimentation télévisuelle de Hill Street Blues à Clair de lune en passant par China Beach, Thirtysomething ou Bienvenue en Alaska. ». Et Éric Bouche de poursuivre : « Un énorme bras d’honneur aux téléspectateurs et à la chaîne. Un suicide en direct. Pire, il n’y a plus de lien entre les différentes intrigues (si on peut les appeler ainsi tant certaines trames scénaristiques sont indigentes) et les personnages vivent leur vie chacun de leur côté sans aucune connexion entre eux. Comment la série a-t-elle pu tomber aussi bas après 17 épisodes si brillants ? Cela ressemble fortement à un sabordage volontaire par un maître de cérémonie qui n’en a plus rien à battre. »

Seulement cette scission dans la réception critique ne doit pas faire oublier le caractère précurseur de la série et comment elle est parvenue à introduire des thématiques lourdes dans le cadre très commercial d’une chaîne de network. « […] spécificité de Twin Peaks, la grande audace avec laquelle Lynch impose, au-delà de la fantaisie humoristique et du mélange des genres inhérents au feuilleton, son univers conceptuel et pictural à un public de prime time. » (Vincent Ostria in Les Inrocks Hors-Série). « Twin Peaks est bien l’une des pierres angulaires de l’histoire des séries, par la liberté dont ont bénéficié Frost et Lynch (on parle quand même d’une série avec un nain qui parle à l’envers, et dont le grand mystère est un inceste suivi d’infanticide, le tout en prime-time sur un network !) » poursuit Romain Nigita.

La série sait alors se montrer audacieuse, repoussant les limites de ce que l’on peut voir à la télévision américaine, jusqu’à aujourd’hui. Pour Iris Brey, « ce qui est passionnant dans Twin Peaks c’est que la série aborde le désir d’inceste. Or l’inceste entre un père (ou une figure paternelle) et une fille est le plus répandu dans notre société et pourtant le moins représenté dans les séries télé américaines. On multiplie les incestes adelphiques (entre frère et sœur) consommés dans Game of Thrones, évoqué même dans Dix pour cent en France ! On voit des mères qui aiment leurs fils (Bates Motel, Boardwalk Empire). Mais l’inceste père-fille est un point d’aveuglement dans notre société. Le fait que Lynch ose s’intéresser au désir incestueux d’un père en fait une série extraordinaire dans le paysage sériel. »

Si l’on rappelait combien la découverte de la série était associée au sens, la vue pour les images, l’ouïe pour la musique, Jérôme Lauté rappelle combien les dialogues ont participé au caractère exceptionnel de la série. Pour la revue Eclipses (#34), il écrit « Sur le papier, les intrigues de la série ne diffèrent guère de celle des autres productions du genre. Ce qui change, ce sont les dialogues rarement évoqués dans les articles consacrés à la série qui relèvent plus de la prose poétique, voire du haïku ou de la poésie hermétique, de que simples échanges informatifs auxquels on s’attendait dans le contexte. […] C’est le langage dans son ensemble qui est détourné de sa fonction de base (assurer l’intelligibilité du message et sa compréhension par les interlocuteurs » et contribue au contraire à semer la confusion. » Au plaisir des yeux s’associe celui du verbe et permet à la série de jouer sur plusieurs niveaux de lecture, démontrant aussi bien son caractère insondable qu’un puits sans fond d’analyse.

N’est mort ce qui à jamais dort…

fire-walk-with-meTwin Peaks s’est achevée le 10 juin 1991. Le 3 juin 1992 sortait Fire Walk with Me au cinéma. Depuis, l’œuvre de Mark Frost et David Lynch est parvenue à rester vivante dans l’esprit de ses fans, tout en créant une curiosité suffisamment importante pour accueillir de nouveaux adeptes. Il y a ceux qui découvrent et les autres qui revoient la série indéfiniment comme on organise un pèlerinage annuel. Les grandes œuvres sont celles qui ne vieillissent pas, qui se regardent à chaque fois avec un regard neuf. Twin Peaks exerce encore aujourd’hui une fascination intacte. Pour Charlotte Blum, la série a tout changé : « la qualité de l’image et de la réalisation TV mais aussi notre façon de lire les histoires. Elle est vivante parce que son époque n’est pas définie, elle en devient universelle. Je pense aussi qu’à chaque visionnage, on peut découvrir de nouvelles choses, de nouveaux indices du génie de Lynch, alors elle renaît sans cesse. » Cette renaissance perpétuelle inscrit la série dans une dynamique intemporelle où finalement, le seul marqueur invariable est la promesse d’un retour vingt-cinq ans après la fin de la série. Un serment qui a entretenu un lien fort et puissant, « nous sommes nombreux à nous être accrochés. [La promesse] termine aussi sur le visage d’un personnage doux et serein devenu monstrueux, on veut savoir ce qui se passe après » confirme Charlotte Blum.

