Banshee, la caractérisation par la violence.

Banshee, la caractérisation par la violence.

  • Cet article contient des spoilers jusqu’à l’épisode 4×05.

Si Banshee nous quitte, hélas, bien trop tôt, il serait dommage de ne pas lui faire nos adieux sans lui prodiguer toute l’attention qu’elle mérite. C’est pourquoi, durant sa diffusion, nous nous attarderons sur certains aspects de son ADN, afin de mettre en lumière ce qui la rend si exceptionnel. Après que mon collègue, Yann Kerjan, a abordé la colorimétrie de la série, penchons-nous maintenant sur une autre de ses particularités, sa violence. Car, au-delà de la sauvagerie graphique et viscérale qu’elle véhicule, cette dernière se révèle en fait être un puissant moteur narratif pour les personnages.

Petit aparté au préalable et rappel de circonstance. L’action, dans le genre sériel, peu rarement se targuer de posséder des vertus mémorables pour le sériephile averti. De ce fait, il est bon de rappeler que Banshee existe au travers d’un genre, la série d’action, dont le format pousse rarement à l’inventivité à ce sujet. D’aussi loin qu’on se souvienne, nous avions rarement l’occasion d’être estomaqués par les séquences explosives de nos rendez-vous hebdomadaires. Les séquences répétitives des actioners eighties (K2000 / Supercopter) aux coups de pieds retournés dominicales de Chuck Norris sur TF1, en passant par l’insipide Flic de Shangaï (malgré un Sammo Hung toujours zélé) ou dernièrement un Rush Hour format TV mou du genou, il y a de quoi déprimer n’importe quel amateur du genre. En remontant à presque trois décennies, nous pouvons presque affirmer qu’une série n’a jamais pu s’emparer clairement de ce genre avec les honneurs. Même si quelques morceaux de bravoures existent encore dans les fictions télés avec des séquences remuantes, comme 24 heures chrono, True Detective en passant par Person of Interest ou Alias, nous ne retiendrons pas ces séries par l’action qu’elle prodigue (à l’exception de Daredevil peut-être…), mais avant tout et surtout, pour leurs intrigues.

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Difficile donc de placarder le genre action en format série, sans éprouver quelque chose de superficiel ou de fondamentalement intéressant dans l’intrigue. Dernièrement, Into the Badlands ou encore The Player se sont essayés à l’entreprise mais on ne peut nier qu’une vacuité, presque obligée, s’empare dès lors du projet. Certainement parce que le genre inspire d’abord quelque chose de plus formel et de moins abouti dans l’écriture. Pourtant Banshee, passé quelques épisodes, prouve le contraire, et le confirmera plus tard au gré des saisons en arrivant à proposer un équilibre d’une justesse incroyable, entre son action pleine de fureur et sa narration toujours pleine de pertinence. Et aussi paradoxale que cela puisse paraître, c’est tout d’abord la nature violente de ses personnages, et de leurs actions, qui permet à la série de posséder des qualités exceptionnelles sur les deux plans.

Lors de notre première rencontre avec l’œuvre de Jonathan Tropper et David Schickler, la série se concentre à poser une empreinte significative dans la brutalité délivrée à l’écran. Il suffit de se remémorer la toute première confrontation, qui oppose le futur Lucas Hood aux sbires de Kai Proctor. Un mano à mano introductif, d’une sauvagerie inouïe, qui exprime par sa violence soudaine et sans aucune retenue (par le biais d’une simple bouteille de ketchup, dont on peut revoir le rappel douloureux ici !). Un affrontement qui annonce le ton, imprègne le téléspectateur à une série furieuse, âpre et sans compromis. Mais avant tout, il caractérise son personnage principal.

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Le héros de Banshee exprime dès lors une évidence dans cet acte barbare.
L’homme compose sa vie, sa manière d’être et d’agir, par la violence qui est tapie en lui. À cela, rien de surprenant quand on le découvre dans le pilote. Ex-prisonnier sorti après une peine de 15 ans, on découvre que le nouveau shérif de Banshee est allé très loin afin de survivre pendant une si longue période. Son combat contre un albinos démesuré en atteste parfaitement, surtout au vu de la conclusion. Lucas Hood sera donc désormais habité par cette fureur, toujours en mouvement. Devenu homme de loi, il ne regrettera jamais d’employer la force la plus brutale qui soit pour arriver à ses fins. Qu’un champion de MMA coupable de viol puisse être arrêté juste en le pointant de son révolver ne l’intéresse pas. Hood désire avant tout se faire justice et surtout de manière proportionnelle à l’acte en question. Du combattant de MMA donc, il ne restera presque rien. Que Hood ait essuyé de lourds dommages après coup, celui-ci n’en a cure. Son adversaire a subi des blessures irréparables. C’est finalement cela qui compte pour lui.
Par cette vision jusqu’au-boutiste vis-à-vis de la violence, cette dernière reste sa meilleure compagne. Toujours en son for intérieur, dans sa chair ou dans les coups qu’il délivre, l’individu ne peut se passer d’elle. Elle en est presque cathartique désormais. Mais c’est aussi à cause de celle-ci qu’il déclenchera les nombreux problèmes qui se dérouleront à Banshee et que de nombreuses victimes collatérales en subiront les effets plus ou moins directs. L’exemple de Hood, s’il démontre ici une caractérisation finalement évidente via le spectre de la violence, peut s’appliquer sans mal aux autres protagonistes de la série.

