Bilan : Doctor Who (saison 8) – The Good Man ?

Bilan : Doctor Who (saison 8) – The Good Man ?

Note de l'auteur
Am I a good man? vous demande 12

« Am I a good man? » vous demande 12

Doctor Who s’apprête à revenir sur nos écrans avec son traditionnel épisode Spécial de Noël, quelques jours avant la reprise des tournages pour une neuvième saison régulière dont la diffusion aura lieu à la rentrée prochaine. C’est donc l’occasion rêvée de revenir sur la huitième saison pour un bilan des 12 épisodes diffusés entre aout et novembre.

(Et c’est ainsi que le rédacteur transforme en choix et opportunité éditoriale son gros mois de retard pour livrer son bilan de saison. C’est un métier.)

Une régénération

On célèbre souvent ce moment de génie de l’histoire de la série, et force est de reconnaître à nouveau à quel point c’est justifié. Confrontés en 1966 à la nécessité de gérer le départ de William Hartnell, interprète de la première incarnation du Docteur, les auteurs et producteurs de l’époque inventèrent la ‘‘régénération’’ au cours de laquelle le personnage, mourant, change littéralement de peau – et donc d’acteur.
Pas loin de cinquante ans plus tard, il fallait bien ça pour, à nouveau, régénérer l’intérêt de Doctor Who.

Steven Moffat et la BBC ont senti la nécessité d’un pas de côté assez franc. Avec leurs spécificités et leurs – grands – talents distinctifs, David Tennant et Matt Smith ont été des Docteurs assez proches : jeunes, dynamiques, amoureux. Peter Capaldi, encore un immense acteur (mais la réserve de comédiens britanniques de génie semble inépuisable) s’est imposé d’emblée comme une version plus distante, parfois presque inaccessible, qui n’affichait pas la candeur et la chaleur qui faisaient oublier, chez ses deux prédécesseurs, les actes de colère et de violence. Cette version du Docteur pouvait apparaître comme froide et cruelle.
Steven Moffat a choisi d’en jouer à plein.

Doctor Who ?

Doctor Who ?

A dessein, le formidable premier épisode, « Deep Breath » – un travail d’orfèvre en terme de réinvention des personnages et de réorientation thématique, pas aussi flamboyant que « The Eleventh Hour » mais peut-être, finalement, tout aussi réussi – ne contenait pas la traditionnelle scène-signature qui impose le ‘‘nouveau’’ Docteur. A la place, il posait une question : le Docteur avait-il tué de ses propres mains son antagoniste de la semaine ? (Un antagoniste qui se trouvait être un robot dont la seule raison de vivre était devenu de rester en vie, mais j’y reviendrais.)

Ce doute sur sa personnalité était exprimé à voix haute dès l’épisode suivant par le Docteur lui-même, interrogeant Clara : « Am I a good man ? ». Mais pour l’heure, celle-ci était encore incapable de répondre, embarquée comme le téléspectateur dans une quête d’une saison entière pour essayer de saisir cet homme imprévisible et dissonant, capable de créer l’inconfort, à l’image de la nouvelle version du thème musical composé par Murray Gold.

Au fil de la saison, le Docteur s’est vu proposer plusieurs masques : celui de ‘bon Dalek’ (« Into the Dalek »), de ‘héros’ (« The Robots of Sherwood ») et, dans l’épisode final « Death in Heaven », celui de ‘Président’ par UNIT et de Général d’une armée de Cybermen par Missy.

Ce Docteur fluctuant a d’autant plus laissé de place à Clara pour prendre le contrôle dans une relation structurée par un jeu de pouvoir amical mais incessant.
Au point que, le Docteur s’effaçant volontairement (« Kill the Moon ») ou non (« Flatline »), Clara a pu jouer à être lui, et même se persuader qu’elle pouvait prendre le dessus sur lui. Mais un Time Lord reste un Time Lord. Cette prise de pouvoir de Clara culmine dans l’épisode final lorsque Clara prétend, de manière convaincante, être le vrai Docteur, encouragée par un Steven Moffat qui lui ‘‘donne’’ le générique, ravi de pouvoir tirer le tapis de sous les pieds des spectateurs deux fois de suite.

