#Analyse Sherlock : la (pre)science de la déduction

#Analyse Sherlock : la (pre)science de la déduction

Homme de terrain et donc d’espace, Sherlock Holmes, dans la série qui vient de clore sa 4e saison, est surtout un être de temporalité. Un explorateur du passé avec un temps d’avance sur le reste du monde. Mais aussi un être hanté par ses fantômes… et qui trouve une seconde vie sur le Net. Petite analyse de la dimension temporelle de Sherlock. Avec quelques spoilers concernant la 4e saison.

1895 (c) BBCUne œuvre de fiction policière est foncièrement basée sur le temps. Il s’agit, pour l’enquêteur, de déterminer et de prouver qui est le meurtrier avant que celui-ci ne s’enfuie vers un pays sans accord d’extradition, que les preuves disparaissent sous l’effet de la météorologie, qu’un innocent soit pendu à la place du coupable, que le train/bateau transportant les suspects arrive en gare/à quai, que toutes les victimes potentielles aient été éliminées, etc. Un temps limité, un compte à rebours garantissent à la fois le maintien de la tension, la limitation des possibilités d’égarement narratif et l’assurance que tout sera révélé après un délai raisonnable.

Sherlock n’échappe pas à la règle (lire ici (et les autres articles de la même série) et ici, par exemple). Il suffit de revoir l’épisode 1×03 (The Great Game), avec ses énigmes et son temps de résolution limité. Dans la série de Steven Moffat et Mark Gatiss, cependant, ce rapport au temps prend une toute nouvelle dimension. Littéralement. Car si son métier a fait de lui un champion de l’espace physique, fait de traces d’une boue spécifique au sud-est de l’Angleterre ou de cendres de cigarettes exotiques, le “détective au chapeau ridicule” est une créature évoluant dans un océan de temporalité.

Retour vers le futur du présent

La déduction, tout d’abord. Le moteur absolu, la “catchphrase” de Holmes, fait de lui un homme du futur. Il possède constamment plusieurs longueurs d’avance mentale sur le reste du monde, même si, fréquemment, il s’autoflagelle en se traitant d’idiot parce qu’il n’est pas parvenu assez vite à la bonne conclusion. Par rapport au monde qui l’entoure, Holmes vit avec plusieurs minutes, heures – voire semaines – d’avance.

Son esprit déductif fait de lui un analyste hors pair du passé. À partir des faits observés, il en induit les origines, les causes, les responsabilités. Il remonte le fleuve des événements sur lesquels il est appelé à se prononcer, jusqu’à en trouver la source et à cartographier son voyage avec la précision du scientifique et de l’explorateur.

watson drama queenLe voyage ne s’arrête pas là, cependant. En bonne “drama queen”, Sherlock a besoin de ce moment jouissif où il déroule, devant son public ébahi, le fil de réflexion qui l’a mené à dessiner un portrait très précis d’un client qui vient de pénétrer dans son salon, par exemple. Tel un prestidigitateur de l’esprit moderne, il a besoin de ce moment dans la lumière. Un moment de grâce qui s’effondre lorsque le client souffle : « En fait, c’était facile ! »

Parti en avance pour explorer le passé, Sherlock Holmes doit revenir au présent pour expliquer ses raisonnements au commun des mortels, avec lenteur et application (et imprécations, voire insultes). Le plaisir quasi sexuel qu’il trouve à manifester sa supériorité intellectuelle est contrebalancé par l’irritation qu’il éprouve à frayer avec des esprits aussi lents. Notre présent de “commun des mortels” est le passé de Sherlock, tout à la fois un point d’ancrage et un poids attaché à sa cheville.

gallagherEnfin, dans l’épisode 4×02 (The Lying Detective), les éloignements temporels se distendent encore. Sherlock a plusieurs semaines d’avance sur Watson (puisqu’il prévoit où celui-ci se trouvera et ce qu’il fera avec une précision à la nanoseconde près). Et son esprit conscient, embrumé par la drogue, peine à suivre la piste de son propre esprit déductif. Un procédé qui évoque le personnage de Galloway Gallagher (créé par Henry Kuttner, dont on ne saurait trop recommander la lecture), un inventeur ivrogne qui, s’éveillant le matin avec la gueule de bois, doit comprendre à quoi sert la machine qu’il découvre dans son salon et qu’il a manifestement inventée pendant sa dernière soûlographie. Et, pour cela, remonter le fil de sa propre inventivité, avec l’âme d’un criminologue attentif, d’un psychologue aguerri et d’un scientifique de pointe – bref, d’un “consulting detective”.