Si l’on rappelait combien la présence de Mark Frost fut indispensable dans la réalisation de Twin Peaks, c’est bien David Lynch qui a donné à la série son caractère pérenne. Comment fasciner pendant une inactivité longue de vingt-cinq ans ? L’aura du réalisateur. Romain Nigita analyse : « « L’échec » de la série n’a certainement pas stoppé sa carrière, et elle figure en bonne place dans sa filmographie pour tous ceux qui s’intéressent à son œuvre (au détriment de Mark Frost…). Quand on s’intéresse à Lynch, on s’intéresse nécessairement à Twin Peaks, ne serait-ce que parce qu’on y retrouve des éléments récurrents de son travail : collaborateurs (Kyle MacLachlan, Angelo Badalamenti…), esthétique (rétro années 50 …), thématique (les vices cachés derrière les stéréotypes de l’American way of life…). La « marque Lynch » a donc assuré à la série d’être analysée très tôt par des journalistes, essayistes et universitaires (ce qui faisait déjà beaucoup rire Frost dès le milieu des années 90), bien plus que d’autres séries qui lui étaient contemporaines, et ainsi de rester dans l’inconscient collectif, notamment en France. » Le nom de Lynch a entretenu la flamme de la série auprès d’une critique (cinéphile et sériephile) peu avare en réflexion sur un objet qui a su bousculer les codes, tout en les utilisant.

Au-delà de l’œuvre qui s’inscrit dans une filmographie, au-delà de la série qui pose de nouveaux enjeux comme création télévisuelle, au-delà des analyses qui conduisent à faire entrer la création de Mark Frost et David Lynch dans des modèles d’examens, Twin Peaks est parvenue à dépasser tous ces statuts pour figurer en haute place comme référent dans la pop culture. Romain Nigita nous rappelle quelques incursions :

« dans Les Simpson avec le fameux « C’est génial ! Je comprends rien… » d’Homer Simpson

Au lancement de la saison 2, MacLachlan est l’invité du SNL avec un long sketch qui pastiche la série :

Après l’arrêt de la série, l’équipe a tournée des pubs pour le Japon (pour une marque de café) :

« Qui a tué Laura Palmer ? » est ainsi devenue une phrase tellement iconique qu’elle a été détournée des dizaines de fois (jusqu’à Qui a tué Pamela Rose ? de Kad & O). »

k7-twin-peaks-dale-cooper.jpgCe développement exponentiel rompant les frontières traditionnelles entre art ou média, Twin Peaks l’a développé, dépassant de loin le cadre de l’époque pour devenir une œuvre transmédia. L’univers ou la marque Twin Peaks s’est ainsi étendu dans des livres : Le Journal secret de Laura Palmer, écrit par Jennifer Lynch (fille de), L’Autobiographie de Dale Cooper : Ma vie, mes enregistrements, écrit par Scott Frost (frère de), une édition d’un Access Guide consacré à Twin Peaks, enfin Mark Frost publia l’année dernière L’Histoire secrète de Twin Peaks. Des cassettes audio enregistrées par Kyle MacLachlan seront commercialisées, de même que des tartes aux cerises Double R. Un répondeur est lancé par ABC sur lequel on peut écouter des résumés détaillés des épisodes (La Cinq fit de même lors de la diffusion française). Au cinéma, David Lynch a réalisé une prequel (Fire Walk with Me) et le 29 juillet 2014 est sorti en bonus du coffret Blu-ray de Twin Peaks, 90 minutes de scènes coupées, appelées Missing Pieces. La série n’était jamais destinée à mourir.