Le compagnon qui serait le vrai Docteur, c’est une idée un peu grande pour n’en faire qu’un gimmick de teaser, mais c’est le genre de choses qu’on peut se permettre quand on est Steven Moffat et qu’on en a beaucoup, des idées.

La quête d’identité du Docteur s’achève sur la révélation qu’il est, évidemment, tout comme le Maître malgré son changement de sexe, resté le même – la description ‘‘idiot with a box’’ n’étant qu’une variation assez subtile sur celle de son prédécesseur, le ‘‘mad man with a box’’.
La saison reste donc dans la vision de Steven Moffat du personnage selon laquelle le Docteur est toujours le même et n’évolue jamais. Mais, même s’il tient donc du truc d’illusionniste, cet arc a permis de remettre le Docteur en mouvement et de raconter des choses à son sujet. Un immense progrès par rapport à ces dernières années où les petites modifications constantes apportées au costume de Matt Smith étaient la seule chose se rapprochant d’un travail sur le personnage.

Des robots

Dans la huitième saison de la série, la menace était très mécanique. Le Docteur et Clara affrontant des robots dans l’épisode 1, l’épisode 3 et l’épisode 6, sans compter les Cybermen du final, les anticorps mécaniques du Dalek de l’épisode 2, ou l’humain augmenté Psi dans l’épisode 5.
Facile d’y voir un commentaire sur ce qu’a traversé la série, surtout que « Deep Breath » invite à se saisir de la métaphore.

Missy, le Docteur et un cyberman

Missy, le Docteur et un cyberman

La fournée 2013 de Doctor Who, tout juste sauvée par les festivités du cinquantenaires et le départ de Matt Smith – tous deux imparfaits, mais en mesure de faire l’événement –, avait tout de robotique. Une série en pilotage automatique, qui produisait ses épisodes annuels parce qu’elle était programmée pour, mais de manière désincarnée, déshumanisée, sans inspiration.

La déception critique a été si large qu’elle a été partagée par l’équipe de la série elle-même. Elle savait parfaitement que la série bénéficierait de l’arrivée de Peter Capaldi, mais aussi que cela ne suffirait pas.
Deux priorités s’imposaient : sauver le personnage de Clara en le réinventant, et redonner du souffle aux histoires, ce qui passait par une recherche de meilleurs concepts à l’écriture mais aussi par un retour à des réalisations un peu plus inventives que la saison 7b, très handicapée par des problèmes de budget, un certain laisser-aller et, probablement, la préparation du cinquantenaire.

Visiblement, cela fait du bien à Steven Moffat d’avoir des ordres de mission clairs. Il les a pris à cœur, comme en témoigne le nombre de crédit de co-écriture qu’il a reçu tout au long de la saison.

Humanité retrouvée

Dès le premier épisode, la nouvelle Clara a été imposée. Si Moffat ne résiste pas toujours à sa mauvaise habitude de faire déclamer leur personnalité supposée à ses personnages, il a cette fois su à plusieurs reprises montrer qui était Clara à travers des actions. Mieux, en introduisant Danny Pink et sa liaison avec Clara, Steven Moffat a enfin trouvé une justification à la décision qu’il a prise quelques années en arrière de transformer le Docteur en hobby pour les Compagnons plutôt que de les laisser voyager avec lui à plein temps.

