#Analyse Sherlock Holmes, Variations sur un Même Thème (4/5)

#Analyse Sherlock Holmes, Variations sur un Même Thème (4/5)

C’est le premier janvier que débutera la quatrième saison de Sherlock, la transposition moderne du célèbre détective par Steven Moffat et Mark Gatiss. Pour l’occasion, Amandine s’est lancée dans un comparatif des dernières adaptations du personnage de Sir Arthur Conan Doyle. Une analyse complète, complexe en cinq parties, parce que Holmes n’en méritait pas moins.

Cher, très cher Watson (ou Wilson)

1-house-watsonLa relation Holmes/Watson (ou House/Wilson) est la clé de voûte des trois séries. IMAGE Dans House M.D., les épisodes les plus intéressants sont ceux centrés sur les deux amis et après le désastre de l’arc narratif de Cuddy en saison 7, la série a eu le bon goût de s’achever sur une ode à l’amitié. La relation House/Wilson n’est pas sans rapport avec celle des Holmes/Watson de Sherlock. Dans les deux cas, nous avons affaire à une relation non symétrique : Holmes/House est le dominant qui a besoin de son dominé pour exister, ce dernier acceptant de jouer le jeu par reconnaissance, fascination et stimulation intellectuelle. Ainsi, à la fin de Birthmarks (House, 5×04), Wilson accepte de revenir, après la mort d’Amber dont il tenait House en partie pour responsable, parce que de son propre aveu : « on ne choisit pas ses amis ». On pourrait appliquer le même précepte à Sherlock et John Watson dont la relation est présentée comme une évidence. Dès le pilote, Sherlock s’inquiète que Watson puisse être offusqué par le désordre de l’appartement, cherche son approbation et sa reconnaissance. La différence avec les autres personnages ? Watson est sincèrement admiratif de cet homme incroyable qu’il vient de rencontrer. Le véritable point de départ de leur amitié est sans doute ce dialogue qui suit une déduction brillante de Sherlock :

Watson – C’était incroyable.
Sherlock – Tu trouves ?
Watson – Bien sûr ! C’était extraordinaire, vraiment extraordinaire.
Sherlock – Ce n’est pas ce que disent les gens d’habitude.
Watson – Qu’est-ce que les gens disent d’habitude ?
Sherlock – « Dégage ! »

2-sherlock-watsonLa relation a beau être déséquilibrée, l’admiration est réciproque, dans Sherlock comme dans House. D’ailleurs, dans le même épisode, House justifie sa rencontre avec Wilson ainsi : « il y avait 3000 personnes à cette convention. Tu étais celui que je ne trouvais pas ennuyant. » Quant à Wilson, il reconnaît que ces deux jours pourtant bizarres et pénibles passés avec House ont été les moments les plus divertissants depuis la mort d’Amber. Si House et Wilson n’ont finalement pas trop de mal à parler de leurs sentiments l’un pour l’autre, la situation est tout autre pour Sherlock, comme en témoigne la scène comique où il semble tomber des nues en entendant Watson lui dire qu’il est son meilleur ami et qu’il veut donc qu’il soit son témoin. Toujours dans cette esthétique du héros, c’est surtout par de grands actes que Sherlock prouve son amitié à Watson (3×03), sans pouvoir cependant se départir facilement de son égocentrisme qui se manifeste sous la forme d’une certaine jalousie (idem dans la relation Wilson/House), vis-à-vis de Mary puis de l’officier-mentor invité au mariage par exemple. A contrario, le Sherlock d’Elementary ne se sent nullement menacé par Andrew et la scène où il l’expose (Bella, 3×04) est d’ailleurs très importante pour comprendre le personnage :

