#Analyse The OA, L’art et L’émotion du Récit

#Analyse The OA, L’art et L’émotion du Récit

Note de l'auteur

Arrivée sans sommations sur Netflix à la fin de l’année passée, The OA a créé une petite sensation. Il était temps de revenir sur une série singulière et atypique dans le paysage sériel. Créée par Brit Marling (devant la caméra) et Zal Batmanglij (derrière la caméra), elle impose son caractère mystique et invite le spectateur à effectuer le grand saut.

Filmées au smartphone, les premières images montrent une jeune femme perturbée courir pieds nus sur un pont avant de sauter. On la retrouve sur un lit d’hôpital où l’on finit par apprendre que Prairie a disparu depuis sept ans et n’est plus aveugle. Il y a, dans cette introduction, les germes des séries high concept. Ces produits à la démarche captieuse qui, aujourd’hui après de nombreuses déceptions, élèvent plus de soupçons qu’elles ne créent de curiosité. Finalement, The OA n’est rien de tout ça. Œuvre fascinante, belle, élémentaire, elle ne triche jamais. Et nous de succomber.

the-oa-prairie-voitLes revenants

C’est l’histoire d’une disparition. Celle d’une jeune femme fuguant de son foyer adoptif pour retrouver son père. C’est la disparition d’un sens après un accident de bus scolaire. C’est la disparition temporaire de la vie dans des expériences de mort imminente. Disparaître, c’est donc fuir, cesser ou mourir. Et créer un mystère, un vide, une énergie. Cette énergie se retrouve dans la réaction, dans l’opposition d’un motif contraire, donc complémentaire. C’est donc aussi l’histoire d’une réapparition. Celle de cette même jeune femme après sept ans. C’est la réapparition de sa vue. C’est la réapparition de la vie comme une nouvelle naissance. Réapparaître, c’est revenir, recouvrer ou ressusciter.

The OA applique la figure du revenant. Celle qui revient dans sa ville, qui revient de la mort, qui revient épisode après épisode. Prairie est une exploitation théorique de l’art sériel, qui n’oublie pas d’émouvoir. Elle est à la fois à l’intérieur du récit (son sujet) mais également extérieure (la narratrice) ; elle est le vaisseau de l’histoire (l’outil des scénaristes) et de l’empathie (focale des spectateurs). Elle incarne ce jeu permanent entre réflexion et émotion par sa position de personnage-narratrice et parce que Brit Marling est scénariste-actrice. Elle nous parle de sa disparition, nous vivons son retour.

Les motifs de l’apparition et la disparition, la mécanique du revenant, travaillent toute la série, établissent la dynamique, mouvement de pendule entre cause et effet, action et réaction, passé et présent lorsque l’histoire dans l’histoire débute. Au deux tiers du premier épisode (Homecoming), l’effet produit la sensation vertigineuse de perdre pied quand apparaît un générique au moment où Prairie entame son récit. Ce sera le seul comme pour signifier que nous venons de voir un prologue et l’histoire commence à cet instant précis.

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Récit thérapeuthique

Lorsque Prairie lance son appel, elle demande à celles et ceux qui la rejoindront de laisser leur porte ouverte. La métaphore est explicite : avoir confiance et garder une ouverture d’esprit. Brit Marling et Zal Batmanglij appellent au même abandon, ils réclament de la part du spectateur d’avoir la foi, de lâcher prise. Une exigence singulière comme une belle preuve d’amour. The OA raconte la puissance du récit, vecteur universel d’émotion. Un récit que nous écoutons, que nous voyons. C’est presque l’histoire de la série (au sens général) qui est résumée : des feuilletons radiophoniques à l’apparition de l’image.

the-oa-prairie-raconteLe pouvoir des mots. Leur traduction dans l’image. Deux enjeux majeurs de cette saison à travers le parcours de Prairie et la transformation des cinq personnes venues l’écouter. C’est l’art du récit que représente The OA. Au profil purement théorique, la série préfère l’émotion, l’empathie : l’effroi d’une captivité, l’émoi d’une histoire d’amour, le frisson des frontières séparant la vie de la mort. De ces mouvements circulatoires dans les strates du souvenir se dégage l’idée même de la création. Sa capacité à entretenir une flamme, ses promesses, son pouvoir thérapeutique.

