#Analyse Twin Peaks : Cooper, plus Pinocchio que Prince Charmant

#Analyse Twin Peaks : Cooper, plus Pinocchio que Prince Charmant

L’agent spécial Dale Cooper n’est pas une créature réellement sexuée. De Sherlock Holmes à Tintin, de Pinocchio à Peter Pan, il est un avatar supplémentaire de ce héros sans pulsions sexuelles – ou, en tout cas, sans passage à l’acte – dont la culture foisonne. Une créature dont la chair masque mal le bois d’origine.

Le rapport de l’agent Cooper au sexe est marqué du sceau de l’insatisfaction, du blocage. Windom Earle a tué sa propre femme Caroline, aimée de Cooper. Est-ce pour cela que l’agent spécial du FBI semble se refuser tout assouvissement ultérieur de ses pulsions éventuelles ? « Par romantisme », pourrait-on répondre.

Certes, Cooper semble arborer tous les atours du chevalier de conte de fées, pur d’esprit, courageux de cœur (la peur ne semble pas vraiment l’atteindre) et solide de corps (il survit après tout à plusieurs balles tirées à bout portant et à un gilet pare-balles mal enfilé). À ceci près que l’agent spécial est davantage Pinocchio que Prince Charmant.

Le bois sous la chair

Son rapport au bois, tout d’abord, est évident. Dès sa première apparition dans le pilote, Cooper fait part de sa fascination envers ces arbres qu’il découvre. Magnifiques visuellement, superbes olfactivement, même leur nom lui vaudra une quasi-extase : les pins Douglas. Ce n’est pas un hasard si sa chambre d’hôtel, au Grand Nord, est tapissée de bois, sol, murs et plafond. Tout est en bois à l’intérieur. À son réveil dans ladite chambre, il anticipe le parfum des aiguilles de pin Douglas. Et lorsqu’il y rentre le soir, il souffle dans un petit sifflet de bois, d’un geste très théâtral, avec un sourire fullbright. Une attitude bien peu naturelle, celle du pantin actionné par des mains invisibles.

cooper arbres 1Dans le 1er épisode, il hésite à poser une question à la bûche de la Log Lady, malgré ses propres penchants en faveur de techniques d’enquête pour le moins « alternatives » – jeter des cailloux en référence au Tibet, ce n’est sans doute pas dans le manuel de base du FBI… Est-ce parce que la bûche en question, dont on se demande si elle ne remplace pas un enfant (le bois plutôt que la chair, à nouveau), lui rappelle trop sa nature profonde ? Dans le long métrage Fire Walk with Me, on retrouve par ailleurs un personnage vêtu de rouge et maquillé de blanc avec un long faux nez (le Jumping Man), ainsi qu’un enfant arborant un masque blanc étrange, sans yeux ni bouche, avec juste une pointe à l’endroit du nez et une tige marron partant du front.

TPFWWM bowie x3Plus encore, cette scène du long métrage où l’agent Philip Jeffries (joué par David Bowie) crie, en pointant l’index vers Cooper : « Who do you think this is there ? » (« Qui pensez-vous qu’il soit, celui-ci ? »), avec au même moment superposition du Jumping Man sur l’agent Cooper. Un Pinocchio en version Black Lodge…

Le nez, à nouveau, intervient dans le 2e épisode de la série, lorsqu’après avoir averti le shérif Truman du caractère pour le moins difficile d’Albert Rosenfield, Cooper lui prend le nez dans sa main en produisant un bruit de canard. Enfant dans un corps adulte, Dale Cooper s’amuse comme un gosse devant le comportement de Rosenfield, alors même que son ami, le shérif Truman, est au bord de l’explosion. Un manque d’empathie qui fait penser à la genèse même du personnage de Cooper : Frost et Lynch l’ont créé avec l’idée d’en faire plus ou moins un Sherlock Holmes moderne, un être qui n’est pas connu pour son humanité débordante ni sa sexualité assumée : « On a un peu chargé sur l’intuition avec Cooper, au-delà de ce qui se faisait habituellement, confie Mark Frost dans un bonus DVD. On a introduit ses influences tibétaines et sa croyance en l’analyse de ses rêves. Il est donc devenu un inspecteur à la fois freudien et holmésien. » Freudien : un aspect intéressant dès lors qu’on explore la dimension « féerique » de Twin Peaks.

Sans oublier le côté presque trop propret de sa tenue vestimentaire : on dirait une poupée Ken aux panoplies trop parfaites. Son visage trop blanc et lisse, ses cheveux trop gominés (on dirait une tête de Playmobil). Même la tête en bas, son caleçon reste en place ! Par certains côtés, l’agent Cooper est une figurine de lui-même.

L’agent Cooper règle ses contes

En débarquant à Twin Peaks, Dale Cooper fait surtout son entrée dans un monde de conte de fées. Il s’y sent comme un poisson dans l’eau, à tel point qu’il envisage rapidement d’y acheter un pied-à-terre, se lie d’amitié tout aussi vite avec nombre d’habitants du lieu, et parcourt la forêt comme s’il y était né. Ce qui, en définitive, est métaphoriquement le cas. On pourrait ainsi arguer que Cooper revient chez lui, voire retrouve la forêt de pins Douglas dans le bois desquels il a été sculpté. Tel un Pinocchio qui, devenu un petit garçon de chair, aurait oublié sa nature ancienne et s’en souviendrait vaguement en parcourant les rangées de pins où il retrouve, sans le savoir, son origine.