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Si les auteurs ont maintenu une sporadique activité, leur œuvre est également tombé dans les mains de personnes inspirées, hantées, cherchant aussi bien à témoigner l’intérêt pour la création de Mark Frost et David Lynch, qu’observer comment ils ont pu digérer la série dans des formats ou des médias différents. Twin Peaks invite à la relecture, à la visite, à perpétuer une idée (et on a tous notre idée de Twin Peaks). Récemment, Jamie Stewart, à la tête de la formation Xiu Xiu, s’est livré à l’exercice de la revisite, dévoilée une première fois en live lors de l’exposition David Lynch : Between Two Worlds présentée au Queensland Gallery of Modern Art en 2015. Xiu Xiu plays the music of Twin Peaks est un fabuleux exercice de variation retravaillant la musique d’Angelo Badalamenti pour offrir un résultat à la fois familier et innovant. Plus proche de nous, une formation brestoise, le Dale Cooper Quartet, promène son dark jazz lancinant vers des sommets ombrageux et humides évoquant l’atmosphère de la célèbre ville fictive américaine.

Il n’est plus besoin, aujourd’hui, de mesurer la porosité des arts. Entre élan méta et ride postmoderne, la citation ne se limite plus à répéter son propre média mais recherche l’expansion, l’ouverture des frontières. Les œuvres importantes se diffusent un peu partout et l’on retrouve du Twin Peaks jusque dans les jeux vidéo. Erwan Higuinen, journaliste spécialisé en jeux vidéo pour Les Inrocks développe :

Dans le jeu vidéo, la référence à Twin Peaks et plus généralement à Lynch est un peu devenu une facilité (en particulier chez les critiques : je plaide coupable…) quand on se trouve face à quelque chose d’à la fois étrange, pop et arty – et si possible difficilement compréhensible. Dernièrement, les auteurs du jeu indé Virginia en faisant l’une de leurs références, mais au même titre que X-Files, ce qui laisserait presque imaginer une forme de « normalisation » de la perception de Twin Peaks – une série parmi d’autres. Sauf que le jeu, par ses moments de discontinuité et ses changements de point de vue (lorsque le personnage que l’on incarnait devient quelqu’un que l’on regarde de l’extérieur), a peut-être plus à voir avec Lost Highway ou Mulholland Drive qu’avec Twin Peaks – ou avec le film, à la limite. Twin Peaks est aussi la référence majeure principale d’un des jeux japonais les plus malaisants (et les plus controversés, en particulier pour ses problèmes techniques) de ces dernières années : Deadly Premonition. Son intrigue même – un agent du FBI vient enquêter sur le meurtre d’une jeune femme à Greenvale, une petite ville américaine – montre assez clairement la filiation. L’un de ses intérêts est qu’il s’agit d’un jeu à monde ouvert : c’est, en quelque sorte, Twin Peaks qui s’offre à nous. La série de Lynch est aussi l’une des grandes influences (avec L’Antre de la folie de Carpenter) d’Alan Wake, un jeu du studio finlandais Remedy connu d’abord pour Max Payne dont le héros est un écrivain qui vient s’installer pour écrire dans la ville faussement paisible de Bright Falls. Mais le plus célèbre des jeux vidéo inspirés par Twin Peaks est sans doute Silent Hill, qui bascule plus franchement dans l’horreur (et le gore, bien que dans des proportions différentes selon les épisodes) mais part bien du sentiment d’inquiétante étrangeté que l’on retrouve chez Lynch.

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Au point de se demander si l’art vidéoludique serait capable de reproduire les émotions propres à la série :

J’en suis convaincu. Je pense même qu’en tant que mode d’expression, il est encore plus à même d’y parvenir que la série télé. Dans un jeu, quand on est perdu, on l’est vraiment – et on peut d’ailleurs rester perdu très longtemps… Le monde dans lequel on évolue peut changer à volonté, les règles du jeu peuvent être remises en question, etc. Virginia joue très bien là-dessus mais c’est aussi le cas, dans des registres très différents, de titres comme Life Is Strange, Kentucky Route Zero, Jazzpunk, Octodad, The Stanley Parable ou El Shaddai, qui travaillent justement sur ce à quoi le joueur s’attend (ludiquement, narrativement, plastiquement…). Mais le principal écueil, au-delà de la timidité de l’industrie, est dans les attentes des joueurs. Avec un jeu mainstream, quand on ne sait plus trop où on est ou quand le système ne répond pas comme on s’y attendrait, on a vite tendance à penser qu’il y a un bug, ou au moins un problème, et à « sortir » mentalement du jeu. On l’a encore vu récemment avec la réception de The Last Guardian dans lequel l’autonomie de la créature qui accompagne le joueur est perçue par beaucoup comme un défaut d’intelligence artificielle – ce qui est inhabituel devient un problème. Il faudrait arriver à faire que, quand il se sent perdu, le joueur ne cesse pas pour autant d’être un joueur ou de se percevoir comme tel. Dans leur majorité, les spectateurs de série sont peut-être plus ouverts. En tant que joueurs, on a probablement trop pris l’habitude d’être tenu par la main.

