#Analyse Sherlock Holmes, Variations sur un Même Thème (3/5)

#Analyse Sherlock Holmes, Variations sur un Même Thème (3/5)

C’est le premier janvier que débutera la quatrième saison de Sherlock, la transposition moderne du célèbre détective par Steven Moffat et Mark Gatiss. Pour l’occasion, Amandine s’est lancée dans un comparatif des dernières adaptations du personnage de Sir Arthur Conan Doyle. Une analyse complète, complexe en cinq parties, parce que Holmes n’en méritait pas moins.

Des interactions sociales perturbées

C’est sans doute du point de vue des interactions sociales que la comparaison est la plus riche et pour les trois Sherlock, la première relation conflictuelle a été parentale. Le père de Millock est représenté comme un être dangereux sans beaucoup de compassion (par comparaison avec sa mère : « Quoi que ce soit chez moi que tu puisses trouver d’intéressant ou d’amusant ou de bon, tu en aurais trouvé un condensé encore plus pur chez May Holmes. »), il est sous-entendu dans The Sign of Three que Cumberlock a beaucoup à reprocher à sa mère et House a compris très jeune que son père n’était pas son père (sans compter la probable maltraitance subie, évoquée dans One Day One Room).

1-house-part3En apparence, House et Cumberlock sont assez semblables dans leurs interactions sociales : tous les deux sont des bullies qui tyrannisent leur monde. Dès le premier épisode, Cumberlock humilie tour à tour Anderson puis Lestrade, quant à House, la démonstration n’est plus à faire tant ses manipulations et caprices sont légion dans la série. Cependant, l’écriture semble essayer de trouver des excuses à Cumberlock (son autodiagnostic de sociopathe) et Moffat cherche à faire évoluer son héros : il suffit pour cela de prendre pour étalon ses scènes avec Molly, la pathologiste. La première fois qu’on les voit ensemble, la jeune femme essaye de séduire un Sherlock qui l’éconduit de manière apparemment assez grossière (il n’a en fait pas compris le sous-entendu séducteur), avant de lui accorder davantage de considération au fil des épisodes. La grande différence avec House est que ce dernier connaît les règles sociales, qu’il interprète parfaitement bien mais qu’il choisit délibérément de ne pas suivre. À ce titre, l’un des épisodes les plus importants de la série est The Social Contract (5×17) dans lequel un patient (Jay Karnes) est victime d’un trouble du lobe frontal qui le conduit à une désinhibition totale. Il est pathologiquement incapable de mentir et de filtrer ses pensées afin de se conformer aux normes sociales ou même à ce qui est attendu dans une relation intime (il avoue mépriser le travail de sa femme ou trouver sa fille stupide). Doris Egan – à qui on doit d’ailleurs les meilleurs épisodes de la série – établit clairement que House ne souffre d’aucune déficience de reconnaissance des codes sociaux mais que, comme Wilson le lui fait remarquer : « Tu es drogué à la réalité. Si je t’offrais un mensonge réconfortant, tu me le renverrais en pleine face. »

Il faut cependant reconnaître que dans Sherlock comme dans House, les personnages secondaires ont l’habitude de ménager le héros, ce qui renforce son égocentrisme. Cameron, Thirteen, Wilson et Cuddy (par culpabilité puisqu’elle se sent en partie responsable de son handicap) sont systématiquement montrés comme tentant de décoder les intentions cachées de House, d’anticiper ses crises et caprices, de modérer ses emportements, voire de calmer ses angoisses. La situation est assez similaire dans Sherlock bien que, dans ce cas, Sherlock ait apparemment l’excuse du trouble mental. Dans The Sign of Three, se succèdent les scènes montrant les personnages mettant tout en œuvre pour apaiser le stress de Sherlock à la veille du mariage de Watson. Même le cold open caricature ce phénomène puisqu’on y voit Lestrade faire une croix sur l’arrestation de sa vie pour venir au secours d’un Sherlock lui ayant envoyé un inquiétant « Help. Now » par texto. La grande urgence n’en est en fait pas une : Sherlock n’arrive tout simplement pas à écrire son discours de témoin. Si cette scène constitue une ouverture amusante, elle donne, malgré elle, une image bien négative d’un personnage très égocentré.

2-sherlock-part3On retrouve les mêmes difficultés à établir des interactions sociales dans Elementary avec des choix d’écriture différents. Certes, Sherlock est montré dès le pilote comme pouvant manquer de considération envers une victime qui persiste à mentir sur son agresseur et il peut être méprisant envers certaines personnes, notamment des policiers. Cependant, ce n’est jamais mis en scène de façon complaisante : Miller n’incarne pas un Sherlock sadique qui prend plaisir à maltraiter son entourage, contrairement à beaucoup de scènes où Cumberbatch montre ostensiblement le plaisir que prend son personnage (et le spectateur avec lui, soyons honnêtes !) à rabaisser autrui. A contrario, il est extrêmement rare que la réalisation d’Elementary invite le spectateur à se réjouir de l’humiliation d’un personnage par Sherlock. Dans On the Line (2×09), Joan Watson confronte même plusieurs fois sherlock-not-a-nice-manSherlock à ce sujet après qu’il a publiquement humilié un détective. Son attitude a beau être légitime (le flic en question est clairement un connard incompétent, pardon my french), les scénaristes ont tenu malgré tout à rappeler l’impératif moral. Comme souvent dans Elementary, la clé est donnée dans la dernière scène (c’est Sherlock qui s’adresse à Watson) : « J’ai repensé à ton reproche concernant ma capacité à être aimable (nice). Tu as raison. Être aimable a indéniablement une certaine utilité sociale : être conscient de la sensibilité des autres gens, exhiber des caractéristiques qui pourraient être communément regroupées sous l’appellation « aimable ». […] Je ne suis pas un homme aimable. C’est important que tu comprennes ça. Ça va t’épargner beaucoup de temps et d’efforts. Il n’y a pas en moi quelqu’un de plus chaleureux, de plus gentil qui attend d’être amadoué pour être révélé au grand jour. Je suis acerbe. Je peux être cruel. C’est ce que je suis. Au plus profond de moi. Je n’en suis ni fier ni honteux. C’est simplement comme ça. Et dans mon travail, ma nature a été bien plus souvent un avantage qu’un obstacle. […] Je te considère comme quelqu’un d’exceptionnel donc je fais un effort exceptionnel pour m’adapter à toi. Mais tu dois accepter qu’aussi longtemps que tu choisiras d’être dans ma vie, il y aura occasionnellement des rechutes de mon comportement. »

Il serait tentant de rapprocher cette scène de la remarque que fait Lestrade dans le pilote de Sherlock : « He’s a great man, one day he could be a good one if we’re very very lucky ». Millock, Cumberlock et House seraient simplement des personnages hors normes dont le génie excuse l’absence de morale. Pourtant, tout dans Elementary tend à prouver le contraire, et en premier lieu la relation du personnage avec Watson.

Amandine Srs
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