• Home »
  • SÉRIES »
  • #Analyse The Fall : la série qui se regarde aussi les yeux fermés
#Analyse The Fall : la série qui se regarde aussi les yeux fermés

#Analyse The Fall : la série qui se regarde aussi les yeux fermés

La diffusion de la 3e et dernière saison de The Fall s’est achevée fin octobre. Une série qui, à l’instar d’un Hannibal, mise beaucoup sur son atmosphère, ses nappes sonores et ses ralentis. L’usage du chuchotement en dit paradoxalement beaucoup sur ses intentions. Analyse d’une série-acouphène.

Dépêchée d’Angleterre en Irlande du Nord, Stella Gibson (Gillian Anderson) enquête sur des meurtres en série. En trois saisons de The Fall, elle traque le tueur, l’appréhende et tente de le faire passer en justice. Voilà, en résumé, l’histoire de The Fall à la construction d’une simplicité proverbiale. Une série qui compte, on le voit, moins pour son concept général que pour quelques autres qualités.

Parmi celles-ci, on peut en retenir une qui pourrait bien assurer sa pérennité : l’attention portée à assourdir les sons, quand tant de films et de séries misent sur une netteté sonore – voire un excès de précision auditive – pour s’imposer au spectateur/auditeur. Cet aspect assourdi de la bande-son frappe, et c’est peut-être un paradoxe, davantage l’esprit que des explosions et des hurlements, des interrogatoires percutants et de brillantes plaidoiries.

Brion Gysin et WIlliam S. Burroughs entourent leur Dreamachine.

Brion Gysin et William S. Burroughs entourent leur Dreamachine.

On peut dégager au moins quatre façons d’analyser cet effet très spécial qui fait de The Fall l’équivalent de la Dreamachine de Brion Gysin et William S. Burroughs, la première œuvre d’art qui se regardait les yeux fermés. Un peu comme certains films de John Carpenter, par exemple (essayez d’écouter Prince of Darkness au casque tout en travaillant : cela fonctionne très bien).

La marque de l’intimité : de la nécessité de « prêter l’oreille »

Cela ne frappe pas forcément d’emblée le spectateur. L’impression d’inquiétante étrangeté se développe en lui au fil de la première saison, jusqu’à ce qu’il mette enfin le doigt dessus : Stella Gibson et Paul Spector (le serial-killer joué par Jamie Dornan) n’utilisent que rarement un timbre de voix net et sonore. On dirait presque qu’ils chuchotent. En permanence.

Quelles significations donner à ce chuchotement perpétuel ? La première est évidente : lorsqu’on chuchote, on oblige l’interlocuteur à s’approcher. Cela implique une forme de proximité physique et d’empathie sensorielle. De quoi créer une relation d’intimité, forcée ou pas. On contraint l’autre à prendre le risque de « tendre l’oreille », au propre comme au figuré. C’est-à-dire à se soumettre au danger d’une attaque surprise, verbale ou corporelle.

vlcsnap-2016-12-06-18h53m14s079bPaul Spector est d’abord un voyeur. Il entre par le regard dans la vie privée de ses futures victimes, avant de pénétrer par effraction dans leur foyer, puis dans leur corps. À l’insu de celles-ci, il crée cette relation d’intimité, de proximité, jusqu’à déclencher l’attaque et provoquer le meurtre. Dans son esprit, par une forme de relâchement, de négligence, ces jeunes femmes qui se pensent à l’abri l’invitent à leur prouver le contraire. L’intimité est en réalité à sens unique (Paul « vole » cette proximité), mais le tueur fantasme sa réciprocité en justifiant a posteriori ses actes (par sa propre et tragique histoire, par l’injustice de voir d’autres que lui jouir d’un foyer heureux, etc.). Cette intimité, née « à l’insu » de l’une des deux parties, n’en est pas moins d’une rare puissance.

Stella Gibson, en tant qu’enquêtrice, est elle aussi voyeuse, mais « par essence » pourrait-on dire. Elle observe les lieux du crime, les photos, les dessins ; elle écoute les confessions, visite les corps à l’hôpital. Une bonne part de son rôle est de renforcer son intimité avec le tueur pour l’appréhender.

