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Quand le sage montre la lune : Critique de Stranger Things (#TeamContre)

Quand le sage montre la lune : Critique de Stranger Things (#TeamContre)

Note de l'auteur

Effectivement, ça bastonne au Daily Mars, comme un peu partout sur les réseaux sociaux, dès qu’on essaie d’émettre des réserves sur une série rapidement (auto ?) proclamée série de l’année (oh oh, The Night of, ça vous dit quelque chose, par exemple ?), mais qui ressemble plutôt à un coup magistralement orchestré, un de ces hold-up tellement calibrés qu’ils pourraient être écrits par une I.A. (intelligence artificielle) sur la base des données téléspectateurs… Ah, mais on me dit que c’est l’étape suivante, formidable !(1) 

Spoileeeeeeeeeeeeeeeers !

SPOILEEEERS !!! SPOILERS EVERYWHERE !!!

Show Business ou Business Show ?

Regarder Stranger Things, c’est comme mater un film au cinéma à côté d’un gros lourd qui passe son temps à vous tapoter l’épaule en vous disant entre deux machouillages de pop-corn : « Hey, t’as vu, là c’est E.T. ! T’as vu, là c’est Poltergeist, hey, t’as vu, t’as vu… « , et à qui on a envie de répondre  » LA FERME, Pétard ! »

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E.T. était vachement moins lourd… Tais-toi et pédale !

Alors, OK, on peut aimer ou non une œuvre… sans pour autant perdre son sens critique. Et nous sommes nombreux à adhérer totalement à cette école, déclinée par Wilder, révérée par Truffaut et magnifiée par Hitchcock, celle qui enseigne que l’intelligence première d’une création artistique est d’embarquer le public par une histoire, par le beau, le bizarre, le choquant, le passionnant, bref, des choses qui remuent, avant de lui asséner sa vision du monde, sa morale ou tout autre message. Mais voilà, à l’autre bout du spectre, il y a les exigences mercantiles, et donc ces excroissances commerciales qui pillent, clonent et rebootent sans grand talent, parfois juste assez de fun pour faire oublier leur vacuité, parfois non. À trop fabriquer de l’histoire pour un marché, on conçoit des monstres idiots et boiteux. Et c’est le cas de ce « machins plus étrange » qui réussit l’exploit d’être mal écrit, sans profondeur et de véhiculer des valeurs discutables.

C’est l’histoire d’une bande de copains un peu marginaux qui jouent à Donjons & Dragons, y’en a un qui disparaît puis une fillette tombe du ciel et c’est là que les vrais problèmes commencent ! Oui, déjà en résumé, ça sent moyen. Bon, ce n’est pas le pire. Le petit gars a été enlevé par un monstre, la fille – prénommée Onze (11), du binaire sûrement, donc 3 en décimal, hein, alors ? Heu… non rien, en fait, c’est Eleven en anglais, diminutif El = ELLE, LA fille ! Tellement original… – la fille, donc, dit « je suis le monstre » et à la fin, elle meurt pour tuer le monstre (normal, c’est elle, faut suivre, pas comme si c’était compliqué !) et le garçon est vivant, normal, ça fait quand même huit épisodes que sa mère le cherche, on n’va pas lui faire ça !

Attention, Barb, ça va couper...

Attention, Barb, ça va couper…

Cela dit, on a montré qu’il avait bien tué Barb (la grande copine rousse à cheveux courts, enlaidie à lunettes et seule parce qu’elle ne couche pas avec des connards, et qui mérite bien ce qui lui arrive, franchement !), donc peut-être qu’ils sont vraiment en danger ? Suspens ? Heu… non. En outre, elle se fait boulotter alors que sa copine Nancy l’a abandonnée pour aller voir le loup pour la première fois… inutile de développer.

