Bela Lugosi : biographie d’une métamorphose

Bela Lugosi : biographie d’une métamorphose

Note de l'auteur

Le vampire et son double : Bela Lugosi a effectivement atteint l’immortalité. Cette “biographie” fragmentaire revient sur son parcours, son jeu, quelques éléments remarquables d’une vie pleine de cercles et de miroirs.

Le livre : Bela Lugosi s’est éteint le 16 juin 1956 en prononçant ces mots : « Je suis le comte Dracula. Je suis le roi des vampires. Je suis immortel. » Cette “biographie” de l’acteur hongro-américain circule entre références, digressions et anecdotes. Depuis ses débuts sur les scènes de théâtre hongroises jusqu’aux intérieurs de son excentrique résidence californienne, l’auteur dévoile peu à peu l’immortalité de son personnage.

Mon avis : Cet ensemble de fragments offrent une vue diffractée sur la vie de Bela Lugosi, partielle, centrée sur quelques dimensions de l’acteur et du personnage : le vampire bien sûr, mais aussi le double et, aspect qui peut-être unit les deux précédents, l’identification de l’acteur à son rôle majeur. Un acteur proprement vampirisé par son rôle. Et inversement, Bela Lugosi restant l’une des grandes incarnations du Comte majuscule.

Edgardo Franzosini ne poursuit donc pas l’objectif de rédiger une véritable biographie de l’acteur hongrois naturalisé américain en 1931, l’année de sortie du Dracula de Tod Browning. À vrai dire, il faudrait sans doute relativiser ses informations, se méfier de ses assertions (toute cette chronique, en ce sens, est à mettre au conditionnel), et remettre en perspective certains passages de cette “biographie”. Par exemple, les fameux “derniers mots” cités par l’auteur : on aimerait y croire, mais je n’ai pu confirmer cela nulle part. Il est vrai que Lugosi a été enterré dans sa cape de vampire, mais il semble qu’il s’agisse d’une décision de son ex-épouse et de son fils plutôt que d’une volonté exprimée de son vivant.

Lugosi fait ses débuts au théâtre en 1902. À cette époque, il s’appelle encore Bela Blasko. Il « se fait remarquer immédiatement par la vivisection psychologique à laquelle il soumet un fruste personnage de domestique ». Le Messager de Pest loue, en 1911, « la profondeur des intonations prêtée au personnage ». La comédie à intrigue, en revanche, ne lui convient pas. Il dira ainsi : « Perdre sa cadence individuelle interne au profit du rythme collectif, c’est souvent ce que signifie la comédie… et cela ne me réussissait pas vraiment. »

Son activisme socialiste lui vaut de devoir quitter la Hongrie après la Première Guerre mondiale. Peut-être a-t-il été attiré par Le Capital de Marx, où l’on peut lire notamment ceci : « Le capital est du travail mort, qui, semblable au vampire, ne s’anime qu’en suçant le travail vivant, et sa vie est d’autant plus allègre qu’il en pompe davantage. »

Bela Blasko s’installe alors à Berlin, dans une république de Weimar qui nourrit une méfiance générale à l’égard des Hongrois « dont les bagages ont l’air quelque peu louches ». Il y est étranger en terre étrangère, une forme de dédoublement accentuée par sa situation d’acteur hongrois dans un pays dont il ne connaît pas la langue. Le cinéma muet lui vient alors en aide, à lui qui fait « comme le poisson qui agonise, autrement dit bouger la bouche sans émettre aucun son ».

Bela commence ainsi à « parler » allemand par le biais des intertitres du muet Der Januskopf (1920). Cette adaptation libre de L’Étrange Cas du Dr Jekyll et de Mr Hyde, de Robert Louis Stevenson, est due à nul autre que Friedrich Murnau. Il la tourne deux ans avant son séminal Nosferatu avec Max Schreck. Toujours en 1920, Bela Blasko tourne dans une version du Dernier des Mohicans… tout comme Boris Karloff à Hollywood la même année. Les deux acteurs tourneront huit films ensemble.