Enfin rappelons que le photographe Sébastien Gerber réalisa sur notre invitation une relecture personnelle, montrant l’impact visuel qu’a pu avoir la série et comment elle a été capable de définir une esthétique propre. Les photographies de Sébastien Gerber évoque Twin Peaks sans la reproduire, parvient à titiller notre imaginaire sans faire appel à notre mémoire mais à nos émotions, nous replongeant dans la position d’une (re)découverte.

Twin Peaks

©Sebastien Gerber

Rendez-vous dans 25 ans…

Il faut croire que les naissances de Twin Peaks sont toujours associées à un repas. Après Dupra’s, c’est à une table de Musso & Frank que David Lynch et Mark Frost évoquent une troisième saison, en août 2012. La fameuse date approchant, les deux hommes dressent les contours de ce retour avant d’aller prospecter. Leur choix se porta rapidement sur Showtime, retrouvant Gay S. Levine, à la tête de la programmation, qu’ils avaient déjà côtoyé chez ABC à l’époque du lancement de la série dès août 1988. À l’automne 2014, un accord est trouvé pour neuf épisodes. En janvier suivant, David Lynch livra près de quatre cents pages (l’équivalent de l’annuaire de Manhattan selon Mark Frost, rapporte Maureen Ryan pour Variety).

En avril 2015, le réalisateur tweet son départ de la série, accusant la chaîne de ne pas lui donner les moyens financiers suffisants pour concevoir une troisième saison telle qu’il le souhaite. Ce n’est pas la première fois que David Lynch effectue un tel chantage. Il menaça d’abandonner la série au terme de sa première saison s’il n’obtenait pas plus de moyens pour la suivante. Finalement, un accord sera trouvé pour dix huit épisodes.

Enfin nous apprenons la date de son retour : le 21 mai. Puis, l’annonce de la présence de la série pendant le Festival de Cannes et la diffusion, quatre jours après la télé américaine, le 25 mai, des deux premiers épisodes. L’occasion de relancer l’éternel débat (rivalité entre cinéma et série), peu aidé par les déclarations de Thierry Frémaux et l’annonce, pleine de perplexité de Lynch lui-même qui affirme avoir réalisé un long film de dix-huit heures.

Le retour de Twin Peaks pose la question de l’une des grandes thématiques de notre culture contemporaine : la nostalgie. Qu’attendre de Twin Peaks aujourd’hui ?

Pour Iris Brey :

J’espère qu’on retrouvera une certaine mélancolie. Et j’espère que la nostalgie que l’on partage ne sera pas niée par ce reboot. Il y a une forme de violence avec cette troisième saison, comme si on ne pouvait pas laisser les morts en paix. « La nostalgie n’est plus ce qu’elle était », pour reprendre le titre du livre de Signoret. Mais Lynch va sûrement créer une nouvelle mythologie avec cette prochaine saison et on y plongera avec délice en espérant y retrouver le goût acidulé de la cherry pie.

J’aimerai que la saison 3 soit uniquement sur le vieillissement des acteurs, on revient sur les mêmes lieux et on regarde le temps qui est passé. Ce serait vraiment très beau. C’est le sujet de la série et de la série télé en général : le passage du temps.
(Renan Cros)