D’un autre côté, il y a les méchants scientifiques d’état parce que la recherche, c’est le mal, évidemment, dans les 80’s ils faisaient rien qu’à le dire… ou peut-être que les scientifiques d’E.T. symbolisent l’éventuelle nouvelle vie de la mère d’Elliot, la fin de l’espoir de retour du père absent, ou ce qui oblige à grandir, dans une œuvre sincère, donc universelle, qui racontait, entre autres, la fragilisation de la cellule familiale et la difficulté de renoncer à l’enfance(2). Que nous raconte Stranger Things ? Rien. Il assemble sans cervelle, même le Dr Frankenstein a fait mieux avec ses bouts de cadavres.

Metafiction ou insulte nostalgifiante ?

Tout le reste n’est que remplissage maladroit. Mention spéciale aux parents du héros qui passent leur temps attablés en attendant qu’on vienne les interroger et ne se tracassent pas trop pour leurs deux enfants. Ils se contentent de symboliser les parents rétrogrades et déconnectés de la vie de leur progéniture. Les réalisateurs auraient tout aussi bien pu mettre des silhouettes de carton, comme Kubrick pour une partie du jury des Sentiers de la gloire. On citera aussi le défilement incompréhensible jour/nuit, la temporalité chaotique, le tout, ponctué de références constantes qui brisent le quatrième mur de manière insensée tout en se rêvant série métafictionnelle. C’est là peut-être le seul point d’intérêt, d’ailleurs, cette étrange mise en abyme, d’une série qui raconte non pas une époque, mais le cinéma de cette époque. C’est comme lorsqu’on est près de s’attribuer, en guise de souvenir personnel, cette anecdote tellement entendue qu’on en connaît les moindres recoins, au point d’être presque capable d’y ajouter des détails, d’en sentir les parfums. Parce que la mémoire a ceci d’étonnant qu’elle ne s’embarrasse pas de la vérité, pour retenir en premier lieu la charge émotionnelle, surtout si elle est positive. Les auteurs le reconnaissent volontiers, ils ont baigné dans la nostalgie 80’s depuis toujours et Netflix leur a donc donné les moyens de réanimer leurs faux souvenirs. Malheureusement, la créature n’a pas plus de cervelle que de colonne vertébrale.

 

Stranger Things Bad men

Puisqu’on vous dit qu’ils sont méchants !

Parmi les règles scénaristiques essentielles, il en est une plus évidente que les autres pour différencier un mauvais scénario d’un bon : le premier raconte, quand le second montre. Stranger Things est rempli de dialogues ridicules, de personnages passant leur temps à expliquer leurs motivations, à verbaliser leurs sentiments alors que leur attitude devraient suffire. On oublie souvent que les échanges doivent servir les personnages et non les spectateurs. Autre exemple de maladresse ? La dernière touche prévisible, pour dire que ce n’est pas fini ! Sans oublier les GROS indices, les vraies morts de « personnages-attachants-chair-à-canon » pour montrer que « oh attention, les méchants ils sont méchants et le monstre il est monstrueux ! » ?

Power girls sans girl power ?

La créature ! On a failli l’oublier, dire si elle est impressionnante. Dès qu’on la découvre totalement, elle perd tout mystère. Hélas, c’était son seul atout. Pauvre monstre abandonné par ses créateurs incultes (il faut lire, aussi, les gars…), il n’a guère de fonction, sans même parler de motivation du personnage… Si on en croit la construction scénaristique, il devrait être le pendant, l’obstacle, la peur ou encore le défi du petit héros (si si, c’est lui le héros, stop mauvaise foi !), mais non seulement ce monstroplante échappé de La Petite Boutique des horreurs est le double de la petite fille (les filles, c’est le mal, ça fout le bazar et ça éloigne des potes en plus !), mais cette dernière va se sacrifier pour l’anéantir. Bref, ça a tous les ingrédients du récit initiatique, mais ça loupe la recette en les intégrant dans un désordre qui la prive totalement de saveur. Le petit héros n’a rien appris, rien compris, d’ailleurs, on le retrouve à la fin sur le même jeu de rôle qu’au début… So very telling ! dirait Sherlock. (Très éloquent, quoi)

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Moi, j’ai une grosse antenne !

