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« Animorphs » ou les enfants soldats : l’impossible résilience

« Animorphs » ou les enfants soldats : l’impossible résilience

Nous sommes en 1996, quand paraît pour le premier volume d’une série qui durera cinq ans, écrite par K.A. Applegate. Animorphs. Ses héros s’appellent Jake, Cassie, Tobias, Rachel, Marco et Aximili-Esgarrouth-Isthill (bref, Ax, l’Andalite). Au début de la série, ils ont entre 13 et 14 ans, et doivent sauver la terre d’une invasion extra-terrestre, d’autant plus terrible que les Yirks, les ennemis, prennent et contrôlent le corps des humains (après avoir parasité celui d’autres espèces extra-terrestres, les Taxxons et les Horks-Bajirs). Les Yirks, des limaces, ne peuvent donc être détectée, l’invasion de la Terre est secrète et tout le monde est un ennemi potentiel. Pour cela, ces adolescents sont aidés par le pouvoir de morphoser : se transformer en n’importe quel animal dont ils auront acquis l’ADN. La série est un succès, traduite dans 25 langues elle sera même adaptée pendant deux saisons à la télévision.

Tobias, coincé en animorph de faucon.

Tobias, coincé en animorph de faucon.

Attention, cet article est un immense spoiler. Si vous lisez la série pour la première fois, ne gâchez pas votre plaisir et fermez cette page. De plus, nous parlerons d’Harry Potter. Risque de Spoilers aussi.

Animorphs est une série de plus de 48 livres. Chaque ouvrage est raconté du point de vue d’un des héros. Elle a eu ses hauts et ses longueurs, pour terminer sur une note douce-amère que j’ai eu beaucoup de mal à comprendre. Que d’ailleurs, je n’avais jamais compris jusqu’à cette année. Animorphs ne pouvait-il pas « bien » se finir ? Pourquoi avoir parcouru ce long chemin avec eux, pour arriver à une issue, certes pas dramatique, mais triste. Terriblement triste. Ne pouvaient-ils pas sauver le monde, et eux-même ? Dans Harry Potter de J.K. Rowling, tout se termine presque bien, ils vivent heureux et retournent à l’école, malgré les morts tragiques. Idem dans la série Mon prof est un extraterrestre de Bruce Coville. Même À la croisée des mondes de Philip Pullman finit mieux. Mais aujourd’hui, je crois avoir compris. Applegate a tout simplement écrit une fin crédible. Et mature.

La guerre, la mort, des enfants

La guerre dans la série n’est pas un vain mot. La force de cette série a été de prendre des enfants, d’en faire des soldats, mais en incluant le coût d’une telle décision. Les combats ne sont pas cachés. Ils sont parfois flous, parfois les Taxxons ou les Horks-Bajirs meurent alors que celui qui est en train de raconter l’histoire court sans se retourner. Les héros ont failli plusieurs fois perdre la vie, ont été mutilés lors de leur morphose. Ils ont développé une double vie, une double identité. Ils se cachent de leur famille, tout en vivant comme des enfants de leur âge.

Cassie, la compassion

Cassie, la compassion

Comme dans toutes les histoires pour enfants, ces épreuves les font grandir. Et souffrir. Certes, chacun des héros a sa façon de se battre, de se donner du courage et sont légèrement stéréotypés. Jake est le courage, Rachel la tête brûlée, Tobias le discret, Cassie est la compassion, Marco le comique, Ax est notre miroir. Ces qualités vont s’exacerber au fur et à mesure des livres, pour en devenir des défauts. L’humour de Marco devient plus sombre, Cassie se mets à la place des Yirks et Tobias, l’enfant battu, se rapproche d’une personne qu’il finira par perdre. Il reste « coincé » aussi dans sa métamorphose de faucon, se coupant à jamais du genre humain.

Là où un Harry Potter et une Hermione Granger, un Neville Londubat torturés, mis à morts, blessés, s’en sortaient et reprenaient une vie presque normal à la fin des livres de J.K. Rowling, Jake ne termine pas avec Cassie, Ax s’en va, Rachel meurt, Tobias ne parle plus à personne, s’enfermant dans une vie sauvage et solitaire, et Marco devient une célébrité qui fait des pubs. Avant que tous, sauf Cassie, ne décident de se lancer dans une dernière mission-suicide. Pourquoi une telle différence de traitement ? La faute sans doute à un récit national, traditionnel ou culturel qui n’a pas réussit à lancer le processus de resilience nécessaire à des enfants-soldats.

La résilience et le besoin du récit

Je remercie en effet Boris Cyrulnik et son Autobiographie d’un épouvantail pour m’avoir permis de comprendre la différence entre ces deux récits qui montrent le passage de l’enfance à l’âge adulte. Et le désarroi que j’ai ressenti face à la fin d’Animorphs. 

