La Saison du Big Bang ? 3/3 : Vers Une Sitcom Familiale ?

La Saison du Big Bang ? 3/3 : Vers Une Sitcom Familiale ?

Il y a un peu plus de neuf ans, quand Chuck Lorre et Bill Prady tentaient de vendre une série sur quatre scientifiques et leurs difficultés dans l’exercice social (il n’était pas encore question de geeks ou de nerds), peu nombreux étaient ceux qui misaient sur un tel succès et une telle longévité. Aujourd’hui, la neuvième saison s’est achevée et la vitalité de la série n’est pas en défaut.

BigBang-saison09-Howard-BernadetteQuand il s’agissait de traiter de choses dramatiques, la série choisissait Howard (l’absence de son père, la mort de sa mère). Cette année, Sheldon s’est chargé, en partie, de cette orientation (voir les premier et deuxième épisodes de notre analyse), les auteurs ayant d’autres choses en tête concernant Howard.

Le 24 février 2016, à l’occasion du 200e épisode de la série, le Hollywood Reporter publiait « ‘Big Bang Theory’ Evolution: How TV’s Nerdy Comedy Grew Into a Family Show » (par Lesley Goldberg). L’auteur revient sur la lente évolution de la sitcom où un groupe d’amis, au fur et à mesure des rencontres, de leur évolution sentimentale ou professionnelle, s’est transformé en une famille. Qui aurait pu croire que les quatre inadaptés sociaux seraient un jour en couple, mariés ou bientôt parents ? Dans Soap #1 (septembre 2014), Marie Turcan parlait de « transformation qui illustre la recherche constante du bon équilibre, entre changement et continuité […] qui est parvenue à faire évoluer ses personnages graduellement, mais en profondeur. »

« We’ll find another time to tell him I’m pregnant… »

La prochaine fois, c’est un jeu de piste matinal, lors duquel un mot sur un Post-it changera la vie d’Howard. Steve Molaro révélera les coulisses de l’annonce avortée, comme une inspiration inopinée, comme on raconte une blague. « Et si… » Le genre d’introduction que l’on prend un peu à la légère, pour avancer une proposition futile et qui conduit souvent à une tranche de rire inoffensif, relâchant la pression. Seulement, ce jour-là, Molaro, au milieu de ses auteurs, trouvera les mots magiques. La petite ligne de dialogue qui fait basculer la scène de l’anodin vers l’exceptionnel. Mais une exception qui fait sens dans l’évolution du couple.

BigBang-saison09-Howard-PaternitéC’est une tradition dans la série, la famille s’avère davantage une source de gêne ou de souffrance. La mère castratrice de Leonard, la bigote de Sheldon, l’acariâtre d’Howard, seul Raj dérogera à la règle. Côté dames, les schémas sont plus traditionnels avec des pères protecteurs (Penny, Bernadette), Amy fera exception, quand la mention de sa mère se traduit par des sévices (le placard aux péchés) ou des insultes. Au fil des ans, le groupe est devenu un refuge autant qu’un lieu d’émancipation. On y célèbre les premières relations stables, les premiers mariages, dans une logique qui construit progressivement une structure. Les amis deviennent la famille que l’on choisit.

Le couple Bernadette/Howard incarne au mieux l’invariable. Celui qui n’a subi que très peu de vagues, quand Penny et Leonard jouaient à cache-cache. Une histoire qui a débuté par un happy end. Ils ont eu des obstacles à surmonter mais toujours dans une optique de renforcement des liens. La saison va chercher à faire évoluer le couple dans une dynamique plus adulte. Bernadette souhaite redécorer l’intérieur de la maison maternelle (9×07 : The Spock Resonnance). Un acte symbolique qui place le jeune ingénieur devant un dilemme : passé contre futur, mère contre femme, dans une géométrie où l’un annihilerait le second. Il est facile de comprendre pourquoi il devenait nécessaire de poursuivre l’évolution du couple jusqu’à un nouveau stade. Conséquence des inspirations impulsives : une révélation brusque, qui parvient à retomber sur ses pattes l’épisode suivant. La suite tient de la logique du personnage partagé entre la joie d’être père, la crainte d’être immature, les vieux fantômes d’une enfance sans figure paternelle.

BigBang-saison09-Raj-GrosNounoursLa grossesse devient un enjeu comique évident, parfois facile et permet d’enrichir la relation entre Howard et Raj. Déborah Gay nous a offert un excellent portrait du personnage et de son amitié avec l’ingénieur futur papa. Les auteurs auraient pu jouer la carte de la jalousie, ils choisissent celle, plus délicate, de l’implication. Peut-être un peu trop, mais c’est raccord avec le caractère entier du personnage. Ainsi, on le voit prendre soin de Bernadette, préparer l’arrivée du bébé avec l’enthousiasme excessif qui le caractérise. La dynamique des futurs parents devient celle d’un trio où Raj occupe la place du milieu, rassurant Howard tout en préservant Bernadette. S’il n’y avait la storyline foutraque et destructrice du « néo -womanizer » indien, on tenait une représentation toujours plus moderne dans les symboles exploités, comme le démontrait Déborah.

BigBang-saison09-UneLa saison incarne peut-être plus qu’aucune autre une exploration latente de la souffrance cachée dans un passé non résolu. Des mentions de l’enfance de Sheldon, d’Amy, les relations mère/fils de Léonard et le vide familial autour d’Howard, entraînent un ton moins univoque, moins porté sur l’idée du rire absolu comme comburant de la sitcom. Signe de modernité (le genre évolue) et jurisprudence Mom dans la composition générale, font entrer The Big Bang Theory dans une formule enrichie (mais pas totalement maîtrisée), aidée par une longévité exceptionnelle offrant promiscuité et empathie.

Nous pensions que la sitcom produite par Chuck Lorre était sclérosée par sa formule et son succès ? La neuvième saison prouve qu’elle est encore capable de repousser ses limites sans mettre en péril son existence. Où il ne s’agit pas de faire n’importe quoi avec n’importe qui, mais de montrer que dans une comédie classique, surannée, l’inertie n’est pas toujours immobile.

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