#Analyse Twin Peaks… et le feu danse avec moi (2/2)

#Analyse Twin Peaks… et le feu danse avec moi (2/2)

La série Twin Peaks est comme une chorégraphie complexe aux multiples danseurs. Analyse de quelques entrechats dans la série de Lynch et Frost, entre ces volutes de fumée où se cache le diable et la course de l’eau qui charrie les corps, le feuillage qui vibre à la lumière des torches et les machines en leur ballet automatique… Attention, spoilers, forcément (la première partie de cet article se trouve ici).

La danse des arbres et des esprits

pilote visage laura feuillage 3Plus riche que celui de l’eau, le motif des feuillages mouvants traverse toute la série. Le premier vrai plan de ce type, dans le 1er épisode, intervient autour de la 20e minute, juste après un gros plan sur le visage de Laura dans la morgue, et après que Leland l’eut identifiée et fut sorti de la pièce en sanglotant. Le visage sans vie de Laura contraste ainsi avec la mouvance du feuillage dans la forêt « possédée » qui entoure Twin Peaks.

Plus encore, dès la première apparition de l’agent Cooper, dans la voiture qui l’emmène vers Twin Peaks, les arbres lui sont associés. Jusqu’alors, lorsqu’un personnage se déplaçait, il le faisait toujours sur fond de décor fixe (à l’exception de Bobby et Shelly dans leur voiture, mais alors, la caméra était largement braquée sur eux). Avec un Cooper vu de profil, une grande place est accordée aux arbres qui défilent par la vitre. Dans ce cas-ci, c’est le personnage qui est fixe et la nature qui passe autour de lui. Façon d’associer le mouvement de la forêt, sa vie propre, à l’agent du FBI. D’autant que celui-ci manifeste une obsession comique pour les pins Douglas, leur image et leur parfum.

s01e02 bobby lampe torche 2Les arbres « dansent » dans le vent, mais ils sont également animés par la lumière des torches la nuit. Comme dans le 2e épisode, lorsque Bobby et Mike vont à la rencontre de Leo Johnson. La lumière danse doucement à l’aller, et plus furieusement au retour lorsque les deux jeunes hommes s’enfuient. Dans le 5e épisode, la Log Lady raconte ce qu’elle a vu et entendu la nuit de la mort de Laura : « Des rayons lumineux balayent les bois, dans les montagnes », sans qu’on sache précisément s’il s’agit d’une vision mystique ou d’une observation directe, ces deux dimensions s’entrelaçant avec la Femme à la bûche…

La « lumière dansante » peut par ailleurs s’exprimer différemment, telle cette scène du pilote, la première où l’agent Cooper est mis en présence du corps de Laura. L’agent spécial du FBI examine ce corps sous une lumière quasi stroboscopique provoquée par un éclairage défectueux. Un plan très lynchien que l’on retrouve sous deux autres formes dans le long métrage Fire Walk with Me : à l’arrière-plan du Hapt’s, le bar où se rendent les agents Desmond et Stanley (une lampe défectueuse, à nouveau), puis au Bang Bang Bar fréquenté par Laura et Donna (un véritable stroboscope, ici). Associée donc à la consommation d’alcool et de drogue et à la mort.

La forêt de Twin Peaks est un lieu proprement possédé. Dans le 3e épisode, un moment-clé dans la série, le shérif Truman explique à Cooper que de la drogue arrive à Twin Peaks par l’intermédiaire de Jacques Renault, mais surtout que « Twin Peaks est différente et loin de tout. Vous avez vu ? C’est comme ça qu’on l’aime. Mais on a le revers de la médaille à cause de cette différence. Les bonnes choses ont un prix. » C’est l’envers de la danse de la nature, son côté obscur : « Il y a un maléfice… quelque chose de très étrange dans les bois. Appelez-le ce que vous voudrez : ténèbres, présence… Il prend différentes formes, mais c’est là depuis la nuit des temps. Nous l’avons toujours combattu. »

Mais c’est peut-être la petite sœur de Donna Hayward, la meilleure amie de Laura, qui l’exprime le mieux. Dans le 8e épisode, elle lit, à un auditoire composé de sa famille ainsi que des parents et d’une cousine de Laura, un poème dédié à la morte : « Et je l’ai vue resplendissante dans la sombre forêt (…) Nous étions tristes et je l’ai vue danser. C’était Laura, vivante dans mes rêves. (…) La forêt était notre tristesse. La danse était un appel. C’était Laura. »

pilote pulaski lame contre boisLes motifs parfois s’opposent les uns aux autres. Dans le 1er épisode, la révélation de la mort de Laura et de la disparition de Ronette Pulaski, la fille d’un ouvrier de la scierie, convainc Josie Packard, propriétaire de l’endroit, de suspendre le travail. D’où ce plan où une disqueuse s’arrête contre le tronc qu’elle s’apprêtait à trancher. Deux disques, l’un organique (bois), l’autre mécanique et industriel (acier), cohabitent, partiellement mêlés là où la lame a malgré tout mordu la chair. Un mariage contre nature célébré dans l’immobilité entourant le drame d’une jeune femme morte et d’une autre disparue. Un plan suivi immédiatement par la vision de Ronette Pulaski marchant comme un zombie sur le pont de chemin de fer enjambant le fleuve qui a porté le corps de Laura… Acier contre bois, chair contre fer.

