#Analyse Twin Peaks : Donnie Darko fils de Dale

#Analyse Twin Peaks : Donnie Darko fils de Dale

Twin Peaks a contribué à ciseler tout un pan de la production sérielle jusqu’à nos jours. Mais le 9e art lui doit beaucoup lui aussi. La preuve avec Donnie Darko de Richard Kelly (2001).

Commençons par le commencement. Twin Peaks (la série et le film) et Donnie Darko débutent tous deux par un corps couché dans la nature. Dans l’œuvre de David Lynch, il s’agit d’une jeune femme assassinée et emballée dans du plastique, voguant au gré de la rivière ; dans le long métrage de Richard Kelly, c’est Donnie lui-même qui s’éveille au petit matin au milieu d’une route.

Un peu comme dans Twin Peaks, où la petite ville semble se définir par rapport à la forêt qui l’entoure, la protège et la menace tout à la fois, la Middlesex de Donnie Darko est d’abord présentée par la nature qui l’entoure, collines, forêts… Les premiers plans de générique fonctionnent ainsi, à l’instar des machines travaillant dans une gerbe d’étincelles et une couleur sépia envahissante (Twin Peaks), comme le « Il était une fois » des contes. Lorsque Donnie rentre chez lui ce matin-là sur son vélo, des ralentis présentent sa famille dans une forme de béatitude ‘middle class’ proche du générique de Blue Velvet de David Lynch : bonheurs simples, évidence de la nature et des petits travaux ordinaires, enfant qui fait du trampoline, père qui souffle les feuilles mortes, mère qui lit un roman de Stephen King sur la terrasse… Comme dans Blue Velvet, cette apparente harmonie cache de sombres secrets.

Le premier bémol arrive dès le repas du soir, avec une dispute entre Donnie et sa sœur aînée, suivie d’une discussion peu amène avec sa mère. Celle-ci lui dit : « What happened to my son ? I don’t recognize this person. » (« Qu’est-il arrivé à mon fils ? Je ne reconnais pas cette personne. ») Le double est aussi au cœur de Twin Peaks, motif culminant d’emblée avec le personnage de Leland Palmer, père aimant et démon violeur polymeurtrier.

oeils gros plansLes gros plans sur des points anatomiques précis évoquent également le style de Lynch, notamment l’oreille dans Blue Velvet et le fond de la gorge dans Twin Peaks. Il s’agit, dans Donnie Darko, plutôt de l’œil. Le dessin affiché au mur à côté du lit de Donnie est un œil en gros plan – dans la pupille duquel on aperçoit un crâne, détail qu’on découvrira plus nettement tout à la fin du film. Vers la 9e minute et demie, après un « Wake up » entendu sur écran noir, un œil s’ouvre en très gros plan. Ce motif reviendra à plusieurs reprises, marqué par le double motif du feu et de l’eau, notamment – deux éléments extrêmement prégnants dans Twin Peaks.

La vie des rêves et l’importance du nom commun

Donnie est somnambule. Sa première rencontre avec l’homme-lapin inquiétant se fait durant un de ces épisodes, rappelant Dale Cooper allongé sur le sol de sa chambre à la fin de la première saison de Twin Peaks, baignant dans son sang et recevant la visite d’un géant de conte de fées. Dans le cas de Donnie, il s’agit donc d’un homme-lapin (ou d’un homme déguisé en lapin d’Halloween) nommé Frank.

On ne saurait trop souligner l’importance du nom dans Twin Peaks, de nombreux articles ont déjà été consacrés à ce sujet. Référence culturelle – Madeleine Ferguson, la cousine brune de la blonde Laura Palmer et son sosie parfait (la couleur des cheveux mise à part), porte le prénom de la blonde morte dans le Vertigo d’Alfred Hitchcock et le patronyme du détective du même film, joué par James Stewart – ou ressort comique – le shérif Harry S. Truman porte le même nom qu’un président américain, jusqu’à l’initiale centrale (« un nom que je n’aurai aucun mal à me rappeler », dira l’agent Dale Cooper), tandis que le psychiatre Jacoby, lors de sa première rencontre avec l’agent Cooper, porte des bouchons d’oreille et croit entendre « Gary Cooper ». À l’inverse, les « méchants » du Black Lodge portent soit des surnoms-périphrases (« The Man from Another Place », « The Jumping Man »), soit des prénoms tout ce qu’il y a de plus commun : Bob, Mike…

frank donnie nomsDans Donnie Darko (un nom qui fait s’esclaffer Gretchen, petite amie de Donnie, qui lui demande s’il s’agit « du nom d’un super-héros »), la créature inquiétante évoluant dans un monde parallèle s’appelle donc… Frank. Le surnaturel troublant et menaçant, l’inquiétante étrangeté exige qu’il possède jusque dans sa dénomination une dimension universelle : l’étrange(r) est partout et peut surgir de n’importe où, s’incarner en n’importe qui, Monsieur Dupont ou le gars du coin prénommé Bob, Mike ou Frank.

