#Analyse The Good Place : divine comédie

#Analyse The Good Place : divine comédie

La 2e saison de The Good Place est en cours de diffusion. Traitant d’un thème traditionnellement des plus sérieux (l’avenir de l’âme éternelle) sur un mode comique lorgnant parfois les Monty Python et le Grand-Guignol, elle a passé la vitesse supérieure et se réinvente d’épisode en épisode. L’occasion aussi d’une petite comparaison avec Penny Dreadful, l’autre grande série des âmes menacées. [SPOILER ALERT : on parle ici d’événements qui arrivent en fin de 1ère saison et au début de la 2e.]

The Good Place en est au mitan de sa 2e saison. La 1ère saison avait gentiment démarré, puis rapidement commencé à ronronner quelque peu. The Good Place semblait alors une comédie agréable, dotée de bons acteurs et de suffisamment de petites inventions (notamment linguistiques) pour entretenir un intérêt poli. Après un twist « d’enfer » (littéralement) de fin de 1ère saison, la série de Mike Schur (The Office US, Brooklyn Nine-Nine) se réinvente désormais d’épisode en épisode (l’épisode « too much » avec sang à gogo et pied volant ? check ; thriller philosophique et éthique, mâtiné d’un whodunit sentimental ? check). Et voit sa focale se déplacer d’Eleanor (Kristen Bell) vers Michael (Ted Danson), le « Monsieur Rork » (pour celles et ceux qui se souviennent de la série très eighties L’Île fantastique) de cet Eden des faux-semblants.

Car loin d’être des intrus dans la « Good Place » (le Paradis), Eleanor, Chidi, Tahani et Jason sont bel et bien plongés dans la « Bad Place », autrement dit les Enfers. Mais un Pandemonium conçu sur mesure pour exploiter leurs défauts spécifiques afin de les tourmenter jusqu’à la fin des temps. Et ce, au lieu d’utiliser les bons vieux tourments old school , lacs de lave remplis de scorpions et alii. Problème : Eleanor perce à jour le stratagème et abat la belle construction. Michael doit tout recommencer à zéro. Une fois, deux fois… des centaines de fois. Car Eleanor ne cesse de deviner le fin mot de l’histoire, et donc de mettre fin à l’illusion. Deuxième ressort comique majeur, qui occupe le début de la 2e saison.

Un ressort efficace… mais vite abandonné. Car un second couteau de Michael, fatigué de cet éternel recommencement, menace celui-ci de tout révéler à ses supérieurs (qui ne lui avaient donné qu’une seconde chance, et non des centaines) et prend de facto le pouvoir. Pour sauver sa peau, Michael est donc obligé d’allier ses forces intrinsèquement démoniaques à celles d’Eleanor et des autres, dans un nouveau retournement de situation qui en présage d’autres.

Comédie infernale vs gothique freudien

Tout au long de The Good Place, Eleanor d’abord, puis ses trois compagnons avec elle, tentent de sauver leur place au Paradis, puis, lorsqu’il s’avère qu’ils sont dans la « Bad Place », d’éviter d’être plongés dans les affres des Enfers proprement dits. Mieux : Michael-le-démon leur fait miroiter la possibilité de les faire parvenir jusqu’au véritable Eden (et espère, par la même occasion, pouvoir y accéder lui-même, nonobstant sa nature infernale).

Sauver son âme éternelle ; être le jouet du Diable, l’objet de tourments perpétuels ; marcher toujours sur le fil du rasoir entre l’abandon au Mal et l’aspiration au Bien ; être déchiré entre les appels de la chair, de l’esprit et de l’âme (la morale chère à Chidi)… Tous éléments liés au thème du pacte avec le Diable, du rachat éventuel de son âme et, surtout, de cet instant absolu où un pas de travers vous coûte votre ticket pour le Paradis et vous vaut un aller simple, et définitif, pour l’Enfer.

Ce que The Good Place traite – avec un talent certain – sur le mode de la comédie, Penny Dreadful, au rayon des séries télé, l’avait déjà appréhendé sur le mode du « gothique freudien », ce qu’on pourrait aussi appeler la « tragédie psychanalygothique ». Plusieurs articles (à lire ici) du Daily Mars explorent les tiraillements attachés à cette perte de soi pour toute éternité. Des films comme Angel Heart et The Mephisto Waltz, un roman récent tel que Sherlock Holmes aux Enfers, exploitent eux aussi cette thématique.

