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Anguilles démoniaques : psychogéographie du recouvreur de dettes

Anguilles démoniaques : psychogéographie du recouvreur de dettes

Note de l'auteur

Thriller au cœur du Japon déshumanisé des endettés et des usuriers, Anguilles démoniaques dépasse largement ce matériau de base en suivant les traces de Masaru, armoire à glacé dotée d’un cœur. Peut-être trop, d’ailleurs, pour son propre bien dans un univers d’une noirceur absolue, déchirée parfois par un éclair de bonté étonnant.

Le livre : Masaru Kurami, grand baraqué endetté jusqu’à l’os, a été « racheté » par Chiwaki, actif dans le recouvrement de dettes et la prostitution, notamment. Le terme « notamment » est important, rapport à tout ce que Masaru va découvrir – ou croire découvrir – à Kuromu, autour d’un élevage d’anguilles. Et ce ne sont pas les étranges livraisons qu’on lui demande de faire qui vont apaiser ses esprits. Au risque d’y perdre son âme. Et sa vie.

Mon avis : Yû Takada signe ici un thriller en permanence sur le fil du rasoir. Un thriller noir de jais, pourtant traversé d’éclairs de lumière. Un roman contrasté, autrement dit, qui joue avec art sur les approches et les angles de vue, sur les nuances d’émotions et d’expression – du cru extrême à la tendresse absolue – pour explorer tous les possibles d’une situation. Et si rien ne se conclut vraiment, c’est aussi pour coller à la vie elle-même. Car il n’y a que dans les films que le héros gagne à la fin, et que les méchants sont annihilés sans espoir de vengeance.

Masaru est un grand gars au fond gentil, un peu naïf, un peu paumé dans un monde d’adulte. Pas vraiment idiot, non ; vite perdu, submergé par ses émotions, voulant bien faire et cherchant la reconnaissance de l’autre. Il est très soumis à ses sensations, et éprouve beaucoup de difficultés à se fermer aux autres et à son environnement.

Trop empathique ? « Les rues sombres de Kuromu ne lui sortaient pas de la tête », écrit Yû Takada. L’auteur esquisse ainsi, dans Anguilles démoniaques, une vraie psychogéographie de l’usurier, maquereau à ses heures. La ville du recouvreur de dettes est un long tunnel menant à des débiteurs parfois désespérés, parfois violents, parfois juste volontairement absents. Avec un personnage foncièrement bon comme Masaru, on évite la violence physique, voire les tortures pratiquées par un Ushijima (lire la série manga terrifiante de brutalité Ushijima, l’usurier de l’ombre, par Shôhei Manabe, chez Kana – au passage, signalons qu’Anguilles démoniaques a été publié sous forme de manga en France par les éditions Komikku voici quelques années). Mais on ne peut éviter la noirceur des situations.

« Anguilles démoniaques » : Masaru en version manga

Ceci dit, ce roman n’est pas centré sur les bas-fonds des créanciers sans scrupules et autres yakuzas à la gâchette facile. Au contraire, il colle aux basques de Masaru, qui tombe amoureux d’une des filles dont s’occupe Chiwaki, qui s’inquiète pour une petite fille peut-être prostituée, qui a peur de Hide au visage ravagé par la foudre. Un Masaru découvrant sans cesse que les apparences sont trompeuses. Mais qui n’en retire pas, au final, de soulagement, et encore moins de rédemption.

Des éléments fantastiques saupoudrent le récit, explorant les limites de la compréhension (elle-même assez limitée, il faut le dire) de Masaru. Notamment la petite fille en question, lorsqu’elle apparaît comme un fantôme et se réfugie derrière l’autel d’un petit sanctuaire shintô (dédié au dieu renard Inari – lire l’extrait ci-après), mais aussi les rêves inquiétants voire horribles de Masaru. Le dieu Inari, bien sûr, n’a pas été choisi par hasard : divinité protectrice des prostituées, il est craint des hommes car il peut les ensorceler, voire les posséder, en prenant l’apparence d’une séduisante jeune fille.

« Ushijima, usurier de l’ombre » chez Kana

Parfait inverse de ce fantastique urbain, certains passages, par leur côté brut de décoffrage, rappellent davantage le Jack Ketchum d’Une fille comme les autres. Notamment la scène occupant le chapitre 23, d’une rare violence – et dont je ne peux parler sans spoiler toute l’affaire.

Reste un titre un peu mystérieux. On pourrait penser que les anguilles deviennent « démoniaques » à cause de ce qu’on leur offre à manger. Kumaru est souvent comparé à une bouche de l’enfer, c’est vrai. Mais cette image pourrait s’étendre à Masaru lui-même, obligé par sa propre misère à exploiter celle des autres ; par son propre malheur à commettre des actes inacceptables, proprement « démoniaques ». Les anguilles comme métaphores d’une société déshumanisée.

Restent, surtout, de nombreuses coquilles : « retrouver sa femme sa problème » (« sa » au lieu de « sans », page 263), « Masaru lança un regard à Masaru » (au lieu de « Chiwaki », page 264), etc. Dommage, même si cela n’entache pas vraiment le plaisir de lecture.

L’extrait : « Après le virage, Masaru s’immobilisa.
Là où, dans son rêve, se trouvait la maison du chien battu, il y avait un torii, un petit portique rouge de sanctuaire shintô.
Un sanctuaire voué au dieu renard Inari.
La peinture vermillon était écaillée et l’ensemble présentait un aspect vétuste. Néanmoins, le sol lui parut propre et assez bien entretenu. Hormis un corbeau qui déchirait l’air de son cri, le silence était total.
À l’instant même, quelque chose de blanc passa devant lui, très vite. Un horrible frisson le prit et lui secoua les épaules.
La chose s’immobilisa derrière le petit autel. Une fille. Les longs cheveux décoiffés, vêtue d’une robe blanche comme une robe de nuit. Elle était pieds nus. À moitié cachée par l’autel, de sorte qu’il ne pouvait distinguer les détails de son visage à cause de ses cheveux noirs qui lui faisaient de l’ombre. Il en voyait suffisamment cependant pour deviner que la fille souriait. Ou le fixait du regard d’un air mauvais, peut-être.
C’était la gamine de la fois dernière. L’enfant qu’il avait vue devant le rideau de fer de chez Maruyoshi. Celle qui s’était enfuie dans une ruelle transversale en hurlant comme si quelqu’un allait l’égorger. Et il n’était pas près d’oublier les horribles grognements de la vieille qui la poursuivait, non plus. »

Anguilles démoniaques
Écrit par Yû Takada
Édité par les Éditions De Saxus

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