Plein les mirettes (Critique de Beyond The Black Rainbow, de Panos Cosmatos)

Plein les mirettes (Critique de Beyond The Black Rainbow, de Panos Cosmatos)

Note de l'auteur

Accoucher d’une première œuvre est un exercice hautement périlleux. Premier contact avec le public, première opportunité d’imposer une forte identité visuelle et/ou narrative… Pour Panos Cosmatos, c’est l’occasion de devenir d’emblée un réalisateur emprunt de culte avec ce voyage au sein d’un arc-en-ciel obscur teinté de nostalgie futuro-eighties. Dilatez vos pupilles et « Let the new age of enlightenment… begin ! »

Synopsis : 1983. Droguée et coupée du monde, la jeune Elena est séquestrée dans les tréfonds d’Arboria, un institut new age au sein duquel ses pouvoirs psychiques restent sous contrôle. Seuls contacts avec l’extérieur, quelques extraits de programmes télés couplés aux visites quotidiennes du dérangé docteur Barry Nyle. Tout va se précipiter quand ce dernier cédera à ses pulsions maniaques, donnant à Elena l’attendue opportunité de se faire la malle.

Dès les premières images, impossible de rester insensible à la patte graphique de Beyond the Black Rainbow. Fils de l’illustre réalisateur Georges P. Cosmatos (Rambo 2, Tombstone et Cobra, excusez du peu), Panos Cosmatos débute son film avec un infomercial aussi zen que kitch. Un bon moyen de nous renvoyer illico aux années quatre-vingt durant lesquelles il aimait imaginer ce qui pouvait bien se passer sur ces VHS aux jaquettes criardes qu’il voyait dans les vidéos clubs. Et quoi de mieux pour booster l’imaginaire que de fantasmer sur les illustrations de films d’horreur qu’on n’a encore pas le droit de voir quant on commence à peine à avoir des boutons sur la gueule ?

Manifestement, le film transpire cet imaginaire débridé et fertile, mélangeant les concepts et autres histoires imaginées au fil du temps. Histoires dans lesquelles le réalisateur se replongera à la mort de son paternel en 2005, donnant vie à la présente péloche. Critique à peine voilée de sectes seventies déchues aux idées fumeuses, parabole sur la création de monstres gouvernementaux sur fond de guerre froide reaganienne, les pistes ne manquent pas pour trouver du fond à cet Ovni, ramenant au déjà lourd de sens THX 1138. Mais s’il arrive à donner corps, tant à ses personnages qu’à une mythologie originale, Panos Cosmatos va, à l’inverse de George Lucas, évacuer tout élément narratif trop explicite afin de se concentrer sur son envie première : livrer une expérience primordialement sensitive.

Avec ses cadrages posés, langoureux et millimétrés, le film impose un rythme somptueusement hypnotique. Narration épurée à l’extrême, décors de verre noir, éclairages rouge vif permanents, voilà un coin où les amoureux du 2001 de Kubrick, servis par de grandes sentinelles aux combinaisons spatiales écarlates, aimeraient assurément passer leurs vacances. Une destination de choix également pour tout amateur des premiers Cronenberg, tant les intérieurs de bois sombres, les épaisses moquettes et l’atmosphère étouffante évoquent les débuts de la filmo du Canadien, de Stereo et Crimes of the Future (pour l’institut) à Scanners (le film a d’ailleurs été filmé a Vancouver). On saluera au passage les performances habitées de la douce Eva Allan (aperçue dans la série Caprica) et de l’inquiétant Michael Rogers, dont l’apparition récente en observateur dans Fringe sent manifestement le cameo appuyé.

On serait également bien en mal de passer sous silence l’excellente musique de Jeremy Schmidt, à mi-chemin entre la pulsation dronique et la complainte éthérée, partition sans laquelle l’envoutement ne serait pas total. Composé sous influence via le solo project Sionia Caves, le score trahi autant l’amour des deux collaborateurs pour les compos de John Carpenter qu’une écriture scénaristique hantée par la B.O. de Half Life 2 (oui, toute influence de ce calibre est bonne à prendre). Peu importe que le métrage se mange les pieds dans le tapis durant le climax ou que les cyniques aient l’impression poussive de regarder une lava-lamp deux heures durant : pour l’amateur éclairé, c’est un véritable trip oldschool qui nous est offert, jusqu’au bref après-générique rendant hommage aux fétichistes d’objets collectors.

Sorti en 2010 aux US, Beyond the Black Rainbow a depuis fait le tour des festivals avec cette réputation de film qu’« on aime ou qu’on déteste », mais a gagné d’ores et déjà ses galons d’incontournable, raflant ici et là plusieurs prix (festivals de la critique à Toronto et Vancouver) et autres nominations (Sitges, Gerardmer, L’Etrange Festival de Paris). Consécration suprême, BTBR a eu les honneurs d’un poster édité chez Mondo ! L’éditeur mythique en a profité pour éditer une version VHS du film. Un geste qui a dû ravir le réalisateur puisque Panos, assumant son statut d’ancien ancien rat de vidéo club, a depuis œuvré comme producteur sur Rewind This !, un documentaire… sur la nostalgie de l’époque bénie des  VHS ! On ne se refait pas.

Beyond the Black Rainbow, de Panos Cosmatos. Disponible en DVD Zone 1 mais se déguste surtout en Blu-ray Import Region A (Magnolia Home Entertainement).

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