Audrey et la danse du sexe et de l’innocence

Les personnages de Twin Peaks ont pratiquement tous leur visage caché, leur sombre secret, leur double. Laura la gentille jeune femme qui livre les repas du service Meals on Wheels vs Laura la camée avide de sexe et d’autodestruction. Laura la blonde et Maddie la brune. Mais aussi Laura la blonde tuée et violée par son père vs Audrey la brune qui ne passe pas loin de l’inceste elle non plus.

audrey chaussuresAudrey est par ailleurs une des grandes danseuses de Twin Peaks. Mais elle danse seule, peut-être parce qu’elle est elle-même une dualité faite chair. Dès la 11e minute du pilote, on la voit, habillée très sagement, monter tout aussi sagement dans la voiture avec chauffeur et partir pour le lycée, après un gros plan sur ses chaussures. Façon de souligner tant le côté « jeune fille rangée » d’Audrey à ce moment (et jouer ainsi le contraste avec ce qui va suivre : les chaussures rouges qu’elle enfile sitôt arrivée au lycée, à la 20e minute – une dualité vestimentaire qui n’est pas sans rappeler Psycho d’Alfred Hitchcock, où Janet Leigh porte d’abord des sous-vêtements blancs puis, lorsqu’elle s’enfuit avec l’argent, enfile des sous-vêtements noirs… ou quand ce qu’on porte dessous révèle ce qu’on est dedans) que l’importance de ses pieds.

Car Audrey danse. Elle a son propre thème musical (voire plusieurs), qu’elle passe à fond à l’hôtel du Grand Nord (S01E01, 33er minute : son père qualifie d’ailleurs cette musique de « boucan ») et qu’elle lance au juke-box du dîner, le Double R (S01E02, 29e minute : Audrey affirme alors à Donna à propos de cette musique : « On se croirait dans un rêve », ce qui est hautement porteur de sens dans une fiction de Lynch et par rapport au personnage de l’agent Cooper, qui accorde une importance capitale à ses propres rêves dans son métier).

audrey danse 1Soulignons que, lors de cette même scène au Double R, Audrey est largement sexualisée dans sa discussion avec Donna. Elle commande du café et, de façon très suggestive, caresse du bout de l’index sa tasse de café, puis parle du café à Donna (qui avoue l’aimer, mais avec du lait et du sucre : comme une enfant). Audrey souligne que « l’agent Cooper adore le café », d’une manière très expressive. Les deux jeunes femmes éclatent de rire devant la signification très clairement sexuelle de cette affirmation.

Audrey incarne, au sens propre, cette dualité innocence/sexualité que Donna tente de ressentir en portant les lunettes de soleil de Laura. Mais là où le charme s’estompe lorsqu’elle dépose les lunettes, il demeure chez Audrey qui, par sa sexualité, se place, malgré son âge, au même niveau que Cooper. Elle va enquêter, se mettre en danger pour découvrir qui a tué Laura, risquer le viol, l’inceste et Dieu sait quoi d’autre. Sa danse, les yeux clos sur fond de son propre thème, est celle d’un rêve où les deux Audrey se rejoignent.

La danse du sexe intervient de façon évidemment plus explicite dans le Bang Bang Bar où Laura emmène la naïve Donna dans le long métrage. Mais aussi lorsque Bobby et Mike se retrouvent en cellule en face de James : s’engage alors une sorte de danse testostéronée, celle de deux mâles qui se disputent une même femelle (ci-dessous). Ou plutôt un mâle opérant une danse de domination, doublée de cris animaux, sur un autre mâle aux abois. Enfin, à la 37e minute du film, Bobby danse à reculons après une dispute et une réconciliation avec Laura, et tout le monde se met à danser autour de lui.bobby james prison

Leland et la danse de la douleur

Un autre personnage danse beaucoup dans Twin Peaks : Leland Palmer, père et meurtrier (et bien plus encore) de Laura. Sa première « danse de la douleur » intervient à la 36e minute du S01E02. Dans sa maison, Leland fait tourner un disque de R&B plutôt classique, saisit la photo encadrée de Laura, la tient à bout de bras et tourne sur lui-même en hurlant de plus en plus fort. Quand son épouse Sarah tente de l’arrêter, il lui rétorque : « Il faut danser pour Laura. » Résultat ? Il brise le cadre de la photo, se blesse les mains sur les morceaux de verre et macule le cliché de sang.

leland danse 1Le motif de la « danse de la douleur de Leland » interviendra régulièrement au fil de la première saison, toujours avec une connotation à la fois pathétique et grotesque. Ainsi, à la 29e minute du 3e épisode, on peut voir, dans la chute volontaire de Leland sur le cercueil de Laura au cimetière – ce qui détraque le fonctionnement des poulies supposées descendre le cercueil au fond du trou, avec pour conséquence de faire monter et descendre Leland et le cercueil comme un ascenseur rendu fou – un avatar de plus de cette valse de la souffrance de Leland, qui valse ici avec feu sa fille unique dans sa boîte.

À la 42e minute du même épisode, Cooper et Hawk discutent de l’âme. Et l’on voit Leland à l’arrière-plan, d’abord immobile, puis, le jazz aidant, commencer à bouger, sourire et débuter sa danse personnelle. D’abord comme s’il dansait avec quelqu’un d’invisible, puis tentant de danser avec les vraies cavalières qui l’entourent. Sans succès. Et il s’effondre…

Durant la réception en l’honneur des Islandais à l’hôtel du Grand Nord, rebelote : Leland et sa souffrance font le spectacle. La même musique déclenche chez lui un réflexe identique de danse mêlée de larmes. Catherine Martell fait semblant de danser avec lui pour sauver les apparences et le futur contrat immobilier que les Islandais doivent signer. À nouveau, le pathétique se mêle de grotesque, et Lynch parvient à faire rire et pleurer le spectateur en même temps. Cet antagonisme de sentiments reflète bien la thématique du double qui traverse toute la série, via notamment le motif de la danse.

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