Le monde de Twin Peaks regorge de références aux contes, ainsi que l’analyse Marine Legagneur dans son article « Twin Peaks : Modernité du conte, conte de la modernité ». Le générique de la série agit comme la formule « Il était une fois ». La femme à la bûche, souligne Marine Legagneur, « fait office de sorcière, et présente bien des similitudes avec Baba Yaga, vivant comme elle dans une chaumière au milieu des bois, partageant avec elle son horreur des questions directes, son pouvoir sur la nature, et une forme étrange d’hospitalité hostile ».

s02e08 audrey deceptionOn peut aussi insister sur l’inceste, le tabou ultime, qui traverse toute la série et en constitue même le cœur vénéneux. Inceste de Laura et de son père Leland (certes possédé par Bob), qui mène à la mort de la jeune femme. Quasi-inceste d’Audrey et de son père Benjamin, avec cette scène à la fois drôle et hallucinante de tension, lorsque, dans le 8e épisode, venue incognito dans le lupanar One Eyed Jack’s pour enquêter sur la mort de sa camarade de classe, elle doit se cacher derrière un masque pour éviter d’être reconnue par son père.

Cette décision prise dans l’urgence est d’ailleurs ambiguë : elle a préféré risquer le viol par son géniteur (en espérant garder le masque sur le visage, seule partie de son corps non offerte au paternel, et laisser donc celui-ci dans l’ignorance de l’inceste) plutôt que la reconnaissance par Ben Horne de la nature sexuée de sa fille. Elle tente ainsi de préserver l’image qu’elle pense que son père a d’elle, image qui serait, en définitive, plus importante que sa propre intégrité physique et que les conséquences psychiques désastreuses d’un viol incestueux. Comme si elle préférait rester l’éternelle « petite fille dans l’esprit de papa » plutôt qu’un être réellement adulte opposé à son père.

audrey prie bed no sexLorsque, plus tard, elle prie l’agent Cooper de venir la sauver, elle est comme une Belle au bois dormant sexy, aux cheveux noirs plutôt que blonds, mais elle implore le mauvais prince : Cooper n’est pas venu à Twin Peaks sauver la princesse enlevée, mais enquêter sur une princesse déjà morte – sans oublier qu’il n’a pu sauver l’élue de son cœur, l’épouse de Windom Earle, dans le passé. Dans l’épisode 6, la confrontation de Cooper et d’Audrey, nue dans son lit du Grand Nord, est assez révélatrice du côté « maybe love but no sex » de Cooper : il lui parle de ses cicatrices amoureuses et des valeurs du FBI… Moins Prince Charmant, ceci dit (là où le « ils eurent beaucoup d’enfants » implique une forme de conclusion physique), que Pinocchio (un pantin devenu garçon, mais Gepetto pouvait-il seulement prévoir, lorsqu’il l’a taillé dans un bout de bois, qu’il lui faudrait les attributs physiques d’un vrai mâle ?)

horne audrey loupL’attitude de Ben Horne est elle aussi révélatrice du discours féerique de Twin Peaks. Il joue consciemment les Grands Méchants Loups lorsqu’Audrey se cache derrière un masque et repousse ses avances. Laura elle-même est comparable à Mélusine, qui s’enfuit lorsqu’une autre dimension de sa vraie nature est découverte : celle d’une femme-serpent, avide aussi d’autodestruction, de drogue, de sexe, etc. Si le « Jack » qui n’a qu’un œil fait penser au phallus, il évoque aussi Jack et la perche à haricots, en fusionnant Jack et sa « perche » dans un jeu de mots des plus psychanalytiques.

s02e08 laura bob chaperon loup 2Sans oublier, bien sûr, la cohorte de créatures fabuleuses qui peuple le Twin Peaks « réel » et son double « merveilleux » : géant, nain, loup-garou (Bob dans un corps de père). Le géant, dans ce cadre, initie une relation intéressante et nouvelle avec le héros : lorsque Cooper est au sol, baignant dans son sang, le géant lui apparaît et, après lui avoir tenu un discours classique de conte de fées (trois visions du futur pour prouver sa véridicité), lui prend sa bague. On pense ici au conte de Perrault Peau d’âne, où ce n’est pas une pantoufle de verre (Cendrillon) mais un anneau qui permet au prince d’identifier sa princesse. Un conte qui débute, sans surprise, par une menace d’inceste : la reine mourante fait promettre à son roi de n’épouser qu’une femme plus belle qu’elle ; or, la seule à remplir ce contrat est leur propre fille… que le roi s’empresse de demander en mariage. Telle Lara, Peau d’Âne devra fuir pour échapper à son sort.

Pinocchio dans un monde de fables et de magie, Dale Cooper est fasciné par une forêt où les arbres semblent animés, possédés par des esprits. Belle métaphore de lui-même !

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