Bela Blasko débarque aux États-Unis fin 1921 et adopte aussitôt le pseudonyme “Lugosi”, en homme à sa ville natale de Lugos, et tout à la fois, selon Edgardo Franzosini, « première manifestation inconsciente d’une tendance à la métamorphose totale ». Arrivé à Los Angeles fin 1923, il imagine sa future maison à Hollywood. Celle qu’il habitera, en définitive, arborera elle-même tous les atours de la demeure vampirique, si l’on en croit la description citée par l’auteur :

La maison est située, côté droit, au bord d’un précipice. Elle est entièrement recouverte de lierre, l’espèce particulière à petites feuilles rhomboïdes et pointues, d’où se détachent, exceptionnellement sombres sur le fond de vert, la porte et les fenêtres – quatre, une de chaque côté, un nombre ridicule pour les dimensions de l’édifice. La porte d’entrée, en bois d’ébène, est “armée” de clous à diamant, autrement dit à tête pyramidale ; en guise de heurtoir, il y a un vampire de bronze “aux grandes ailes ouvertes”.
Au lieu du gazon à l’anglaise s’étend, en guise de jardin, le traditionnel chaparral, le maquis californien qui se dessèche durant l’été, déclenchant, quand souffle le vent du désert, de brusques incendies ; au centre, pas de piscine à la forme bizarre et à la surface bleue et scintillante, pas de jet d’eau ou de parterre vivace fleuri, mais une série de plaques de marbre blanc. Le jardin est fermé par un portail massif en fer et gardé par quatre chiens : deux danois géants et deux mâtins de Silésie. Sur le toit, au milieu des tuiles, rôdent un grand nombre de chat au pelage noir, très rares en Californie. »

À l’intérieur, la situation n’est guère plus joyeuse : des « armures colossales », une « décoration faite de lances, de masses en fer et d’os humains », avec des chauves-souris qui « pendent au plafond dans la position de repos la tête en bas qui leur est propre ». Les miroirs, en outre, ont été « scrupuleusement retirés dans toutes les pièces ». Le personnel, enfin, est « intégralement constitué de Chinois sourds et muets ».

Lugosi mène une activité d’abord théâtrale aux États-Unis de 1927 à 1931, « de facture quasi exclusivement vampirique ». Il joue le rôle-titre du Dracula de Bram Stoker, adapté pour la scène par Hamilton Deane. D’abord à Broadway (261 représentations), puis en tournée. Stoker s’était inspiré, pour son Comte, de l’acteur Henry Irving, dont la pâleur et un pied droit traînant le rapprochait, selon Edgardo Franzosini, de Lord Byron, lui-même inspirateur du Vampyre de John Polidori, matrice du vampire aristocratique.

En 1931, Universal veut adapter cet énorme succès théâtral au cinéma. Beaucoup d’acteurs sont pressentis. Lugosi l’emporte grâce à son expérience à Broadway, bien sûr, mais aussi au lobbying qu’il a mené par voie épistolaire auprès de la veuve Stoker, afin qu’elle revoie à la baisse les droits de cession. Un succès : Mrs Stoker accepte de se contenter de 40.000 dollars, loin des 200.000 dollars d’abord exigés.

Edgardo Franzosini y voit aussi le pouvoir de séduction de l’acteur d’origine hongroise – un argument un tantinet sexiste, pour tout dire. Ce n’est pas le seul point un peu daté de ce livre : lorsque l’auteur évoque la voix particulière de Lugosi et son effet sur son public, il regrette que, dans l’Europe non anglophone, nous soyons « condamnés au doublage »…

Parmi les acteurs pressentis pour endosser le frac du Comte, Lon Chaney avait les faveurs de Tod Browning. Malheureusement, une tumeur à la gorge lui ôte la voix peu avant le tournage. Lugosi avait déjà travaillé avec Browning en tant que figurant pour The Thirteen Chair en 1929. En 1935, Lugosi retrouve Browning pour La Marque du Vampire… avec, toutefois, un twist final (on n’en dira pas plus) ressemble qui bien à un « effroyable sarcasme » à l’égard de l’acteur, selon Edgardo Franzosini.