Sherlock – Watson, je n’ai aucune intention d’écarter Andrew de ta vie. Pourquoi le ferais-je ? Je l’aime bien.
Watson – Oh, tu l’aimes bien ? Tu ne me l’avais pas dit.
Sherlock – Pourquoi je te l’aurais dit ? (bref silence) Pour t’assurer que tu as fait un bon choix. Ce que rationnellement on attend qu’un ami fasse. D’accord, d’accord, oh, très bien. Je l’aime bien. Il est intelligent […] et le plus important : il te comprend. Il te comprend et il me comprend.
Watson – Qu’est-ce que tu veux dire par là ?
Sherlock – Ce que je veux dire, Watson, c’est que tu veuilles l’admettre ou pas ces derniers temps, je suis une part importante de ta vie. Et que je le dise à haute voix ou pas, tu es une part importante de la mienne. […] Andrew accepte ça sans se sentir inutilement menacé. […] Donc non, je n’ai aucune envie de bannir cet homme.
Watson – Ok, je te crois. J’ai moitié envie de te prendre dans mes bras, là.
Sherlock – Et pourtant, comme tu es mon amie, tu sais que ça serait une décision imprudente.

tumblr_ofb02gtmyv1rjsdk1o3_r1_500Ce bref échange encapsule à peu près tout ce qui fait la particularité du Sherlock d’Elementary par opposition à celui de Moffat et à House. Si on le suppose atteint du même trouble que Cumberlock qui gêne l’interprétation des sentiments, force est de constater que Millock est montré par les scénaristes comme faisant de gros efforts pour essayer de surmonter ce handicap. Le bref silence est le temps qu’il lui faut pour réaliser que quelque chose lui a échappé dans la relation sociale : il ne s’est pas mis à la place de Watson. Il corrige donc son erreur et détaille ses pensées, rationnellement mais dans son intérêt à elle. Pour conclure, elle lui signale sa reconnaissance et ce qu’elle ferait normalement, sans pour autant agir en conséquence car elle connaît et respecte ses idiosyncrasies.
Toute la série est fondamentalement construite sur ce modèle : malgré la souffrance que cela engendre et malgré la peur d’épuiser ses efforts sans n’avoir rien gagné, Sherlock continue d’essayer régulièrement d’atteindre les autres. C’est lors de ses réunions anonymes qu’il se livre le plus, l’écriture en faisant un moment de vérité pour le personnage comme pour le spectateur. Ainsi, dans The Man with the Twisted Lip (2×21), il confie : « Je n’ai pas de semblables. […] Je ne peux tendre le bras que jusqu’à un certain point… vers un non-semblable. Ce qui signifie que je ne peux tendre le bras que jusqu’à un certain point vers tout le monde. J’ai fait des progrès bien sûr mais… je ne sais pas combien je pourrais encore en faire. Si je ne peux jamais correctement attacher de l’importance à une relation alors… à quel moment vais-je cesser d’essayer de les maintenir ? » (Ce qui rend d’autant plus intéressante la relation amorcée avec le personnage de Fiona). Face à lui, Joan Watson n’adopte pas l’attitude parfois infantilisante des personnages secondaires de tumblr_n3ug1m1mii1s6tqd2o1_250House et Sherlock : elle respecte sa différence mais ne s’oublie pas derrière lui, ne cherche pas à le changer mais le pousse néanmoins à chercher davantage de bonheur (et à rester sobre). Leur relation est équilibrée et la présence de Watson permet de déconstruire le cliché de l’homme brillant à qui on devrait donc tout céder parce qu’il a la bonté de nous gratifier de son intelligence. Dès les premiers épisodes, Watson refuse d’être humiliée ou rabaissée et répond coup pour coup mais toujours avec un grand calme, rappelant fermement les limites. Elle est tout le contraire de Cuddy qui ne parvient à échapper au jeu malsain que lui fait subir House qu’en le quittant définitivement. Joan Watson aide Sherlock à regarder autre chose que son nombril et à trouver sa place dans la société. C’est ce qu’illustrent de nombreuses scènes apparemment anodines ou encore celle de l’assiette cassée : dans un intense moment de frustration, Sherlock se lève soudain et jette une assiette sur le sol. La violence inattendue et dirigée contre un objet est un grand cliché du héros masculin que la série subvertit pourtant immédiatement par l’humour : Watson, totalement impassible, casse elle-même une assiette avant de conclure avec détachement : « tiens, ça n’a rien résolu… Bizarre non ? ». Il y a finalement une forme de réalisme dans cette relation, dont Robert Doherty a juré qu’elle ne deviendrait jamais amoureuse.

Amandine Srs
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