Clara, un vrai Docteur bis

La double-vie de Clara a offert de nombreux moments savoureux au fil de la saison, cette fois joués à l’écran et non pas pendant les ellipses. Si bien que même lors des épisodes plus faibles, comme il y en a toujours (« Mummy on the Orient Express », « In the Forest of the Night »), il se passait des choses entre Clara, Danny et le Docteur. Leurs relations évoluaient, s’approfondissaient, s’éclairaient sous un jour nouveau… Cela n’était pas toujours parfait (on sent par exemple à quel point la grosse dispute de la fin de « Kill the Moon » a été improvisée très tard dans l’écriture, ce qui a conduit à un rétropédalage un peu laborieux dans l’épisode suivant) mais grâce à cela, cette saison ne comporte aucun épisode irrémédiablement mauvais et à jamais inregardable à nouveau (coucou « Journey to the Center of the TARDIS »).
Et quand ce travail sur les personnages réinvestis se conjuguait avec un épisode au concept riche et intéressant, il a plusieurs fois abouti à des épisodes riches et passionnants, parmi les grands moments de la nouvelle série (« Deep Breath », « Listen », « Flatline », « Dark Water »).

Cette qualité d’écriture retrouvée a rencontré une belle mise en image : soignée, inventive, colorée mais de bon goût (tout juste affaiblie par des transitions entre séquences régulièrement pataudes, qui témoignent peut-être de tournages très éclatés du fait de question de décors et d’agendas des comédiens semi-récurrents). A cela il faut ajouter la sensation que la série est à nouveau personnelle (Steven Moffat est un ancien enseignant).
L’ensemble forme la meilleure saison supervisée par Steven Moffat pour sa cohérence, sa variété, et la qualité de son propos.

Tous ces éléments ont convergé dans « Dark Water », une première partie du final de saison étourdissante d’originalité, de subtilité, de force, et de richesse. Terriblement noir sans oublier d’être drôle, articulé autour de plusieurs situations à suspense très efficaces, l’épisode est un climax mémorable, que même une seconde partie pataude, statique et encroutée dans des concepts difficiles à mettre à l’écran (le Danny-Cyberman, craignos monster s’il en est), n’arrivera pas à gâcher.

Confirmant une malédiction de l’ère Moffat (son final de saison le plus réussi, « The Wedding of River Song », croule quand même sous les défauts) « Death in Heaven » le voit retomber dans certains de ses travers. Le bonhomme n’est pas un scénariste de l’épique et, quand il s’y essaye parce qu’il s’y sent obligé, cela tombe presque toujours à plat.
Moffat tue Danny Pink, un régulier extrêmement attachant (Samuel Anderson est une nouvelle trouvaille de casting dans une série qui les aligne), ainsi qu’Osgood, apparue dans le Spécial des 50 ans, et convoque le souvenir nostalgique du Brigadier. Mais avec tout cela, le scénariste arrive tout juste à être un petit peu émouvant.

Au moins, ce final laisse-t-il à nouveau les personnages dans une position originale et intéressante, le Docteur et Clara se mentant l’un à l’autre pour se dire adieu. A mon sens, il aurait évidemment fallu pour ne pas en diminuer la portée que ce soit là un réel adieu. Une option qui aurait été facile en allant au bout de ce qui m’a semblé être suggéré (et si ce que Clara voulait dire à Danny, au début de l’épisode, c’est qu’elle est enceinte ? Après tout, Danny est censé avoir une descendance puisqu’on a rencontré Orson).
Au risque de répéter de syndrome Amy et Rory, l’équipe a décidé de tirer sur la corde Clara au moins pour un épisode supplémentaire, et peut-être plus. Ils avaient contre toute attente réussi à me la faire adorer. Ils prennent un gros risque.

Ce double mensonge ne sera pas un adieu mais, au moins, un au-revoir réussi

Doctor Who : saison 8
Showrunnée par Steven Moffat, produite par Brian Minchin.
Une production BBC.
Avec Peter Capaldi (le Docteur), Jenna Coleman (Clara Oswald), Samuel Anderson (Danny Pink), Michelle Gomez (Missy)

Disponible en DVD et Blu Ray en import UK. Doctor Who revient avec un épisode Spécial pour Noël diffusé ce jeudi 25 décembre sur BBC1 et prochainement sur France 4.

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