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Apocalypse Snow (critique de Snowpiercer, Le Transperceneige de Bong Joon-ho)

Apocalypse Snow (critique de Snowpiercer, Le Transperceneige de Bong Joon-ho)

Note de l'auteur

Après avoir brillamment réinterprété la comédie noire avec son premier long métrage Barking Dogs Never Bite, le thriller avec Memories of Murder, puis le film de monstre avec The Host et enfin le polar avec Mother, le réalisateur sud-coréen surdoué Bong Joon-ho s’intéresse cette fois-ci à la science-fiction post-apocalyptique par le biais du très attendu Snowpiercer. Épaulé par un casting international trois étoiles majoritairement composé d’authentiques fans du réalisateur (John Hurt, admirateur de la première heure, fut d’ailleurs un allié précieux durant le montage financier du film), un budget confortable avoisinant les 40 millions de dollars, et le soutien indéfectible de l’illustrateur de la bande-dessinée originale, Jean-Marc Rochette, le jeune prodige de Daegu propose une œuvre impressionnante de radicalité et de maîtrise. Fable d’anticipation sombre souvent nihiliste mais non dénuée d’optimisme, Snowpiercer prouve, s’il en était encore besoin, la capacité de Bong Joon-ho à s’approprier différents univers en imposant sa maestria technique imparable et affirme son ton si particulier oscillant constamment entre drame pur et dur et humour noir décalé.

Après l’échec d’une expérience pour lutter contre le réchauffement climatique, le monde se trouve plongé dans une nouvelle ère glaciaire. Les seuls survivants de la planète sont les habitants du Transperceneige, un train voyageant autour de la terre, propulsé par un moteur à mouvement perpétuel. Un système de castes règne au sein du train, mais la révolte gronde.

En queue de ce train subsistent les pauvres, en tête se prélassent les nantis et entre les deux siège l’autorité répressive faisant tampon afin que jamais ces deux mondes ne se rencontrent. Mais une révolution est en marche et cette mécanique en perpétuel mouvement, renfermant paradoxalement une société immuable, accueille ce choc des classes prétexte à un déluge de violence au terme duquel naîtra une nouvelle société… ou le chaos absolu. Huis clos épique, Snowpiercer nous projette ainsi dans un système malade prêt à imploser.

Un écosystème contrôlé symbolisant parfaitement notre monde et ses différents paliers d’injustices communément admises par tous pour le bien de la “société”. Traitée simplement mais avec doigté, sans jamais trop appuyer le trait, la remise en cause de cette dictature hermétique censée régir le microcosme carcéral de ce train, cette dynamique implacable de la confrontation sociale, est le moteur propulsant admirablement l’histoire. Une toile de fond parfaitement exploitée impliquant constamment le spectateur dans un récit enlevé.

Dans ce parcours initiatique et chaotique, rappelant dans sa structure le Apocalypse Now de Coppola, Curtis/Willard remonte non pas une rivière mais un train pour lever le voile sur des micro-mondes hallucinés tour à tour poétiques et colorés puis sombres et ultra-violents. À la recherche d’un Wilford/Kurtz mystique et déifié ayant perdu tout contact avec la réalité, il en viendra lui aussi à questionner sa propre moralité et ses réelles motivations pour finalement se redécouvrir en tant qu’homme et répondre aux questions restées en suspens dans les limbes d’un sombre passé refoulé dont nous ne connaîtrons la véritable nature qu’en toute fin de film.

À bien y regarder, l’univers de Snowpiercer correspond parfaitement au cinéma de Bong Joon-ho. En effet, dans ce microcosme embouteillé, cette société comprimée et schématisée à l’extrême, se trouvent déjà accolés les uns aux autres les rythmes, les tons et les décors de différents mondes cinématographiques. Logique alors que ce grand amoureux du mélange des genres se soit très vite intéressé au potentiel hautement filmique de la dystopie de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette, avant même qu’une traduction coréenne ou anglaise de l’œuvre soit éditée.

Ainsi, le réalisateur sud-coréen adapte parfaitement sa conception de la réalisation à la structure de son scénario. Protéiforme, son approche visuelle devient alors nerveuse lors de combats frénétiques filmés caméra à l’épaule afin de signifier une certaine confusion. Épique et plus fluide lors de scènes de foule mises en valeur par de longs travellings ahurissants. Plus posée et calme durant quelques moments de répit gérés avec soin. Exploitant à merveille son terrain de jeu, le cinéaste impose donc à chaque nouveau wagon traversé une nouvelle ambiance, une nouvelle cadence. Snowpiercer fonctionne ainsi grâce à un jeu sur les ruptures de ton et une certaine irrégularité rythmique ayant pour effet de maintenir une tension perpétuelle captivant irrémédiablement le spectateur.

Toujours aussi maître de sa grammaire cinématographique, Bong Joon-ho exploite admirablement le monde confiné de ce train et sa topologie si particulière. Il livre ainsi un film au découpage irréprochable et à la mise en scène d’une grande inventivité, employant avec ingéniosité différentes focales pour jouer sur la profondeur de champs et les proportions afin de rompre une certaine monotonie, soignant la composition de ses cadres pour améliorer la lisibilité de chaque scène et démontrant par là-même dans chaque plan son extraordinaire savoir-faire. Une prouesse notable dans un environnement clos et exigu demandant une grande créativité afin d’être convenablement exploité. Car ici, aucune idée ne semble téléphonée, surexploitée ou banale. Tout paraît découler d’une réflexion et d’un soin particulier apporté à la mise en image du métrage.

Superbement photographié par Hong Kyung-Pyo (déjà à l’œuvre sur Mother), porté par une direction artistique extrêmement détaillée et cohérente, des effets spéciaux solides, Snowpiercer est également habité par un casting irréprochable investi à 100%. Bien sûr, on pourra regretter le sous-emploi du génial Song Kang-Ho dans un rôle “comic relief” plutôt ingrat n’exploitant que trop peu son immense talent. Mais impossible de faire la fine bouche devant les performances convaincantes des leads Chris Evans et John Hurt ou de ne pas être fasciné par la composition improbable de Tilda Swinton dans un rôle de mégère psychotique aussi caricatural que délectable. Un travail de direction d’une grande précision, d’autant plus impressionnant qu’il est mené par un metteur en scène dont l’anglais n’est pas la langue native.

S’inscrivant dans la droite ligne des œuvres précédentes de Bong Joon-ho, Snowpiercer raconte encore une fois l’histoire d’un simple groupe de parias mis au banc de la société et parvenant à sortir de leur condition en livrant un combat qui les dépasse amplement. Creusant ainsi le même sillon, l’auteur explore ici un nouveau genre et livre encore une fois un film passionnant du début à la fin, démontrant avec force son aptitude à perpétuellement se réinventer. Réussite incontestable, aventure haletante sans temps mort, Snowpiercer est l’exemple même du divertissement audacieux et intelligent. Une œuvre ambitieuse, étonnamment violente et sombre, dont la résonance philosophique apporte ce supplément d’âme manquant cruellement à la plupart des productions contemporaines du genre, sclérosées par la surenchère de moyens et le manque d’ambition thématique les entraînant souvent dans les territoires nauséabonds de la médiocrité. À voir absolument.

En salles le 30 octobre
2013. Corée du Sud. Réalisé par Bong Joon-ho. Avec Chris Evans, John Hurt, Tilda Swinton, Song Kang-ho, Jamie Bell, Octavia Spencer

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