Le “biographe” revient ensuite sur la brillance des cheveux gominés et des chaussures de l’acteur, sur son choix du frac comme tenue par excellence de son Dracula – une tenue qui, même avec l’âge, l’embonpoint et la lassitude de Lugosi, ne perdra « pas une once de son exquise gravité ».

Que penser du jeu si particulier de Bela Lugosi ? Les goûts du public de l’époque auront leur influence :

Aux États-Unis, le public qui se rend au théâtre préfère en général l’acteur excessif, l’acteur expansif, et par conséquent, quand il est plein de fougue, déborde d’énergie et a des habits trempés de sueur. C’est ce public, à la fois “chaud” et inflexible, qui impose au visage et au corps de Bela Lugosi de parcourir tout le catalogue mimique, autrement dit le livre de recettes des émotions et des expressions physiques qui correspondent (…). La voix est amenée elle aussi à “varier”, passant des timbres les plus caverneux aux tons les plus aigus et les plus stridents – et on lui pardonne la cadence fino-ougrienne appuyée, qui constitue même une source d’enthousiasme pour certains. (…)
Mais peut-être qu’au contact de ce personnage, au contact du vampire, c’est Lugosi qui transcende son propre style jusque-là si sec et mesuré, fait d’accents qui “appuient” uniquement sur quelques mots, et qui oublie toute discipline déclamatoire, “toute norme de la respiration”. »

On peut comparer/opposer son jeu à l’image du comte Orlok de Nosferatu, où l’on perçoit « une vague métaphysique glaciale ». En revanche, selon Edgardo Franzosini, « on ne ressent rien de transcendant, rien qui atteigne aux suprêmes et ultimes raisons des choses dans les films interprétés par Lugosi ».

Par ailleurs, « il n’y a pas une ombre d’ironie chez Lugosi, il n’y a même pas une ombre de quoi que ce soit : tout est conçu et réalisé, pour ainsi dire, à la lumière du soleil. Pour le Prince de la Nuit, c’est une grave défaillance. L’anomalie, la monstruosité, qui devraient briller de mille feux, sont montrées au public avec une détermination, avec une franchise attendrissante. »

Voilà ce qui peut paraître pathétique aujourd’hui dans les interprétations de Lugosi : « précisément la sincérité et la passion ». « Déjà à l’époque, il en est qui l’accusent d’être trop mélodramatique. » Une situation inconfortable née de cette absolue sincérité de l’acteur dans son rôle. De l’acteur et du rôle fusionnés :

La motivation interne, profonde d’un style aussi grandiloquent et emphatique réside en effet, selon moi, dans une seule évidence : quand il interprète le rôle du vampire, Bela interprète désormais son propre rôle. En somme, sa façon d’agir diffère déjà de la création artistique d’un personnage : elle est la réalité. Une réalité qui, par pudeur, par peur d’être reconnue, se cache parfois, pour éviter d’être dévoilée, derrière une ostentation caricaturale et grotesque – et, par conséquent, privée de crédibilité, de crédit – d’elle-même. »

En une petite centaine de pages, Edgardo Franzosini évoque ainsi l’acteur Bela Lugosi, son rapport avec son rôle majeur et sa métamorphose, sa fusion avec ce personnage. Le roi des vampires. La forme fragmentaire du livre est à la fois sa force et sa faiblesse. De cette supposée métamorphose de Lugosi en vampire, on ne sait guère plus une fois le livre refermé : l’auteur aborde ce thème par la tangente, tourne autour, s’en approche mais ne l’embrasse jamais totalement.

On en ressort avec un inévitable goût de trop peu (l’auteur semble perdre régulièrement le fil de son propos pour s’offrir des digressions, pas forcément inintéressantes certes, mais éloignées du sujet), quelques incertitudes quant à la véracité de son contenu, et l’envie d’en savoir plus (et de façon plus certaine) sur la vie et l’œuvre d’un acteur aussi emblématique, et à la présence aussi magnétique que, oui, pathétique (selon le moment et le point de vue), que Bela Lugosi.

Bela Lugosi : Biographie d’une métamorphose
Écrit par
Edgardo Franzosini
Édité par La Baconnière

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