La promiscuité du coït : maître/serviteur et le « bizarre triangle amoureux »

La voix assourdie de Paul répond à celle, tout aussi sourde, de Stella. Il se crée entre eux une sorte d’équilibre, d’égalité, voire d’équivalence au fil des saisons. Le théâtre de The Fall comprend de nombreux personnages, mais deux seuls en occupent l’avant-scène. Et voici la seconde signification du chuchotement : le murmure amoureux. Le mot, doux ou vulgaire, susurré dans l’oreille pendant l’acte sexuel.

Or, la sexualité est un composant fondamental de The Fall, toujours entendue dans ses fonctions les moins normées. Pédophilie, brutalité domestique, viol, bondage, le sexe est hors norme ici. Paul a deux enfants mais trouve – ou du moins recherche – sa satisfaction sexuelle ailleurs. Stella, quant à elle, domine les hommes – en position dite d’Andromaque, assise sur un subalterne allongé, elle interdit à celui-ci de lui toucher les seins. Avec des hommes, Stella reproduit la relation maître/serviteur qu’elle connaît dans le monde professionnel, même si elle ne leur impose pas la décision du rapport sexuel. Ceci dit, elle ne néglige pas non plus des relations homosexuelles… Cette absence de cadre fixe, adjoint à une attitude générale de froideur et d’auto-contrôle, produit un personnage féminin des plus riches et passionnants.

Jim Burns

Jim Burns

Un troisième larron vient cependant compléter ce « bizarre triangle amoureux » (pour reprendre le titre d’un morceau de New Order) : Jim Burns, Assistant Chief Constable, assistant du chef de police. Celui-là même qui fait venir Stella et qui semble avoir eu avec elle, dans le passé, une relation qui s’est mal terminée. Il a tout du mari éconduit, lui qui traîne son air de chien battu tout au long des trois saisons, plongeant de plus en plus dans l’alcool pour oublier. Oublier l’échec de sa relation avec Stella sans doute. Mais surtout refouler ses souvenirs d’un certain orphelinat où des années d’exactions produiront le monstre que sera Paul Spector.

Nouveau point de jonction du couple Stella/Paul, Jim Burns ne peut être qu’un voyeur, un témoin asexué de leurs ébats psychologiques, de la traque par la prédatrice Stella jusqu’à la mise en cage de la proie. Et il faut attendre que celle-ci se rebelle et attaque physiquement sa prédatrice pour que Jim Burns sorte de sa réserve. Quitte l’écran via lequel il assiste, à distance, à l’interrogatoire, pour enfin incarner sa présence dans l’histoire. Et échouer lamentablement, tel le mari éconduit à qui il ne reste que de mauvaises décisions à prendre : qu’il tue l’amant ou son épouse, qu’il s’enfuie la queue basse ou fasse comme si de rien n’était, il est destiné au ridicule.

Le nom du secret : « Spector/spectre » vs « Gib/son père et fille »

thefallduoL’orphelinat, justement, mène au troisième avatar du chuchotis : la transmission d’un secret. Car un secret ne se dit qu’au creux de l’oreille… Au fond, le véritable élément caché de The Fall est aussi sa dimension la plus évidente : en changeant de ville, Peter Baldwin change de vie et de nom pour devenir Paul Spector. Un peu comme dans Penny Dreadful, où le nom de l’ennemi prend toute son importance lorsque celui-ci est un démon tel que Dracula, le patronyme, dans The Fall, est central.

Allan Cubitt, créateur de la série, a très ouvertement puisé dans les marques de guitares pour nommer ses personnages. Ainsi, tant Stella que Gibson sont des marques d’instruments, tout comme Spector notamment. Le clin d’œil est ici intéressant : cette série où une bonne quinzaine de personnages portent des noms de guitares, joue elle-même sur un assourdissement généralisé… Une série-acouphène ?

Au-delà du détail, le choix des noms prend toute son importance. La filiation est évidemment au cœur même de la narration, avec un enfant martyrisé sexuellement et psychologiquement dans un orphelinat proprement infernal. Père de Paul, beau-père, revendication du nom de l’un ou de l’autre : rien n’est gratuit, notamment lorsqu’on sait que ce qui mène Paul à l’orphelinat, au départ, est le suicide de sa mère.

