Decouvrir…Orange is the new black (après tout le monde)

Decouvrir…Orange is the new black (après tout le monde)

Note de l'auteur

A l’instar de House of Cards, Orange Is the New Black représente l’un des puissants fers de lance de Netflix. Entre critiques quasi unanimes et discussions enflammées sur la toile, je suis pourtant resté de marbre à son sujet depuis sa diffusion. Craignant que ce déchaînement passionné ne nuise à mon appréciation objective de la série, je l’ai laissé sur le bas-côté, sans y prêter vraiment attention pendant deux ans. Et puis, il vous suffit d’un avis extérieur, à l’enthousiasme intact, et à l’avis déjà plus mesuré, pour créer la petite étincelle inattendue qui vous pousse à la découverte et enfin à franchir le pas. Bref, me voilà fin prêt pour me lancer dans les méandres carcéraux de Piper Chapman et de ses comparses… et j’aurais du le faire depuis bien longtemps !

 

orCe que je pensais trouver

Dans le genre titre obscur et qui n’interpelle pas vraiment, Orange Is the New Black se pose là. Sachant que la série se concentre sur le milieu carcéral féminin, j’avais un peu de peine à coupler son étrange intitulé à son univers cloisonné. Et aller jusqu’à dire que j’estimais la série déjà bouffie d’une hype consternante, c’est un pas que je franchis bien volontiers. Sans compter qu’un certain Tom Fontana a débarqué presque deux décennies auparavant avec un coup de poing télévisuel nommé Oz, je n’imaginais pas bien plus loin pour Orange Is the New Black qu’une série un brin girly, qui tentait vaguement d’être crédible parce que son contexte l’y obligeait. Idem pour son incident déclencheur en fait. Car si la découverte du milieu carcéral par le prisme d’une trentenaire new-yorkaise embourgeoisée me fait consentir à jouer volontiers la carte de l’empathie, son fil rouge ne me paraissait pas vraiment enthousiasmant sur le (trop) long terme.

 

Ce qu’on avait oublié de me dire
Nickypromo_cropped

Nikkie

Déjà, pour la hype, on repassera. Orange Is the New Black ne cherche pas l’épate de circonstance dans une série de femmes (Shonda Rhimes si tu m’entends…) mais mène bel et bien une écriture habile et fichtrement réaliste à leur encontre, une ode urbaine et moderne même, transcendée par une pléthore de personnages fortes en gueule et en tragédie. D’ailleurs, cela commence simplement avec son héroïne. Bien éduquée et très cultivée, Piper Chapman, W.A.S.P.(1) dans toute sa splendeur, nous intronise à cette population carcérale avec laquelle elle va devoir composer. Et si sa gentillesse et sa candeur vont lui jouer évidemment des tours, ce n’est pas forcément non plus qu’en prison que les gros problèmes s’amoncelleront pour elle mais aussi dans sa vie privée et intime. Car si Piper a un futur mari qui l’attend patiemment à sa sortie, sa détention la mettra face à son passé en y découvrant… son ex-petite amie ! Une belle mise en bouche dont je vous passe sous cape les révélations futures car de toute façon, les nombreuses surprises que vont me réserver la prison de Litchfield ne font que commencer ! Et si on accompagne volontiers Piper dans ses méandres, on comprend vite qu’elle est surtout un magnifique catalyseur narratif pour mettre en avant le reste du cast, véritable moteur de la série au bout du compte.

 

500full

« Red »

Car Orange Is the New Black est avant tout, et surtout, une série de personnages. Pas moins d’une trentaine de protagonistes seront illustrés durant deux saisons avec une intelligence d’écriture rare. De la marâtre russe acariâtre à l’ancienne athlète caractérielle en passant par la laissée-pour-compte frappadingue jusqu’à la transsexuelle en manque de médicaments, la mosaïque de ces femmes de tous âges et de toutes ethnies expose un panel complet dans l’esprit du téléspectateur. Simples stéréotypes de prime d’abord, ces derniers seront vite effacés par l’ingénieuse générosité des scénaristes à exposer avec justesse un maelstrom de personnalités riches, complexes et très attachantes. Parfois par touches éparses, parfois par fulgurance, les multiples facettes de chacune des prisonnières s’effritent le plus souvent grâce à des flashbacks d’une grande pertinence. Qu’elle soit naïve (Chapman), pitoyable (Morello), loyale (Nikkie), jusqu’au-boutiste (Red) ou tout simplement folle (Suzanne), Orange Is the New Black ne dépeint pas ici qu’un portrait de femmes, mais un portrait de toutes les femmes. Elle est bien l’une des rares séries à les représenter sous tous les aspects et sous toutes les coutures. La série arbore donc avec fierté ce qu’aucune autre n’a réussi à faire jusqu’ici : celle de dévoiler la gent féminine sans aucun fard, ni artifices. Et c’est dans ce paradoxe formel que cela la rend aussi belle et attrayante.