Il y la crainte également, la peur d’être déçu. « Pour le moment, j’ai un peu peur. J’attends de retrouver mes repères, j’attends la musique. Je suis une puriste de Twin Peaks, j’ai envie de la voir en 4/3, avec un grain dans l’image. Je n’ai jamais regardé la version recolorisée, ce n’est pas ça pour moi, Twin Peaks. J’espère que les méditations de Dale Cooper seront toujours là, qu’on flottera dans un doute constant, que les passages sombres s’alterneront avec d’autres, grotesques, qui parlent de chihuahua mexicain. Ce que je n’attends pas de cette nouvelle saison : de la modernité, un rythme plus rapide, un langage plus actuel » explique Charlotte Blum. Renan Cros poursuit « J’ai peur que la nouvelle saison ne soit qu’une variation autour de la Loge Noire et que Lynch se mette à faire n’importe quoi. » et Romain Nigita d’ajouter : « Bien que je l’attende avec une extrême impatience, le retour de Twin Peaks peut faire l’effet d’un pétard mouillé, ou en tout cas d’une déception à la hauteur de l’attente. J’ai peur de « l’effet The X-Files ». Tout comme la série de Chris Carter, j’ai peur que Lynch et Frost soient tellement fidèles à leur œuvre qu’ils finissent par décevoir ceux qui l’avaient fantasmée ou qui n’en avaient que de vagues souvenirs. »

La création de Mark Frost et David Lynch a su rester vivante pendant toutes ces années parce qu’elle est entrée dans une logique de fantasme. On n’évoque parfois moins de la série que nos sensations en la découvrant. On se rappelle Twin Peaks, on ne s’en souvient pas toujours, jusqu’à se créer une idée d’elle. Un peu comme vouloir chercher la ville sur une carte ou son GPS et remarquer qu’elle n’existe pas.

On a peut-être un peu idéalisé Twin Peaks.
(Renan Cros)

peyton-placeEt si le plus grand tour de force de la série de Mark Frost et David Lynch était d’avoir su créer une hallucination collective sur ses réelles prétentions révolutionnaires ? Si la question demeure provocante, elle pose néanmoins l’idée d’une mémoire faillible et d’un regard plus tout à fait objectif. Et de remarquer que, bien que la série possède d’innombrables qualités qui l’ont érigée au panthéon des œuvres télévisuelles, elle n’a pas autant inventé ou réinventé l’art sériel. « Twin Peaks n’a rien inventé. La série Peyton Place parle d’une petite ville américaine, d’une fille qui disparaît, de liaisons amoureuses, il y a une usine de charbon, le journal intime de la victime que l’on retrouve. La seule chose que Twin Peaks a ramenée, c’est un peu d’étrange et de fantastique, mais avant elle, on pourrait citer Dark Shadows. Ce qu’a inventé Twin Peaks, c’est de prendre les daytime soap et les ramener au soir » fait remarquer Renan Cros.

Aujourd’hui, quelle place pourrait prendre la série ? Romain Nigita répond : « Paradoxalement, Twin Peaks a tellement anticipé le format sériel actuel des chaînes premium (un cinéaste aux commandes, intrigue feuilletonnante, mystère au long cours, etc.) que si elle revient à l’identique, elle prend le risque de paraître presque banal. Twin Peaks a été un choc car à l’époque c’était du jamais vu. En pleine ère du peak TV, entre Netflix, Amazon, HBO, Showtime, FX et les autres, je ne dirais pas qu’on a un nouveau Twin Peaks chaque semaine, mais on a un nouveau choc, une nouvelle surprise chaque mois. » Ce qui distinguait la série hier est devenu un nouveau paradigme télévisuel. Et si Lynch s’est absenté depuis longtemps des écrans, d’autres ont repris le flambeau, se sont inscrits dans son influence, ont digéré son œuvre. Le réalisateur est-il toujours pertinent ? « Lynch a lancé l’hybridation, les mutations des formes contemporaines. Il ne peut plus réinventer comme il réinventait ou alors il faudrait qu’il explose tout et il n’en a plus envie. Son cinéma fonctionnait sur la découverte, sur la surprise et aujourd’hui, tout le monde fait du Lynch, Damon Lindelof c’est Lynch décalé et minimaliste, on pourrait citer également Duncan Jones, Zal Batmanglij et Brit Marling » précise Renan Cros.

Twin Peaks devra répondre à une question essentielle : Lynch nous manquait-il réellement ? Sa filmographie possède un réel caractère d’accomplissement. De Eraserhead à Inland Empire, se sont construits des fils thématiques, des obsessions qui ont su trouver un ordonnancement solide et abouti. Et qui a également épuisé le réalisateur sur le plan cinématographique. À l’échelle de Twin Peaks, Fire Walk with Me possédait déjà un parfum de terre brûlée : « Le film est la destruction de la série. Il commence par le téléviseur que l’on explose. Twin Peaks est conçue sur un mystère, sur un soap opera, sur la variation, sur le temps continu et Fire Walk with Me remet tout à plat. Ce n’est plus du tout un temps quotidien, tout va vers le meurtre de Laura Palmer. Ce qu’il y a de très beau dans la série, c’est qu’elle démarre par le meurtre de Laura Palmer et que l’on oublie » analyse Renan Cros.

