Bilan: The Leftovers (saison 1) – Plus rien n’a de sens, plus rien ne va

Bilan: The Leftovers (saison 1) – Plus rien n’a de sens, plus rien ne va

Note de l'auteur
Les chiens ensauvagés, annonciateurs de l'effondrement, mais aussi d'un espoir possible

Les chiens ensauvagés, annonciateurs de l’effondrement, mais aussi d’un espoir possible

Un quatorze octobre, 2% de la population mondiale disparaît – d’un instant à l’autre, sans laisser de trace. Nul ne sait ce qui s’est passé. Trois ans après, toutes les théories, scientifiques ou religieuses, ont échoué à expliquer l’inexplicable. Il faut tenter de laisser la vie reprendre son cours. Mais comment est-ce possible sans résolution ? Comment est-ce possible quand plus rien n’a de sens ?

 

Ce qui se cache derrière le deuil

On a beaucoup écrit que The Leftovers traitait du deuil. Ce n’est évidemment pas faux. Pour autant, ce n’est probablement pas la meilleure description de la série et de ce qu’elle s’applique à raconter. En cela, le groupe de personnages que décrivent, au fil des 10 épisodes de cette première saison, les scénaristes Damon Lindelof, Tom Perrota (auteur du roman dont The Leftovers est adaptée, et qui participe à l’écriture de la série) et leur équipe n’a évidemment pas été choisi par hasard. Il n’est donc pas question pour les auteurs de prétendre que tout le monde réagit de manière similaire à l’événement traumatisant à l’origine de la série, contrairement à ce qui leur a parfois été reproché.

De fait, lors de l’escapade de Nora à New York (épisode 6), on rencontre des gens qui semblent avoir tourné la page. De même, au sein des figures secondaires de la série, on trouve les deux jumeaux Scott et Adam, qui semblent bien avoir mis le 14 octobre derrière eux. C’est précisément pour cette raison qu’ils ne comptent pas parmi les personnages point-de-vue.

Avant la grande disparition, des fissures déjà présentes

Avant la grande disparition, des fissures déjà présentes

Cette intuition, selon laquelle le véritable sujet se trouverait ailleurs, se voit confirmée par le neuvième épisode, intégralement composé d’un flash-back nous ramenant aux jours précédents le 14 octobre. On y découvre ce qu’on pressentait : déjà, des crevasses lézardaient les murs de la maison de Kevin Garvey – et sa vie. Déjà, son café semblait fuir inexplicablement de sa tasse, comme s’il s’écoulait par des fissures présentes, mais encore invisibles. En clair, tous ces personnages allaient déjà mal avant le 14 octobre, parce que le monde allait déjà mal. L’événement n’a été qu’une confirmation, une révélation du malaise dans lequel ils se débattaient, même si eux-mêmes ne l’avaient pas encore identifié.

Malgré tous leurs efforts, il leur était impossible de trouver un sens au monde qui les entoure, et de s’y trouver une place. Comme si tout avait déjà commencé à s’écrouler, comme si des gouffres s’étaient creusés entre les uns et les autres, à force de mensonges, d’hypocrisies, de lâchetés et de trahisons. Un cycle infernal: le monde va mal à cause de nous, et ça nous rend encore plus mal.

Le conflit propre à l’Humanité entre raison et instinct animal, c’est ce qui s’esquisse derrière cette difficulté à lire les signes de l’effondrement généralisé dont le 14 octobre pourrait n’être qu’une étape. Luttant contre l’inexplicable, la raison pousse à se détourner des présages qui rendent déjà fous les animaux sauvages avant qu’après la grande disparition, nos animaux domestiques soient aussi touchés, comme la série l’explique au détour d’un dialogue d’Adam dans l’épisode Pilote :

« Les chiens sont juste des animaux, mec. Ils ne sont pas comme nous, à essayer de raisonner les choses, de donner un sens aux trucs qui n’en n’ont pas. Ils voient quelque chose comme ça, ils débloquent. (…) Ils retournent à l’état sauvage. La même chose va nous arriver. Ça prend juste plus longtemps ».

De fait, le déchaînement d’hommes ensauvagés frappera dans le dernier épisode de la saison.

 

Les Guilty Remnants, agents provocateurs à la recherche du chaos

Les Guilty Remnants, agents provocateurs à la recherche du chaos

 

Des éclaireurs

The Leftovers est certes très loin d’être une comédie, ne trouvant quelque fois un peu de légèreté que dans sa manière jusqu’au-boutiste de nous confronter à l’absurde. Mais elle n’est pas non plus aussi dépressive que la caricature qui en a été faite. Tout simplement parce que les personnages qu’elle suit ne sont absolument pas dépressifs eux-mêmes. Au contraire, ils sont capables de renoncer au déni pour affronter la réalité. Ce sont des éclaireurs, à même de comprendre les messages sous-jacents que nous adressent, au choix, nature ou forces supérieures.
Peut-être dans la suite de la série seront-ils en mesure d’identifier une voie pour échapper à cette apocalypse en forme de lente agonie.

