Batman: Damned de Brian Azzarello et Lee Bermejo

Batman: Damned de Brian Azzarello et Lee Bermejo

Note de l'auteur

Batman et John Constantine dans un Gotham plus sulfureux que jamais – au sens propre comme au figuré. Bienvenue dans Damned, premier volume de la collection Black Label de DC. Une plongée dans le goudron, qui laisse des traces.

L’histoire : Le Joker est mort. C’est désormais une certitude. Mais qui, de Batman ou d’une menace autrement plus malfaisante, a pu mettre fin au règne de terreur du clown criminel ? Batman, retrouvé inconscient près du corps de son ennemi, est incapable de mettre ses souvenirs en ordre. Pire, il en vient à douter de la réalité elle-même. Pour l’accompagner – et le perdre un peu plus ? – le justicier reçoit l’aide providentielle de John Constantine au cours d’une enquête qui l’amènera à frayer avec les forces mystiques tapies au cœur de Gotham.

Mon avis : Premier volume de la collection Black Label de DC Comics, ce Batman: Damned a été suivi du Superman: Year One de Frank Miller et John Romita Jr et du Batman: Last Knight on Earth de Scott Snyder et Greg Capullo, notamment. Autant dire que cette nouvelle collaboration de Brian Azzarello et Lee Bermejo – le duo à qui l’on doit déjà le crossover Batman/Deathblow, Joker et Luthor – y est en bonne compagnie.

De l’aveu même d’Azzarello, Batman: Damned opère comme une « quasi-suite » à Joker. Pas besoin de lire Joker avant Damned, selon lui, même si le faire permet au lecteur de découvrir des connexions entre les deux ouvrages. En outre, ceux-ci présentent une structure en miroir : là où, dans Joker, Batman joue un rôle majeur tout en n’apparaissant physiquement qu’à la fin, le Joker, dans Damned, n’est actif qu’en creux, par sa disparition (et sa réapparition ?).

Brian Azzarello a voulu apporter à son scénario « un traitement à la HBO ». Malgré l’inscription dans une collection “pour public averti”, avec la liberté que cela peut procurer, Azzarello et Bermejo n’ont pas souhaité répondre aux attentes éventuelles pour une bonne dose d’ultraviolence et de gore débridé. Ils sont revenus à la quintessence des personnages choisis : Batman, John Constantine (Hellblazer), Deadman, le démon Etrigan, Harley Quinn, etc. « On tend plutôt vers le Cronenberg », indique le scénariste dans l’interview-préface :

« On ne déforme pas Batman lui-même, on déforme le monde qui l’entoure, pour lui montrer qu’il n’est pas capable de tout comprendre, et même, dans une certaine mesure, que certaines choses dépassent l’entendement. Enfin, dit comme ça, on dirait du Lovecraft, mais en réalité, on tend plutôt vers le Cronenberg. »

David Cronenberg, peut-être, mais davantage pour une certaine ambiance que pour les thèmes chers au réalisateur de Frissons et Rage. Et si la démarche de “renouvellement” n’est pas non plus d’une originalité folle, on la jugera toujours sur le résultat. Et force est de constater que le résultat, justement, est plutôt convaincant. Du moins, si l’on accepte une certaine perte de pédales dans la lecture.

La narration opère par courts-circuits successifs, mêlant flashes-back, souvenirs, faux-semblants, interventions inopinées de John Constantine. L’idée, au final, est de rendre à l’homme chauve-souris un peu de sa vulnérabilité, afin d’inverser ce que Bermejo appelle sa « Robocop-ification ». Cela donne un récit complexe, troublant, évidemment sombre mais un poil abscons pour le non-initié. C’est à la fois une force et une faiblesse : si l’on ne (re)connaît pas au premier coup d’œil l’Enchanteresse et le Spectre, on passe à côté d’une partie de l’histoire ; d’un autre côté, l’absence de longue explication permet de ne pas ralentir un rythme des plus effrénés.

Azzarello et Bermejo mêlent finesse et burlesque avec beaucoup d’équilibre. Un triple enlèvement, opéré après la “mort” du Joker, laisse penser que celui-ci a survécu, car il s’apparente à une blague bien lourde : « Un pasteur, un rabbin et un prêtre viennent d’être enlevés simultanément il y a quelques minutes. Tu l’as déjà entendue, celle-là ? » Une blague prolongée par Constantine au moment où Batman pénètre dans l’église : « C’est une chauve-souris qui entre dans une église… »

Constantine prend en quelque sorte la place du Joker dans la cosmogonie de Batman. Son humour rentre-dedans, son ironie acide fonctionnent dès lors plutôt bien dans ce Gotham brumeux et sulfureux, où le démon Etrigan est aussi singulièrement à sa place. Tout ceci baigne dans une forme de sorcellerie mauvaise, de démonologie vengeresse, avec une intéressante démultiplication de détails lorsqu’une bombe explose ou qu’Harley plante une seringue dans le cou de Batman.

Thriller profondément psychologique, Batman: Damned s’impose aussi par un dessin de toute beauté, brassant des univers clos d’où le ciel est quasiment absent, un monde de cauchemar où la chair et le métal rempliraient tout. Prenez cette case où Batman se laisse tomber du haut d’un gratte-ciel, un dessin choisi (sans surprise, à vrai dire) pour illustrer la préface. Son ombre se découpe comme une gargouille dépassant de la façade ; il plonge vers le sol, où l’attendent des toits pointus comme des piques ; derrière lui, la façade immense, crade et anonyme d’un immeuble de Gotham, loin des skyscrapers gothiques et Art déco. Un immeuble qui occupe tout l’arrière-plan, signe qu’on n’échappe pas, ici, à la misère et à la violence. Qu’on ne peut que plonger vers un sol irradiant de rouge ; vers un incendie, quel qu’il soit.

Tout Damned dans une case sans dialogue, où le seul texte est : « Cette nuit n’en est qu’à son crépuscule. » Batman, c’est un passé fait muscle et armure. C’est un trauma originel, un double meurtre inscrit dans un adultère et un divorce. C’est une volonté pure, qui fait penser au Rorschach de Watchmen, celui qui affirme : « Not even in the face of Armageddon. Never compromise. »

La dimension psychogéographique de Gotham est plus vraie que jamais. Voir aussi cette très belle double page offrant la ville en vue plongeante, des façades plongées dans l’ombre occultant partiellement les rues éclairées, et où seuls les mots « … et âme » s’inscrivent sur fond noir.

Batman, c’est un passé qui ne passe pas. Et c’est précisément ce vers quoi Brian Azzarello et Lee Bermejo voulaient tendre :

« Le pilier de Batman, ce qui fait sa force et nourrit son identité, c’est le récit de ses origines. Ses parents sont morts sous ses yeux dans une ruelle, il y est toujours, et il fera tout ce qui est en son pouvoir pour ne jamais la quitter : il reprend les affaires de son père, vit dans le manoir où il a grandi… il est prisonnier du passé. C’est ça, la clef du personnage. »

Si vous aimez : les récits sombres dans les arrière-cours dégueulasses du réel, on ne saurait trop vous recommander les premiers Hellblazer.

En accompagnement : Les Derniers Jours du Chevalier noir, de Neil Gaiman et Andy Kubert, qui partait de la mort de Batman plutôt que de celle du Joker.

Batman: Damned
Écrit par
Brian Azzarello
Dessiné par Lee Bermejo
Édité par Urban Comics

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