Je vais finir par les rôles masculins/féminins. Les auteurs ont oublié un énorme détail, en singeant les années 80. À cette époque, les réalisatrices/auteures de premier plan étaient quasi (totalement ?) inexistantes, notamment dans ce genre particulier du fantastique. De sorte que le cinéma de cette époque, ainsi que la littérature populaire, raconte des histoires de garçons. Pas forcément des histoires sexistes, mais des histoires de garçons, donc leur vécu, leur expérience, leur point de vue. Ici, les auteurs se retrouvent obligés de raconter des personnages féminins avec un point de vue féminin presque inédit. Sauf pour le rôle de la mère, le plus réussi évidemment. Onze étant une fillette élevée à l’écart de la civilisation, ils peuvent en faire ce qu’ils veulent. Bon, on remarque que malgré tout, elle est contente qu’un garçon la trouve jolie, comme quoi, c’est pas bien compliqué les filles, c’est dans leur nature de vouloir être jolie. La dernière, la petite ado mignonne, aime les connards et les voyeurs, parce les filles c’est des fées et ça peut changer les mauvais garçons en princes vaillants, parce que les gars, c’est courageux et c’est gentil au fond, même quand ils font pression sur leur chérie pour coucher : c’est de l’amour, c’est beau ! Oui, enfin, effacer une quinzaine d’années de mauvaise éducation, ça prend un peu plus de trois/quatre jours, en admettant que ce soit possible, voire souhaitable… Cela dit, on peut mettre cette incohérence-là sur le compte d’un changement de programme. Le personnage était voué à disparaître, mais l’acteur lui a offert par sa prestation une longévité imprévue.(3)

David-harbour, casse-croûte de service.

David Harbour, casse-croûte de service.

On notera enfin que les personnages fonctionnent par binôme garçon/fille, à chaque génération, que les filles sont définies par leur rapport aux garçons, sauf pour la mère mais c’est normal, c’est pas une fille, c’est une môman ! Bon, on lui envoie quand même un flic taiseux (c’est mieux, il a moins de chance de dire des conneries et on peut projeter ce qu’on veut dessus… /momporn) au cas où, avec un enjeu tellement original pour les prochaines saisons…

Alors, est-ce que Stranger Things mérite tous ces débats, ces arguments ? Oui, la question des séries, ce qu’elles véhiculent, ce qu’elles n’inventent plus, ce qu’on attend d’elles, préoccupe parce qu’elles sont omniprésentes aujourd’hui. Oui, parce qu’intellectualiser et porter aux nues une démarche mercantile, ça agace ! Oui, parce qu’on attend les œuvres marquantes de cette décennie, celles qui feront les souvenirs des ados d’aujourd’hui, qui les aideront à affronter leurs peurs, à traverser cette époque qui voit naître tant de vrais monstres. Parce qu’on devrait souhaiter aux enfants des « 10’s » des amis imaginaires à la hauteur de E.T. pour les aider à grandir, à pleurer et à rire.

Voir ici, pour la #TeamPro du Daily Mars : Deborah Gay et Guillaume Nicolas

Stranger Things. 2016. Saison 1 en 8 épisodes disponible sur Netflix.

(1) Impossible Things. On notera la présence du terme « Things » dans le titre. Coïncidence ? Ah ah ah…
(2) E.T. L’Extra-terrestre, transmettre le cinéma.
(3) Dans une interview de Geoff Berkshire pour Variety, Ross Duffer, coréalisateur déclare : « Ce n’était pas ce qui était prévu. Le mérite en revient à Joe Kerry [qui incarne Steve] qui s’est révélé plus charmant et attachant que prévu. […] Il s’est révélé tellement bon qu’on a commencé à caresser l’idée qu’il ait sa propre arche. […] Plutôt que de le voir attirer Nancy vers son univers, c’était peut-être plus intéressant que ce soit elle qui l’amène de son côté. »

Visuels : Stranger ThingsNetflix

Alerte Spoilers : L’Invasion des profanateurs de sépultures. 1978. Philip Kaufman

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