Grâce à ce petit trip nocturne à la rencontre de Frank, Donnie échappe à la mort dans sa chambre à coucher (un moteur d’avion traverse le toit pendant la nuit et s’écrase dans ladite chambre). Tout comme Dale qui, dans sa chambre d’hôtel, survit à trois balles tirées à bout portant, grâce à un gilet pare-balles (porté de travers « à cause d’une tique », et qui lui vaut d’être blessé par une balle malgré tout). Ce n’est toutefois que partie remise, puisque, dans les deux cas, la fin de l’histoire ne permet pas à ces deux protagonistes de survivre (Donnie) ou de rester soi-même (Dale).

Un trombinoscope très twinpeaksien

L’entourage de Donnie rappelle par ailleurs la galerie de portraits des habitants de Twin Peaks par bien des côtés. Le père de Donnie ressemble à un Pete Martell mâtiné de Log Lady (pour sa perception des choses invisibles : sa remarque à propos du fait que Donnie a échappé inexplicablement à la mort par écrasement, « Quelqu’un doit veiller sur lui », n’a rien de la bondieuserie américaine de base). Sa mère fait penser à Sarah Palmer, la mère de Laura, avec son côté à la fois digne et à fleur de peau, et son rapport à l’alcool.

Quant à la vidéo que la prof bigote s’évertue à leur passer en classe, intitulée « Controlling Fear, Part One », avec son côté benêt et sa qualité médiocre, elle semble l’équivalent du « soap dans le soap » de Twin Peaks, intitulé Invitation to Love et qui agit comme miroir des événements de l’épisode lui-même.

13b they made me do itLe message écrit « Fire Walk with Me » retrouvé sur le lieu du crime de Twin Peaks trouve un écho dans le « They made me do it » peint sur le sol à côté de la mascotte mutilée du lycée de Donnie. L’élément « feu » occupe le cœur même de Twin Peaks et du travail de Lynch (sa grande exposition en France, voici dix ans, n’était-elle pas intitulée « The Air Is on Fire » ?). Or, on apprend, dans Donnie Darko, que le « Living Receiver » (incarné par Donnie) reçoit « souvent des pouvoirs de la Quatrième Dimension » : force, télékinésie, contrôle de l’esprit, aptitude à convoquer l’eau (sous l’influence de Frank, Donnie provoque une inondation dans le lycée) et le feu (il déclenche un incendie dans la maison de l’auteur de la vidéo « Controlling Fear »)…

10 vieille femme murmure oreille DDQuant à Grandma Death, difficile de ne pas y voir une Log Lady encore plus déjantée. La visite que lui rendent Donnie et Gretchen peut être mise en parallèle avec celle de Cooper, Hawk, Truman et le Dr Hayward à la Dame à la bûche : celle d’une recherche d’informations dans un contexte hors de toute rationalité. Donnie cherche des réponses à son mal-être (reflété par la menace qui plane sur la survie de l’univers tout entier), tandis que Cooper est en quête du meurtrier de Laura Palmer. Ceci dit, et c’est plutôt étonnant finalement, c’est l’agent Cooper qui se montre le moins réceptif à ce que la bûche peut lui révéler, lui qui, pourtant, fait appel à la sagesse tibétaine et à l’interprétation de ses propres rêves pour résoudre ses enquêtes.

À ce sujet, et pour conclure en bouclant la boucle du rêve, on peut citer la lettre que Donnie écrit à Grandma Death : « I can only hope that the answer will come to me in my sleep. » (« Je ne peux qu’espérer que la réponse me viendra dans mon sommeil. ») Or, le nom du meurtrier de Laura Palmer, Bob, n’est-il pas révélé à l’agent Cooper dès le début de la série… mais en rêve ?

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