Dans Penny Dreadful, Vanessa Ives (Eva Green) est convoitée tant par Lucifer (l’esprit) que par Dracula (la chair), tandis que son âme est en principe promise à Dieu. Un système des plus freudiens se met en place. Une valse sur le fil que la jeune femme danse malgré elle, et qui met en jeu, outre son propre avenir (sera-t-elle, en cédant aux avances de l’un des frères démoniaques, la reine d’une Terre incendiée, ou tiendra-t-elle jusqu’au bout de ses noces avec Dieu ?), l’avenir même de l’humanité. Car un faux pas de trop de sa part, et c’est toute vie humaine qui sera détruite.

Cette question d’une éternité de tortures occupe naturellement le cœur même d’une série comme Penny Dreadful. Dans le cadre d’une comédie telle que The Good Place, elle crée un vertige qui sous-tend en permanence l’humour des situations et la pétillance des dialogues. Les couleurs pastel de ce faux Eden cachent les affres d’un Jugement dernier perpétuel : proies d’un Paradis trompeur, les quatre humains sont a priori interdits de séjour dans l’Eden véritable, tout en tentant, par tous les moyens, d’éviter de sombrer dans les Enfers traditionnels. Un sous-texte des plus sombres pour une comédie si rythmée qu’elle laisse peu de temps, au spectateur, pour s’en rendre compte.

Un petit goût de « dernier homme sur Terre »

Il est une autre série avec laquelle The Good Place partage sa tonalité générale et un certain esprit : The Last Man on Earth, ou comment appliquer l’humour à un thème déjà traité à de multiples reprises sur le mode sérieux. Rappelons que The Last Man on Earth n’hésite pas à plonger dans la scatologie la plus intégrale pour parler d’un monde où l’humanité tout entière (à l’exception de quelques-uns) a été décimée par une maladie inconnue. Un thème presque identique à son grand ascendant du même nom, le film avec Vincent Price adapté du roman Je suis une légende de Richard Matheson. Matrice de tous les films de zombies qui peuplent nos écrans, petits et grands, depuis La Nuit des morts-vivants de George A. Romero.

La scatologie n’est jamais loin non plus dans The Good Place, qui a une façon parfois brutale (au bon sens du terme) de rire de tout. Quand Michael-le-démon parle de sa difficulté, lorsqu’il a dû endosser une enveloppe corporelle humaine, à s’habituer « aux morceaux qui pendouillent », il ajoute : « Eh oui, je parle bien de mes testicules. » Sans parler de l’épisode où Michael emmène Eleanor et Chidi dans le tram du « dilemme du tramway » développé par la philosophe Philippa Foot. Il s’agit de choisir entre un chemin où le tramway écrase cinq hommes, et un second où il n’écrase qu’un homme. Dans la version « Michael », Chidi se retrouve réellement aux commandes du tramway, et recouvert de sang et de morceaux de corps à chaque choix malheureux (et multiplié). Un passage montypythonesque et grand-guignolesque en diable. Avec toujours cette volonté, sans avoir l’air d’y toucher, de repousser les limites du bienséant et de l’acceptable.

Derrière un visage très lisse (en tout cas jusqu’à l’épisode du tramway), tous les registres sont présents dans The Good Place. Du plus éthique et moral (Chidi) au plus vulgaire et égocentrique (Eleanor), du plus snob (Tahani) au plus plouc (Jason). On pense aussi, forcément, à la grande matrice de tous les voyages en Enfer : La Divine Comédie de Dante. Et l’on se prend à rêver, pour la seconde partie de la 2e saison (et une 3e saison ?), à une visite de la vraie « Good Place ». Et surtout de ses coulisses – forcément – peu reluisantes, exposées par la présence de quelques personnes qui n’y ont pas leur place. Et notamment d’un démon (repenti ?) tel que Michael.

The Good Place
Diffusée aux Etats-Unis sur NBC et en France sur Netflix
Série créée par Michael Schur
Avec Kristen Bell, Ted Danson, Jameela Jamil, William Jackson Harper

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