SuzanneInfobox

Suzanne  » Crazy-eyes »

Orange Is the New Black ne doit pas être comparé à Oz. Si cette dernière laisse forcément des traces inextinguibles dans les esprits, la mettre en parallèle aux aventures de Piper et consorts n’a pas vraiment lieu d’être. Dans le traitement déjà. Quand la série de HBO joue la carte du quartier de haute sécurité et de l’ultraviolence, celle de Netflix joue dans la cour inverse. Chacune des détenues est en effet libre d’aller et venir comme elles le souhaitent dans l’enceinte, de travailler ou de s’occuper à un poste précis (cuisine, bibliothèque, etc.). Idem dans sa spatialisation. Les détenues d’Orange Is the New Black peuvent aussi quitter complètement le carcan carcéral, temporairement ou totalement. A Emerald City, c’est simple : nul espoir de sortie n’est permis. Et si les longs monologues anxiogènes d’Harold Perrineau bouscule le téléspectateur dans Oz, la prison de Litchfield, elle, garde une luminosité certaine à son encontre, même quand ses personnages se voient acculés par une tension extrême. Bref, la série n’oublie pas que si elle nous emmène entre quatre murs, elle ne nous prive pas de nous faire respirer assez souvent, et se permet même de citer la série de Tom Fontana dans la comparaison (« Nous ne sommes pas dans Oz, mademoiselle Chapman« ), enlevant définitivement tout ambiguïté à ce sujet.

1000

Sophia, véritable icône transgenre

Mais ne nous y trompons pas non plus. La série sait aussi être grave, et foncièrement très dure avec ses personnages. Si l’ostracisation que va connaître Piper au milieu de ses pairs est une évidence à son arrivée, la série cherchera à bien nous faire comprendre rapidement qu’il ne s’agit que d’une étape parmi tant d’autres que la jeune femme devra arriver à surmonter. L’ouverture de la seconde saison, brillamment réalisée par Jodie Foster, impose à ce sujet une tension extrêmement lourde durant presque tout l’épisode, une ambiance à laquelle nous n’étions pas habitués jusqu’à alors. Et quand arrive la première vraie « méchante », la série explore alors une volonté à exposer l’agressivité latente que certaines détenues ne divulguaient pas encore, exprimant ici une teneur plus violente et inhabituelle.

PiperPromo2

Piper Chapman

Ce que j’en ai pensé au fil des saisons

Deux saisons et 26 épisodes plus tard, c’est peu de vous dire si la série m’a paru courte puisque bingwatché en moins de temps qu’il n’en faut. Pas convaincu au début, dû à un pilot un peu mollasson, tout s’arrange dans les épisodes suivants où l’entrelacement des différentes histoires des détenues m’a complètement emporté. Certaines personnalités, certains caractères questionnent, interrogent. On se demande comment celle-ci ou celle-là à pu finir derrière les barreaux tant on leur laisserait le bénéfice du doute. Et quand la vérité apparaît alors, on se retrouve confronté à un vivier de drames qui prend forme de multiples façons, tantôt cruels, parfois inévitables ou tout simplement d’une infinie tristesse. On s’étonne de rire aussi. Car si la série joue la carte de la crédibilité, elle n’en oublie pas de placer des situations totalement ubuesques ou des vannes calibrées et percutantes (spéciale dédicace à Poussey et Tastee qui font le show). Mais mieux encore, c’est une série référentielle. A l’instar de la trop méconnue et excellente série Suits, Orange Is the New Black joue la carte des citations télévisuelles, des films classiques aux plus modernes, lui conférant un cachet supplémentaire et un accès au panthéon des séries de la pop-culture moderne. Mais sa plus belle qualité, sa plus belle force, c’est qu’elle ne tombe jamais dans le misérabilisme. Car Orange Is the New Black est avant tout une dramédie. Aux USA, la série pose encore problème à ce sujet car on ignore encore comment la statuer correctement du fait de son numéro d’équilibriste entre les genres. C’est certainement d’ailleurs aussi pour cela qu’elle est aussi marquante et indéniablement attachante. Et, que de mon côté, je ne pense plus au orange de la même façon.
1) WASP : Abréviation de White Anglo-Saxon Protestant : Citoyen américain d’une catégorie sociale privilégiée.

Partager