Baldwin, tout d’abord : la racine de ce nom est à chercher du côté de l’anglo-saxon et du germanique ancien, et signifie « ami courageux ». Peter abandonne ce patronyme pour celui de Spector, aux origines juives et signifiant « assistant du professeur dans une école ». Plus signifiant, « Spector » se rapproche de l’anglais « spectre ». Le spectre, le fantôme qui hante, voilà bien ce qu’incarne Peter/Paul, être de fumée, démon nocturne qui s’infiltre dans les intérieurs et en « possède » les occupants.

Gibson, de son côté, avoue des origines anglaises et écossaises. Le nom de Stella signifie « fils de Gilbert » ; or, elle jouit d’une position de puissance généralement attribuée à un homme. Et sa propre filiation n’a rien de simple, puisqu’elle avoue elle-même que le grand drame de sa vie fut la mort de son père. Dans le carnet où, au réveil, elle rédige ses rêves, elle s’adresse aussi à ce père, ce qui donnera une arme à Paul pour tenter de l’abattre psychologiquement. Car, comme il le lui demande avec une violence crue : « Qu’est-ce qui vous rend si sûre qu’il ne vous a rien fait ? » Et c’est l’évidence : comment s’assurer qu’on n’a pas refoulé un trauma ?

Le secret du nom et de la filiation est aussi un sceau apposé sur le passé. Lorsque la police maîtrisera la totalité (ou presque) de l’histoire de Paul, le denier sceau se brisera et l’apocalypse, en son sens réel de « révélation », pourra avoir lieu.

La mélopée démoniaque : la valse de Mephisto
Jacqueline Bisset dans "The Mephisto Waltz"

Jacqueline Bisset dans « The Mephisto Waltz »

D’apocalypse, il est aussi en quelque sorte question avec une dernière utilisation du chuchotement : l’incantation démoniaque, telle qu’on peut l’entendre dans un film comme The Mephisto Waltz (titre traduit en français par un atroce Satan mon amour), un film de 1971 qui s’inscrit dans la lignée du magnifique Rosemary’s Baby de Roman Polanski (1968). Le passage qui nous intéresse voit un vieillard, soucieux de se réincarner dans le corps d’un homme plus jeune, pratiquer une longue incantation en ancien français adressée directement à Satan.

L’assourdissement de The Fall relève quelque peu de ce procédé, mais à l’échelle de ses trois saisons. Il est bon de noter que chaque épisode de la série trouve son titre dans le Paradis perdu de John Milton. Le titre du deuxième épisode de la première saison résume, par exemple, parfaitement le personnage de Paul Spector : Darkness Visible. Un sous-texte religieux, aux connotations diaboliques, renforcé encore par cet orphelinat et cette figure de prêtre dévoyé.

Le démon Paul Spector « possède » ses victimes, tout comme l’enquêtrice Stella Gibson doit « entrer dans la peau du tueur », percer le secret de sa psyché, afin de prévoir ses prochains mouvements et de l’appréhender. Il y a quelque chose ici d’un échangisme appliqué à la lettre : un transfert des corps multiple qui était, déjà mais d’une autre manière, aux racines de The Mephisto Waltz. Le prénom « Stella » évoque également les étoiles de l’Apocalypse de saint Jean qui, tombées sur terre, provoquent cataclysmes et pyrotechnies en tout genre.

Ceci dit, Allan Cubitt réfute lui-même toute interprétation mystico-sataniste de sa série, préférant insister sur cette (en)quête de l’intimité qu’est la traque, mutuelle pourrait-on dire, de Stella et de Paul. Une quête impliquée par l’essence même de l’enquête policière, qui oblige le chasseur à entrer dans la vie, dans la tête, dans la peau de sa proie pour pouvoir la capturer. Or, que reste-t-il au prédateur quand la proie est consommée ? L’intimité avec soi-même, avec ses propres démons et son propre abysse, comme semblent l’exprimer, à nouveau sans parole et dans une atmosphère feutrée et étouffante de silence, les dernières minutes du dernier épisode.

The Fall a été diffusée en Irlande sur RTÉ One et en Grande-Bretagne sur BBC Two (la 3e saison a été diffusée en septembre et octobre derniers), ainsi qu’en France sur 13e Rue puis NRJ12.
Partager