#Analyse : Twin Peaks… et le feu danse avec moi (1/2)

#Analyse : Twin Peaks… et le feu danse avec moi (1/2)

La série Twin Peaks est comme une chorégraphie complexe aux multiples danseurs. Analyse de quelques entrechats dans la série de Lynch et Frost, entre ces volutes de fumée où se cache le diable et la course de l’eau qui charrie les corps, le feuillage qui vibre à la lumière des torches et les machines en leur ballet automatique… Attention, spoilers, forcément (la deuxième partie de cet article est disponible ici).

Chez David Lynch, et particulièrement dans la série et le film Twin Peaks, la danse est, au sens propre, un langage crypté qu’il s’agit de décoder. La scène la plus évidente est celle de la femme en rouge dans le long métrage Fire Walk with Me. Chaque élément remarquable de son attitude, chaque détail étrange de ses vêtements est porteur de sens et analysé en tant que tel par l’agent Desmond. Par exemple, son air dégoûté suggère qu’il y aura des problèmes avec les autorités locales. Le fait qu’elle danse sur place signifie que les enquêteurs devront beaucoup se déplacer. Quant à la rose bleue, le mystère reste entier…

Dans la série télévisée, les choses sont un peu plus complexes et profondes. Plusieurs sortes de danses, en effet, y prennent place. Celles du Man from Another Place (le nain habillé de rouge, résident du Black Lodge) et de Leland Palmer sont les premières à venir à l’esprit. Elles ne doivent toutefois pas occulter les autres, plus métaphoriques, qui se multiplient au fil des épisodes. Petit tour d’horizon concentré sur une première saison très riche en la matière.

La danse du feu et des machines

générique danse feuDès le générique du pilote, le ton est donné. De la fumée sort de l’usine, séquence prolongée par la danse des disqueuses. Aucun être humain n’est visible dans le générique, largement occupé par les machines qui, de leurs mouvements automatiques et parfaitement répétés, lancent des gerbes d’étincelles obliques. On peut ici penser à la « roue de la vie » du bouddhisme, référence au Tibet tant aimé de l’agent Cooper et qui marque l’aspect cyclique de l’existence. Façon aussi d’exprimer une forme d’emprisonnement dans un cercle bien clos, dont on ne peut s’échapper. Ce n’est sans doute pas non plus un hasard si le titre « Twin Peaks » apparaît sur fond de gerbe d’étincelles, au moment précis où le thème musical atteint une forme d’apogée.

Outre cet aspect secondaire, l’élément feu est plus directement représenté, par exemple autour de la 11e minute, lorsqu’après avoir vu Audrey Horne partir pour le lycée, on passe à un plan fixe sur le feu qui brûle dans l’âtre du bureau de son père, et devant lequel se tiennent Benjamin Horne et Leland Palmer. Soit l’homme qui a concouru à la chute de Laura Palmer (et l’un de ses amants) et celui qui l’a tuée (et violée depuis qu’elle a 12 ans). Dans le 5e épisode, la Log Lady donne au feu une dimension plus luciférienne : « Mon mari était bûcheron. Il a vu le diable. Le feu est le diable qui se cache derrière la fumée. »

Le feu opère aussi, dans Twin Peaks, sous forme de langage. Le message retrouvé sur le lieu du crime est assez clair : « Fire walk with me », « Le feu marche avec moi », écrit avec du sang et retrouvé à la base d’un monticule sur lequel trône une moitié du pendentif en forme de cœur partagé entre Laura et James.

La couleur de la Chambre rouge, dans la scène qui clôt le 2e épisode, est aussi une référence évidente au feu. La danse du nain habillé lui aussi de rouge, filmée à rebours pour ajouter à l’étrangeté de la séquence, est notamment coupée par un plan sur un linge imbibé de sang. C’est dans ce rêve de l’agent Cooper que lui sont révélés deux noms de « démons » : Mike le manchot et Bob le tueur.

pilote ventilateur palmer 2Associées à la figure du feu et donc à celle du mal, les machines obéissent généralement à un mouvement circulaire. La danse du ventilateur, au plafond du hall de nuit dans la maison des Palmer, est par exemple un motif que l’on peut rapprocher du ventilateur dans le film Angel Heart d’Alan Parker, là aussi associé à l’idée de damnation. Dans Twin Peaks, il agit comme un inquiétant signal du monde noir, de la présence des démons sur terre. La composition du plan dans le premier épisode (autour de la 9e minute), quand Sarah Palmer se rend à la chambre de sa fille qu’elle croit endormie, est assez incroyable : la rampe de l’escalier qui monte et bifurque à l’horizontale vers la gauche, avant de repartir vers le haut à gauche, et les marches qui occupent le quart inférieur droit. La porte ouverte. Et ce ventilateur à lampes qui trône au sommet de tout comme un dieu païen aux quatre yeux globuleux, réclamant du sang inlassablement.

La danse de l’eau

Directement après le feu et les machines, le générique de Twin Peaks passe sur l’élément opposé avec le fleuve et la chute d’eau. Ce sont d’ailleurs les seules vraies occurrences du motif aquatique dans Twin Peaks : le fleuve qui charrie le corps de Laura, et surtout la chute d’eau associée à l’hôtel du Grand Nord, propriété de Benjamin Horne et où séjourne l’agent Cooper. Un lieu d’échange d’informations, entre Ben Horne et ses partenaires/complices, entre Audrey et Cooper. Un lieu de duplicité et de violence aussi.

s01e02 james donna chute eau 2Or, le motif de la chute d’eau, tel le lieu où Sherlock Holmes et le Dr Moriarty s’affrontent, est précisément analysé par Carl Gustav Jung comme un transfert d’informations du haut vers le bas, du transcendant vers l’immanent, de l’esprit vers le corps. Mais aussi comme le lieu de la réconciliation des contraires, la chute d’eau jetant un pont entre le ciel et la terre. Espace de passage vers l’Autre Monde aussi – et fort logiquement, c’est sur la rive du fleuve que l’on retrouve le corps de Laura, et non au fin fond de la forêt par exemple. Charon sur le fleuve Styx, dans les Enfers grecs, n’est pas loin.

Dans les autres utilisations de l’eau, signalons que Twin Peaks peut faire preuve d’un humour confinant au potache. Dans le 1er épisode, le spectateur assiste à un enchaînement de séquences plutôt suggestif : James est invité à un dîner chez les Hayward pour rencontrer les parents de Donna (univers sage et rangé), tandis que Ben et Jerry Horne se rendent au lupanar One Eyed Jack’s pour « inaugurer » la petite nouvelle. Au plan de Benjamin Horne suivant celle-ci (dans un couloir évoquant un passage organique, pour tout dire… un vagin) vers la chambre, suivent un plan sur Donna et James finissant par s’embrasser à la fois fougueusement et gentiment sur le canapé des Hayward, puis un autre sur la chute d’eau proche du Grand Nord, mimant donc une éjaculation. Sans parler, bien sûr, du nom du lupanar (« Jack n’a qu’un œil », métaphore bien peu déguisée du phallus).

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