Marco, le comique

Marco, le comique

Cyrulnik explique ainsi que les traumatisés du génocide rwandais qui s’en sont le mieux sortis sont ceux qui ont pu mettre en place des groupes de parole traditionnels le soir au coin du feu. Encadrés par les leurs, ils mettaient en récit, parfois imaginaire, leurs souffrances et leurs histoires et  étaient compris et acceptés. Idem pour ces maisons d’enfants (des « ménages ») qui se sont créées dans ce pays, où les orphelins se retrouvaient entre eux pour vivre sous l’égide d’un enfant plus âgé, à reconstruire leurs vies. Il était plus facile pour eux de réapprendre à vivre que ceux qui sont partis, ont été adoptés, ou qui se sont retrouvés dans des villages où les traditions avaient été détruites et ne pouvaient pas parler. Le feu de camp n’existait plus ou s’ils étaient en Europe, ils n’osaient pas raconter leur histoire. En gros.

C’est le cas des Animorphs. Dans ce livre, les héros n’ont jamais été considérés comme des enfants. Pas une fois, au sortir de la guerre, n’ont-ils pu se retrouver et créer un endroit sécurisé où parler de leur expérience. Personne d’autres que ceux de la bande ne peuvent comprendre ce par quoi ils sont passés. Or la bande s’est dissoute suite à la mort de Rachel, sacrifiée par son Jake, son cousin, pour gagner la guerre. Les voilà devenus des héros quand ils étaient auparavant cachés, obligés de porter la honte des morts qu’ils ont données sans pouvoir « valoriser » cette expérience. La transcender ou la réinterpréter, pour entamer un processus de résilience. Tobias se coupe des humains qui ne l’ont presque jamais aimé. Il devient un épouvantail, une créature qui préfère ne plus sentir ses émotions, son corps d’homme. Marco se cache derrière un humour qui est la seule façon de ne pas devenir fou. Jake est en dépression.

À l’inverse, Harry Potter est depuis son enfance entouré par un conte, une légende, expliquée plus tard par une prophétie. Il n’a même pas besoin de créer un récit qui expliquerait ses souffrances, ses malheurs. Le récit lui est non-seulement offert, expliqué, il est même validé par la société qui le considère comme le héros. Ses malheurs ont de plus étaient partagées par un grand nombre de sorciers, qui savent ce qu’il a vécu et donc endossent sa souffrance. Il n’est pas seul, il continue de voir ses amis, construit une famille à qui il ne cache aucun secret, au vu des prénoms choisis pour ses enfants. Il a accepté ce qu’il a fait et a été accepté pour ça.

Animorphs et une autre fin ?
Une andalite et un Hork-Bajir

Une andalite et un Hork-Bajir

Finalement, il n’y aurait pu avoir d’autre fin à Animorphs. Si Rachel était restée en vie, n’avait pas été sacrifiée, peut-être que l’unité du groupe n’aurait pas volé en éclat, peut-être aurait-il pu se retrouver et parler ensemble de leurs traumas. Peut-être auraient-ils dû partir avec Ax, aller dans un autre monde qui connaissait mieux les horreurs infligées par les Yirks.

Il est intéressant de noter que dans cette série-fleuve, une seule personne s’en sort. Il s’agit de Cassie. Cassie est la seule à avoir tendu la main aux envahisseurs à un moment de l’histoire. À avoir voulu se mettre à leur place, acceptant même de se sacrifier et de se changer en chenille, pour le reste de sa vie. À leur offrir le cube andalite, qui contient le pouvoir de la morphose, pour leur montrer qu’ils peuvent vivre sans être des parasites. Cassie est le message d’espoir de K.A. Applegate, celle qui arrive à récupérer une vie presque normale. Elle ne s’est pas juste investie dans la guerre. Elle a tout fait pour la paix et pour que celle-ci fonctionne. Elle a été dans « l’après » et ainsi a pu grandir.

Animorphs a sans doute marqué de nombreuses personnes par son aspect SF, ses (méta)morphoses et l’univers complexe développé dans des livres qu’on estampillerait aujourd’hui « young adults ». Mais si nous pouvons voir aujourd’hui autant de fanart sur Tumblr ou un phénomène de relecture, c’est aussi parce que l’histoire a été intrigante, que le final a fait souffrir beaucoup de lecteurs ou en tout cas, fait sonner la fin de l’adolescence. Ils sont partis en combattant, nous écrivait K.A. Applegate. C’était à nous de poursuivre leurs aventures. Ou de construire un monde, sans eux, en adulte.

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