Brit Marling et Zal Batmanglij jouent avec les échelles, composent un récit qui dépasse tout esprit cartésien pour mieux toucher à l’intime. Ils nous racontent une histoire qui défie les lois du temps et de l’espace pour exposer l’éveil convalescent de l’individu. C’est tout l’exercice créatif synthétisé dans sa faculté à bouger les lignes, dépassant l’idée même de réflexion pour une pure sensation. Il est là le pari risqué (et réussi) du couple : abattre les frontières entre réflexion et émotion pour livrer un spectacle total où l’on peut, à loisir, naviguer parmi les symboles qu’égrainent les auteurs ou se laisser porter par le flux d’un récit aux multiples dimensions. La série invite ainsi à replonger parce que les termes du voyage le permettent.

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Silence

En mettant à disposition tous les épisodes d’une saison, Netflix nous offre un choix : celui de les engloutir ou de les savourer selon une fréquence désirée. Par son récit concentré, on serait tenté de voir tout The OA. Ce serait survoler une histoire qui a besoin d’infuser, d’exprimer sa densité dans l’espace qui sépare deux épisodes. Ce serait se soustraire au silence au terme de chacun d’entre eux (sauf le dernier), quand défile le générique. Des silences pesant, assourdissant, élégiaques, capables d’arrêter le temps et nous laisser en suspension. L’absence totale de son invite à un état semi-conscient après un spectacle aux allures de trip hallucinatoire ou d’émerveillement béat. Il y a la volonté d’envoûter le spectateur, de le hanter, de le posséder, de l’hypnotiser par la petite danse de deux points scintillants. Des lueurs bleus aux mouvements aléatoires qui convulsent, rebondissent et finissent par empêcher toute déconnexion à l’histoire sans pour autant forcer à se goinfrer du suivant.

the-oa-promoEn nous privant de sens, la série conduit à l’introspection. Elle concentre également nos autres sens pour compenser et comprendre comment ce générique célèbre le mouvement et comment il résume l’une des caractéristiques fondamentales de The OA : la création d’une animation corporelle comme forme de langage. Un emprunt à la danse contemporaine où les corps exaltent, ondulent, se cambrent, jusqu’aux cordes vocales poussant râles et expirations. Cette suite de mouvements que Prairie enseigne, c’est une communication sans parole, l’expression du silence. On comprend mieux ce générique de fin, ses intentions a posteriori quand éclate la grande scène du season finale. Un moment d’une émotion rare, d’une anxiété carnassière, suivi d’une libération poétique. La scène démontre le caractère programmatique de la série, sa dimension planifiée où rien ne fut laissé au hasard : ce qui se joue, au niveau émotionnel, c’est toute l’histoire de Prairie (effroi, émoi, frisson), catharsis rétroactive, préparant ses disciples à l’extraordinaire.

La série, qui a basé son profil narratif sur l’idée de la tradition orale, finit sur une séquence sans dialogue (les champs-contrechamps imposent un échange à un niveau télépathique). Une séquence qui ne remplace pas seulement les mots par l’image mais par le mouvement. Où les corps deviennent une voix. Au-delà d’une impression paradoxale, il y a la compréhension du voyage effectué sept épisodes plus tôt. La compréhension d’un récit conté ou rapporté qui amène à cette issue. Tout fait sens dans un ordre fragile.

The OA affirme sa volonté de théoriser l’art du récit sans jamais sacrifier l’émotion. Elle n’impose pas sa réflexion mais la dessine parce que la fiction est plus forte que tout. La série n’est jamais naïve, elle invite à croire, aussi fort qu’elle, à l’idée d’un spectacle apaisant pour l’âme. Il faut seulement la regarder…

The OA (Netflix)
Créée par Brit Marling et Zal Batmanglij
Avec Brit Marling, Emory Cohen, Jason Isaacs, Scott Wilson…

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