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La jeune Rebecca, ancienne Amish, commettra son premier meurtre en tuant Alex Longshadow pour prouver à Kai Proctor qu’elle peut rester à ses côtés. Elle continuera dans cette voie, la poussant alors dans une spirale infernale chaque fois un peu plus frénétique pour parvenir à succéder à son oncle, et de finir dans cette même tourmente meurtrière en fin de compte. C’est d’ailleurs la mort de celle-çi, mais surtout la violence qui en découle, qui déclencheront en grande partie les enjeux de la dernière saison de Banshee. Kai Proctor et Rabbit, contribuent à exprimer cette même violence dans des rapports obligatoire par leur position. Par besoin et par désir, plus nécessairement. Les deux personnages utilisent la torture et autres exactions du même acabit, quitte à le faire eux-mêmes et surtout, ils n’ont aucune peine à ce que leurs propres progénitures ou parents y contribuent, perpétrant la transmission directe d’un héritage. Dans un tout autre style, Burton, l’homme de main de Proctor, s’il ne rechigne jamais à la tâche pour commettre les actes brutaux, semble n’avoir jamais connu autre chose que la violence, comme on peut le découvrir dans l’un de ses rares flash-backs. Toujours exposé comme un croque-mitaine quasi invincible, Burton reste une figure de concentré pure de violence et de cruauté, qui ne dévie jamais de son chemin. Le personnage semble emprunt d’une folie sourde à ce sujet, comme si rien d’autre, ou si peu, ne comptait.

D’une manière plus indirecte, la violence de Hood influence aussi les personnages les plus droits de la série. Quand Emmett désire flanquer une raclée à trois néonazis avec un acharnement certain, que Siobhan doit faire face à son ex-mari qui la battait pour prendre sa revanche dans une lutte sauvage, ou que Brooke Lotus abatte un meurtrier de sang-froid, il ne s’agit que des conséquences indirectes de Lucas Hood à leur encontre. Chacun d’entre eux, tous représentants des forces de l’ordre, va basculer, écoutant sa propre violence contenue jusqu’alors pour qu’elle puisse s’exprimer comme elle se doit. Le monstrueux Chayton Longshadow, aveuglé par la fierté de son peuple et de la réserve auquel il appartient, croit aux traditions ancestrales et en la virulence de ces actes pour arriver à ses fins. Bestial, presque primitif, le guerrier Indien étanche sa violence en exploitant une barbarie certaine dans les actions qu’il commet. Rien de moins que l’un des personnages les plus emblématiques de Banshee à ce sujet où chaque action du personnage occasionne un acte de cruauté de sa part.

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Le trublion de la série, Job, compose son personnage sous deux aspects à ce sujet. La violence verbale quasi permanente qu’il exprime, explore le personnage sous un jour comique, plus espiègle que les autres individus de la série. Mais désormais, ce sera aussi par une violence physique et de longue haleine à son encontre, que le personnage déploiera alors une caractérisation bien plus profonde.
Bunker, l’ex néonazi devenu flic, culmine à cette agressivité latente qu’il s’efforce de garder en lui. En quête de rédemption, désirant une vie sans heurts, il ne cesse d’être rappeler à cet vie tourmentée par son frère, devenu incontrôlable. Carrie Hopewell, enfin, se résout à employer la force pour défendre ses proches, ainsi que sa famille, quitte à tenter de tuer son propre père. Dans cette dernière saison, cet aspect s’avère encore plus concret. Sans attache depuis la mort de Gordon et du départ de ses enfants, elle embarque dès lors une haine sadique envers ceux qui perpétuent une violence continuelle envers les plus faibles. Pour honorer la mémoire de son mari, pour se racheter, pour exprimer ce qu’elle retient, Carrie se conforte à trouver un but pour tenir le coup, en brutalisant ceux qui le mérite, tout en devenant inconsciente du danger dans lequel elle se met…

Dans Banshee, la violence qui compose la série raconte donc avant tout l’histoire de ces personnages, et comme on peut le constater, les exemples ne manquent pas. Elle est une gâchette, toujours prête à être actionnée. Et le corps est une arme qui ne demande qu’à être utilisée. On emprunte intrinsèquement cette persistance a en venir aux mains car les personnages doivent viscéralement faire vivre leur violence, qu’ils embarquent avec eux en permanence. Bien loin de n’être qu’un déballage testostéronien sans saveur, les affrontements dans Banshee détiennent un fondement, une cause, une volonté dans leur proposition à l’écran. Se battre dans la série révèle une évidence car l’individu n’est réduit que comme seul vecteur possible pour s’en sortir. Si, dans les individus de la série, se tapit au fond d’eux un détonateur en veille, il devient dès lors intéressant de découvrir ce qui en sera le déclencheur.

Banshee prouve ici qu’il est possible de magnifier l’action en servant ses protagonistes pour les caractériser avec grand talent. Plus subtilement qu’il n’y paraît, la violence intrinsèque de l’œuvre appuie l’ensemble de la série en la traitant avec beaucoup de subtilité dans sa narration. Elle devient alors moteur du récit, procurant une grande homogénéité à la série en équilibrant côte à côte son récit et sa mise en scène. C’est ce que l’on appelle, du grand art.

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