Holmes et ses doubles (maléfiques)

N’oublions pas le passé personnel de Sherlock Holmes. Car il intervient, et de brillante manière, dans les fils narratifs tissés par les scénaristes Brian Moffat, Mark Gatiss et Steven Thompson. Quelques exemples ? Carl Powers (la première enquête de Sherlock) ; son frère Mycroft et leurs relations compliquées ; les parents Holmes, à la fois attachants et burlesques ; le “chien” Redbeard ; la sœur inconnue Eurus, qui a gravé des dates fantaisistes sur les tombes de la maison familiale de Musgrave, dates qui font partie d’une énigme remontant à la plus tendre enfance du détective…

Les fantômes de Sherlock sont les manifestations d’un passé qui le hante. Il est d’ailleurs intéressant de remarquer que Sherlock, pour explorer son propre passé, a besoin d’un double. Pendant “mauvais” de Holmes, Moriarty utilise l’affaire Carl Powers pour replonger le détective dans sa première enquête, avant de boucler la boucle en participant au “dernier problème” (The Final Problem) en fin de 4e saison. Une ultime affaire orchestrée par un autre double de Sherlock, sa sœur cachée Eurus, dont il n’avait jusqu’alors aucun souvenir. Une sœur qui est comme lui, mais en encore plus géniale. Une sorte de Sherlock exacerbée – on comprend pourquoi, au vu des problèmes d’“humanité” de Sherlock, cette “sœur augmentée” est maintenue captive, au secret, dans une prison de haute sécurité.

smith hhholmesToujours du côté des “doubles maléfiques”, Culverton Smith, dans l’épisode 4×02, évoque H. H. Holmes, son serial-killer préféré, un tueur en série américain de la fin du 19e siècle, et demande à Sherlock : « Un parent à vous ? » Smith n’est sans doute pas sans savoir que “H. H. Holmes” est le pseudonyme d’Herman Webster Mudgett. Sa question ne sert, en fin de compte, qu’à jeter un nouveau pont temporel entre le présent de la série et un passé fictionnel (le serial-killer en question a vécu à la même époque que le Holmes d’Arthur Conan Doyle). Et ce, au moyen d’un double maléfique – un trouble renforcé, en quelque sorte, par le triplement de la consonne “H”. Comme les trois Holmes de la fratrie géniale.

L’éternité grâce au Web

Toujours du côté des doubles, citons aussi le Sherlock du blog de John Watson, une fiction dans la fiction, autre façon de dédoubler le temps de la narration. Ce personnage fictif se joue d’ailleurs du temps car il vit en ligne, consultable à l’envi, à tout moment et à tout jamais (ce qui est posté, même une seconde, est supposé exister pour toujours sur le Web). Bien que fondamentalement faux, tronqué, voire objet de railleries (Sherlock ignore-t-il vraiment le fait que la Terre tourne autour du Soleil ?), voici un Sherlock plus Holmes que le vrai (car plus “honnête” dans ses descriptions), avec tous ses tics et ses travers exposés.

« Je est le même de moi-même », écrivait Maurice Blanchot dans Le Dernier Homme (un titre que l’on pourrait rapprocher d’ailleurs du Final Problem, titre du 3e épisode de la 4e saison et de la nouvelle d’Arthur Conan Doyle où celui-ci “tue” son personnage fétiche). Sherlock utilise parfois sa seconde vie électronique pour ses propres enquêtes. Dans The Great Game (1×03), n’utilise-t-il pas son propre blog pour poster les réponses aux énigmes de Moriarty ?

chute d'eauL’épisode The Abominable Bride, qui fait la jonction entre la 3e et la 4e saison, unit précisément ces deux dimensions de la “fiction dans la fiction” et du passé qui ne passe pas. En définitive, Sherlock et John vivent, contrairement à nous spectateurs, dans un “monde sans Holmes”, où Arthur Conan Doyle, s’il a existé, n’a jamais créé un personnage de détective baptisé Sherlock Holmes. Un personnage de fiction a-t-il un passé quand il est modernisé ? Dans cet épisode très particulier, Sherlock remonte le temps jusqu’en 1895, à l’époque où est censé vivre le Holmes de Conan Doyle, dans une sorte de voyage vers un passé “génétique” qui, dans l’écosystème de la série télé, n’existe pas.

Dans ce même épisode, le motif de la chute d’eau offre enfin des perspectives d’analyse intéressantes. Le Sherlock de 1895 affronte Moriarty dans un combat old-style, assez fidèle (mais pas dans sa résolution) à l’histoire de Conan Doyle, et répond au “duel” au sommet de l’immeuble dans The Reichenbach Fall (2×03). Le lieu choisi pour ce tête-à-tête de deux hommes qui sont comme des doubles fantomatiques, n’a évidemment pas été choisi au hasard. Outre un décor des plus dramatiques, il fait penser à l’image de la chute d’eau chez Carl Gustav Jung. Le psychiatre suisse, fondateur de la psychologie analytique, voyait en ce motif l’expression de la réconciliation des contraires : l’eau qui tombe du ciel vers la terre jette un pont entre ces deux univers.

L’image originelle de Holmes se jetant dans le vide avec Moriarty (dans le canon holmesien) est ici modifiée, puisque c’est Watson (autre double de Sherlock, positif celui-ci) qui pousse le “Napoléon du crime” dans le vide, avant que Holmes ne s’y jette volontairement.

euros emotions 2La signification de cette “réconciliation des contraires” prend tout son sens dans le dernier épisode de la 4e saison, où l’on voit Holmes réconcilier pleinement son pur esprit analytique et sa forte dimension émotionnelle (cf. le discours de Mrs. Hudson sur ce thème). En quelque sorte, et en s’offrant quelques raccourcis, on pourrait aussi dire que Sherlock “la morale sans les émotions” fusionne avec Eurus “les émotions sans la morale”. Jusqu’à produire un être enfin complet et réconcilié avec lui-même et le monde, dans ce “happily ever after” qui occupe les dernières secondes de la série.

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