Aujourd’hui Lynch est devenu une influence, un fantôme qui vient hanter l’inspiration de nouveaux artistes, se répondant, consciemment ou non, de son héritage. Le réalisateur est un symbole, une marque, une référence parfois facile mais qui possède un incroyable pouvoir d’évocation. Pour certains, Inland Empire marque déjà le point de non retour. Œuvre extrême, expérimentale dans lequel on aimait ou non se perdre. Jusqu’au 21 mai, Lynch ne manquait ni au cinéma, ni à la télévision. Nous vivons, pour parti, une fiction post-lynchienne et un retour pourrait signifier un pas en arrière, voire une régression.

L’avenir, c’est maintenant

capture_decran_2017-01-15_a_16.56.30« Le retour de Twin Peaks interroge sur la série elle-même et sur les séries en général à l’ère de la peak tv, des plateformes de SVOD (Netflix, Amazon,…) et de l’hybridation des formats. Quand bien même il faut se méfier des effets d’annonce, des signaux persistent dans une approche transversale de la part de Lynch et Frost. Notamment, le fameux « film de 18 heures ». Sans réactiver la vieille guerre de chapelle entre cinéma et séries, on peut néanmoins s’interroger sur ces notes d’intention. » Olivier Joyard, journaliste aux Inrocks et auteur de documentaires.

Le problème avec la déclaration de Lynch sur le « film de 18 heures », c’est qu’elle n’a pas grand-chose de nouveau. Depuis quelques années, les créateurs de séries feuilletonnantes pour le câble ou le streaming n’ont que cette expression à la bouche, qui ne veut déjà plus dire grand-chose. Un film de 18 heures, ça n’existe pas. Même Soderbergh n’a pas fait de The Knick un long film mais une sorte d’éther visuel et sonore continu inspiré à la fois par le cinéma et la série, ce qui n’est pas la même chose. Sauf que… on se dit que si une personne sur terre réussit à faire un film de 18 heures, ce sera David Lynch. On le saura bientôt. C’est en tout cas l’indication que Twin Peaks deuxième manière n’aura a priori rien à voir avec Twin Peaks première manière. La série originale avait cette beauté intense des objets hybrides. Elle obéissait aux règles vintage des séries (rebondissements et cliffhangers incessants) tout en les parodiant. Mais dans le même temps, elle était capable de trouées conceptuelles mémorables, surtout dans les six épisodes réalisés par Lynch lui-même.

Pour Renan Cros :

Dire que c’est un film de dix-huit heures est un argument qui me paraît très bizarre. Si c’est le cas, cela veut dire que ce sera une très mauvaise saison de Twin Peaks. Twin Peaks est profondément une série. Elle a toujours été une série sur les séries, un méta-soap opéra qui a intégré tous les codes du soap. Et c’est tout son génie que d’être un vrai soap addictif avec la complexité de l’œuvre et de l’univers de Lynch. Dire que c’est un film de 18 heures, c’est enlever toute la dimension série, c’est-à-dire qu’il n’y a plus de cliffhanger, plus de retournement dramatique, plus de variation et cela signifie que ce n’est plus Twin Peaks.

Enfin il y a la présence à Cannes, sorte de non-événement puisqu’elle ne sera pas une avant-première. Est-ce que l’on doit y voir un symbole des frontières qui tendent à disparaître ? Olivier Joyard répond :

Comment ne pas se trahir et toujours inventer ? C’est le défi lancé à Lynch par lui-même. La présence des deux premiers épisodes au Festival de Cannes est très logique, ne serait-ce que parce que le travail de Lynch a toujours été montré là-bas, ou presque. De plus, Lynch a annoncé que Twin Peaks : Fire Walk with Me est une inspiration importante pour cette troisième saison. Le film avait été montré à Cannes. La boucle s’apprête à être bouclée. Ensuite, il y a tous les sous-entendus, entretenus par Thierry Frémaux lui-même, sur Cannes comme temple du cinéma qui n’accueille des séries que si elles sont réalisées par des cinéastes. C’est de bonne guerre, même si ce n’est pas l’avenir.

Quel est cet avenir ?

