App, le film sur une app à voir avec une app

App, le film sur une app à voir avec une app

ATAWAD : Any Time, Any Where, Any Device. En VF, ça donne “la mobiquité”, ou la propension à être connecté tout le temps et partout, principalement via son mobile. Même en salle de cinéma. Une étude montre qu’ils (vous ?) sont 9 % à se servir d’un smartphone lors d’une projection. Cette génération atawad vient peut-être de trouver son film culte, App, celui où non seulement elle est autorisée à utiliser son smartphone en salle, mais où elle a intérêt à s’en servir si elle peut piger whodunnit. Un miracle pour certains, une malédiction pour d’autres : le grand écran assisté par un plus petit, c’est comme une béquille, on finit toujours par se casser la gueule à un moment.

Le cinéma augmenté ne date pas d’hier, et si nous n’avons pas eu la chance de renifler les odeurs de pet merdeux de Divine dans Polyester de John Waters grâce au Smell-O-Vision, d’autres plus récemment ont eu “vent” des odeurs de l’écran dans Spy Kids 4 de Rober Rodriguez avec son procédé de 4D Aroma-Scope. C’était mignon, limite poétique. Mais à l’heure de la techno-paranoïa, le pragmatisme l’emporte sur la fantaisie et le prochain chic en matière d’expérience augmentée au cinéma s’appelle App, le film sur une app qui se regarde avec une app. Ce n’est plus de la mise en abyme à ce stade, on touche le fond.

App, c’est d’abord un film hollandais de Bobby Boermans, un techno-thriller autour d’une étudiante en psycho de 21 ans totalement addict à son téléphone à la suite d’un tragique accident. Alors qu’elle utilise une application nommée Iris (Siri à l’envers, tada !), cette dernière se met à échapper à tout contrôle et provoque chaos/horreur dans la vie des utilisateurs. Sauf qu’avant de vibrer avec son téléphone dans un fauteuil, le spectateur est invité avant d’entrer en salle à télécharger l’app de App (!) sur son smartphone sous Android ou iOS. Mais pourquoi as-tu acheté un Nokia Lumia, dis ?

“Non mais allô quoi ! Google Maps, ça peut pas te voir dans la nuit, tu vois. Ils nous trouveront jamais.”

S’il y trouvera un trailer, quelques infos sur l’histoire et les personnages, l’intérêt n’est pas là. Utilisant un procédé de reconnaissance automatique des contenus comme Shazam, l’application réagira à des watermarks audio insérés dans le film, inaudibles à l’oreille humaine. Ses stimuli permettront ainsi au spectateur de recevoir des infos supplémentaires sur son petit écran. “C’est un thriller rythmé naturellement, mais nous avons placé 35 moments durant le film où il est possible d’obtenir des informations supplémentaires”, explique Robin de Levita, créatif chez Imagine Nation, compagnie mère de la société productrice du film.

Pour ne pas occasionner une cacophonie totale, les notifications se font par vibration et les contenus sont exclusivement visuels. “Par exemple, on pourrait retrouver deux personnes dans une pièce avec une bombe à retardement, ignorant le temps qu’il leur reste avant l’explosion”, envisage de Levita, “et sur le second écran, les spectateurs connaîtraient le compte à rebours”. La jolie blonde reçoit un message creepy : bim, tu le reçois aussi. Elle se fige d’effroi en découvrant une image/vidéo sur son tél. : bim, tu l’as aussi. Fantastique, tout ce suspens évacué, c’est mieux pour mon capital cardio-vasculaire, non ?
Pour connaître l’étendue des bonus apportés par l’application durant le film, il faudra attendre le 4 avril prochain, date de sa sortie en salles au Pays-Bas. Mais là-bas, on y croit dur : le film occupera 110 salles, soit 10 de plus qu’un blockbuster hollywoodien comme A Good Day to Die Hard.

“Mais comment je vais faire sans Google Reader ?”

