Beat Attitude : dix femmes, un sens de l’insurrection

Beat Attitude : dix femmes, un sens de l’insurrection

Note de l'auteur

À la bourre sur cette anthologie parue en 2018, mais mieux vaut tard que jamais : Beat Attitude donne à entendre les voix magnifiques de quelques poétesses de la Beat Generation. Un mouvement (notamment) littéraire qui a ses zones d’ombre.

Le livre : Dire Beat Generation, c’est penser à Allen Ginsberg, Jack Kerouac, William S. Burroughs… En un mot, une histoire artistique écrite par les hommes, pour les hommes. Mais voilà que l’histoire littéraire s’ouvre aujourd’hui à deux battants : qu’on le veuille ou non, il y avait aussi des femmes poètes dans le mouvement Beat ! Des femmes comme Diane di Prima, Hettie Jones, Lenore Kandel, Denise Levertov, Anne Waldman… Des femmes qui arrachent leur liberté au diktat des familles, à la domination masculine et aux carcans sociaux. Des femmes qui créent, inventent, imaginent, explorent, transgressent. Des rebelles, des insoumises, des dissidentes – suffisamment folles pour vouloir changer le monde, suffisamment aimantes pour nous le faire aimer. Sexe, drogue, musique, errance, avortements, bouddhisme ? Oui, à condition de bien comprendre que le droit d’être rebelle était un privilège masculin dans les années 1950.

et donc jeunes femmes
voici le dilemme

qui est en soi une solution :

j’ai toujours été à la fois suffisamment femme pour être émue aux larmes
et suffisamment homme
pour conduire ma voiture dans n’importe quelle direction »

Hettie Jones

Mon avis : La race et le genre, la couleur de peau et le sexe : la Beat Generation, dès le premier coup d’œil, montre sa nature de mouvement littéraire et vital essentiellement mené par des hommes blancs américains. Ce mouvement est pourtant nettement plus complexe, même s’il a relégué deux de ses facettes dans l’ombre quasiment la plus totale : les femmes et les Afro-Américains. Au fil des ans, cependant, et des décennies qui nous séparent des flamboyances des Kerouac, Ginsberg et autres Burroughs, ces facettes ont commencé à briller de leurs propres feux.

Du côté des Afro-Américains, deux voix principales se sont fait entendre, celles du magnifique Bob Kaufman (Sardine dorée / Solitudes chez Christian Bourgois) et de LeRoi Jones, époux de la poétesse Hettie Jones et futur prophète de la révolution noire. Du côté des femmes, davantage de noms ont émergé du silence, même s’ils n’ont jamais atteint la renommée de leurs pendants masculins. C’est l’une des profondes injustices que l’anthologie bilingue établie par Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet vient en partie réparer.

Le livre date de 2018, et je viens tout juste de le découvrir dans ma petite librairie associative. Une découverte faite un mois avant la réédition d’un des rares poètes français associés de près à la Beat Generation, Claude Pélieu, dont les éditions Lenka Lente ressortent Jukeboxes.

« Et les femmes, alors ? », interroge l’éditeur Bruno Doucey dans sa préface à la présente anthologie :

On dira que c’est la même chose que pour les hommes, une révolte contre l’hypocrisie morale de l’Amérique bien-pensante, la quête effrénée d’un nouveau mode de vie, une libération par le sexe, les drogues, la route. On dira cela… et on aura carrément tort. Car il fallait deux fois plus de courage, d’énergie, de rage pour écrire lorsqu’on était une femme aux États-Unis dans ces années-là. »

Les femmes qui composent ce recueil, poursuit l’éditeur, « ont des personnalités et des destins bien différents, mais elles sont reliées par un même sens de la rupture et de l’insurrection ». Pour certaines, c’est « la route donc, et la quête spirituelle, celle qui passe par le bouddhisme, le rejet du matérialisme, une inclination pour la sagesse », telle Janine Pommy Vega, « jeune fille du New Jersey qui découvre Sur la route de Kerouac à seize ans et décide de tout plaquer, scolarité, famille, sécurité matérielle, pour vivre en beatnik ».

Pour d’autres, le destin se drape dans les ténèbres : Elise Cowen « n’avait pas vingt-sept ans lorsqu’elle se jeta par la fenêtre du salon de ses parents, après avoir été internée en hôpital psychiatrique à leur demande » – sa famille détruira la plupart de ses poèmes. Le recueil The Love Book conduit Lenore Kandel au tribunal pour outrage aux bonnes mœurs.

Suivent des poèmes choisis de ces autrices d’exception. Tissés sur un fil de jazz à plusieurs mouvements et plusieurs sensations (Le Monde extérieur de Denise Levertov). Empreints de spiritualité et d’amour, de politique et de transcendance, en recherche de la nature propre de leur voix (Poème pour les tyrans de Lenore Kandel). Un rythme obsédant, un jardin rappelant Jérôme Bosch (La pointeuse et Je voulais une chatte de plaisir doré… d’Elise Cowen). Des noms plus connus (Anne Waldman, Diane di Prima), d’autres plus obscurs et toujours de vraies belles découvertes.

(Photo en tête d’article : Anne Waldman.)

Beat Attitude, Femmes poètes de la Beat Generation
Anthologie établie par
Annalisa Marí Pegrum et Sébastien Gavignet
Éditée par les éditions Bruno Doucey

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