L’art sériel est entré dans une phase de mutation. Son paysage a changé, son mode de consommation a évolué et se sont créés des phénomènes particuliers. Les séries se sont raccourcies, conséquence ou cause de la peak TV ? Cette réduction de l’espace, a confiné certaines œuvres au rang d’objet problématique. Renan Cros analyse :

Je déplore que des séries soient de plus en plus des films déguisés. Le vrai problème aujourd’hui, c’est que nous n’avons plus de séries mais des mini-séries, elles ne sont pas ou plus amenées à se répéter. Ce ne sont plus des séries mais un récit au long court. Elles n’intègrent pas l’idée d’une saison ou deux et cela pose un vrai soucis. Nous avons des œuvres qui sont des hybrides entre cinéma et série mais de manière péjorative. Le succès de ces films découpés en morceaux entraîne des secondes saisons bricolées. Comment une œuvre qui n’était pas pensée au départ comme une série, devient une série ? Avec pour risque d’avoir des saisons deux absurdes. Le fait que l’anthologie soit revenue à la mode dit quelque chose de la réduction du temps. Les gens veulent des séries mais en réalité, ils cherchent des films en pause. La beauté de la série, c’est qu’elle peut durer trois, quatre, six saisons… Les gens veulent de plus en plus un récit découpé en tranche pour les regarder dans un temps de vie disponible.

De ces mouvements ondulatoires dans l’art sériel, sont nés des objets différents, hybrides ou métissés qui ne répondent plus nécessairement à des standards. Est-ce que l’opposition cinéma et série prétend à se résorber jusqu’à ne plus être pertinent ? Pour Olivier Joyard :

Quant à l’idée que le clivage séries/cinéma est caduc, avec Lynch il pourrait l’être, c’est certain. C’est une vieille idée, au fond. Mais elle est remise au goût du jour aujourd’hui non seulement parce que de plus en plus d’auteurs du cinéma se mettent aux séries, mais aussi parce qu’une génération qui il y a trente ans ou moins aurait fait du cinéma jette son dévolu sur les séries. Stranger Things vient de là, The OA vient de là … Une génération qui joue avec l’unité épisode comme un chat avec une boule de laine. Ce n’est pas tant la scission cinéma/série qui est remise en question que l’idée que les formes stables existent en soi dans le monde contemporain des images. Au fond, un film ou une série, quelle importance ? Cela est dû aux canaux de diffusion, qui sont souvent les mêmes, mais aussi, profondément, au goût pour des récits qui empruntent partout et ne se fixent aucune limite. Il va falloir inventer de nouveaux mots pour ces nouvelles définitions.

Un acteur comme Netflix a donné aux auteurs de nouvelles possibilités, notamment en leur donnant une liberté totale sur la durée de l’épisode. Associé à une diffusion complète et immédiate, de nouvelles sensations s’exercent où l’objet série n’est plus tout à fait série mais autre chose. Zal Batmanglij et Brit Marling, les auteurs de The OA expliquent l’avoir conçu comme un livre découpé en chapitres. Renan Cros compare alors avec les prétentions de Lynch : « L’idée de faire un film de 18 heures, ça veut dire qu’il n’y a pas de coupure, les coupures deviennent arbitraires. Alors que les auteurs de The OA revendiquent le découpage en chapitre, ils revendiquent le fait qu’il y ait un épisode plus court que l’autre. » Seulement en choisissant Showtime, Lynch est resté fidèle à une certaine idée de la télévision et profite (ou se contraint) à des cases horaires bien précises et régulières. Dans ce contexte, difficile pour Mark Frost et David Lynch de réinventer un format.

On ne sait pas ce que sera cette troisième saison. Est-ce qu’elle va marquer la mort de la série ? C’est à dire que la série la plus attendue de l’année n’est en réalité pas une série mais un film découpé en morceau.
(Renan Cros).

Malgré elle, Twin Peaks entretient des enjeux. Parce qu’elle a su créer un événement, il y a un peu plus de vingt-cinq ans, parce que son retour est vécu comme une providence. Le retour de l’enfant prodigue, David Lynch, auréolé d’un glorieux passé et d’une longue absence des écrans, ses retrouvailles avec Mark Frost et (presque) tout la distribution originale. On a donné des vertus révolutionnaires à Twin Peaks, aujourd’hui, c’est pris dans l’étau entre crainte et enthousiasme que la série devra trouver son chemin.

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