À en juger par la qualité de la bande annonce, tout cela ressemble à un mash-up de Scream, pour les effets jumpseat du gimmick téléphonique, et de Millenium, pour le côté “techno girl qui fait de la moto à donf dans la nuit sombre”. Alors que le distributeur international du film avance fièrement que “l’histoire nourrit l’app et l’app nourrit l’histoire”, on se demande plutôt si le film n’a pas été fait pour nourrir l’application, et point barre. Film gadget ou précurseur d’une nouvelle tendance, App est surtout une tentative de répliquer en salles les nouveaux dispositifs de second écran développés pour la télévision. Sauf que ces derniers procédés de second écran rencontrent du succès, non pas sur de la fiction, mais sur quoi ? La téléréalité, le sport, les talkshows et JT. Des programmes qui s’accommodent volontiers d’un visionnage multi-tâches où l’on checke Twitter/Facebook, tout en préparant sa choucroute.

Pour l’intégriste de la projection cinématographique, cet arsenal de smartphones illuminant des salles plus tellement obscures, vibrant à l’unisson et à répétition, c’est un putain de cauchemar. Et mon immersion, bordel ? Les créateurs de App ne sont pas totalement cons non plus : “Le film aborde la façon dont la communication a totalement changé nos vies, peut-être pour le pire. Si ça (l’application) détourne notre attention, c’est un peu le sujet du film”.

Car l’un des fabuleux pouvoirs du 7e art est de provoquer cette suspension de crédulité, auquel la projection en salle participe grandement. Communiant ensemble dans le noir, nous nous détachons de notre enveloppe corporelle, entourés par la matière sonore du surround… Un trip sensoriel total. Le cinéma c’est “une écriture narrative capable de produire un effet à la fois de réel et de fiction, effet qui aspire le spectateur dans un état de suspension et d’abolition de toutes contraintes spatiotemporelles”, écrit Marcin Sobieszczanski, chercheur en sciences de la communication et en art et sciences cognitives.
Seulement voilà, cet instant de grâce n’est peut-être pas l’apogée de l’expérience cinématographique. Sobieszczanski avance que l’immersion dans l’image cinématographique n’est pas encore l’immersion totale et envisage “de nouvelles possibilités d’interaction spectatorielle” offrant autant de perspectives nouvelles en techniques narratives.

“T’as vu ? Avec mon filtre InstaBlam, elle rend vachement mieux la tof du chien écrasé.”

La rupture de la communion béate et silencieuse n’est pas forcément rétrograde en effet. Quand les “anciens” évoquent les soirées des années 80 au Grand Rex, où les spectateurs vociféraient, s’interpellaient, quand ils ne s’en prenaient pas aux personnages à l’écran eux-mêmes, ces moments-là demeurent en eux des souvenirs de cinéma inoubliables. Le théâtre sait aussi rompre cette frontière invisible entre acteurs et spectateurs, voire l’encourager. Alors faut-il repenser notre expérience de cinéma et “faire avec son temps”.

Plutôt que de servir de béquille à ce que l’on voit à l’écran, pourquoi ne pas se servir du téléphone comme d’une console de jeu Wii U pour créer une seconde entrée narrative et ainsi de proposer par exemple une carte de la Terre du Milieu dans The Hobbit ou une seconde caméra filmant le contre-champ, voire une autre pièce lors de scènes clés dans un film à suspens ?

Pour les exploitants et distributeurs, ce serait aussi une façon de dégager de nouveaux revenus, en proposant une expérience enrichie contre une app payante, à la manière des places VIP des salles Pathé+ aujourd’hui. On est bien d’accord, tout ça relève d’un futur dystopique pour les cinéphiles, mais il ne s’agirait pas du premier scénario d’anticipation à se concrétiser. Ubik, nous voilà.

Le site du film App

Le trailer de App :

Alfred Hitchcock présente “Please do not texto during the movie because it makes every one Psycho!”

P.S. : à lire également, ce papier de Michel Chion (Cahiers du Cinéma) sur la représentation du téléphone au cinéma

 

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