Pour l’heure, la prise de conscience d’un monde qui n’a ni sens, ni direction, qui ne laisse de place ni à la justice, ni au mérite, provoque différentes réactions.

Les Guilty Remnants, au cœur de l’intrigue de cette saison, ont choisi de répondre par une forme d’acceptation fataliste, qui revient à se satisfaire de l’arbitraire, à se l’imposer à soit-même et aux autres. Puisque le monde est ainsi, le bonheur est impossible. Et la vie ne mérite donc pas d’être vécue. Comme le dit le Père Matt Jamison, ils sont déjà morts. Ils ne peuvent alors qu’une seule fonction : accélérer la décomposition générale pour rapprocher la fin, qui reste le seul espoir de délivrance. Il est d’autant plus facile pour eux d’étendre leur influence que le 14 octobre a généralisé la confusion et accentué l’implosion de toutes  les institutions – les religions établies parmi elles. Si Jamison prêche devant une église quasi-déserte, les sectes de tout poil sont en plein essor. La société a poursuivi et amplifiée la voie actuelle: celle d’une atomisation en petits groupes persuadés de détenir la vérité, radicalisés et prêts à en découdre.

Christopher Eccleston

Christopher Eccleston

Jamison, justement, s’il ne peut expliquer ce qu’il s’est passé, est au moins déterminé à lutter contre les explications fausses. Pas question d’accepter que la grande disparition soit vue comme l’Enlèvement de l’Eglise (The Rapture), puisque des Hommes mauvais comptent parmi les disparus. Il n’est pas davantage prêt à accepter la version sécularisée de cette explication, la Journée des Héros organisée par le gouvernement. Plus tard dans la saison, il décidera de lutter contre les Guilty Remnants eux-mêmes, de les sauver à leur tour de leur fausse rationalisation. Il se définit ainsi en creux, espérant tout de même qu’à terme, les signes qu’il perçoit, et dont il estime qu’ils le valident dans sa Foi, le mèneront à la vérité.

Pour Kevin Garvey, la grande disparition a été l’occasion d’une révélation : celle de l’importance de sa famille. Mais sa prise de conscience n’a pas suffi à empêcher sa lente dislocation. Il doit aussi porter un autre fardeau : dans un monde profondément insensé, comment faire la différence entre le fou et le sain d’esprit ? Les signes que, comme le Père Jamison, il perçoit, sont-ils réels ou le produit d’un délire ? Son père est-il à sa place à l’asile, ou le premier éclaireur d’entre tous? Ce questionnement ne semble que le précipiter plus profondément dans la folie, le scinder en deux. Parallèlement, son acharnement à sauver une idée préconçue de la famille a achevé d’éloigner de lui l’intégralité de ses membres. Si la famille est une valeur essentielle de The Leftovers, elle n’est pas traditionnelle ou simpliste, au contraire: il faut savoir la recomposer.

Pour Kevin comme pour Nora, qui s’était résignée à n’être plus définie que par son deuil, la saison se termine par une immense note d’espoir. Il est possible pour lui de reconstruire une famille, même si elle est différente. Elle peut se trouver de nouvelles raisons de vivre.
Surtout, la redomestication d’un chien sauvage, tant espérée par Kevin, laisse entendre que rien n’est encore perdu non seulement pour eux, mais pour toute l’Humanité…

 

Un revenant à la télé

The Leftovers marque le retour de Damon Lindelof à la télévision – certainement le média qui convient le mieux au scénariste – par la grande porte d’HBO. La chaîne à péage lui autorise une forme de radicalité, tant dans le propos que dans le ton et la forme, qui rend The Leftovers très souvent fascinante.

Comme c’est souvent le cas avec les séries de genre qui rencontrent un grand succès, Lost a généré autour de lui une relation amour-haine confinant à l’hystérie collective. Qu’importe ce qu’on lui reproche – à raison (sa réécriture de Prometheus, encore que même cette critique gagnerait à être nuancée : éloigner le film d’Alien en (em)brouillant les liens, c’est la commande qu’on lui a passé, pas une initiative personnelle) ou complètement à tort (World War Z). Nul doute que Lindelof porte une vision d’auteur, une patte que l’on retrouve et qui rapproche à l’occasion The Leftovers de Lost (notamment l’excellent Nora-centric) alors qu’elles sont, dans le fond, quasi antinomiques.

Lindelof a toujours pour lui cette faculté de transformer presque chaque scène en court-métrage à même de s’apprécier indépendamment. Ce qui pose problème sur un film de deux heures qui doit se satisfaire à lui-même est en revanche parfaitement adapté au format de la série télévisée, qui allie relative brièveté des épisodes et longueur de la narration globale qui permet de multiplier les jeux de miroir et de faire sens au fil du temps, chaque scène étant comme un coup de pinceau sur un tableau impressionniste.

Quand la série faiblit quelque fois, c’est davantage lorsqu’elle essaie de mettre certaines intrigues en avant plutôt que les personnages qui les habitent, ce qui est notamment sensible dans l’arc autour du gourou Wayne et du fils Garvey.

Résolument décidé à privilégier l’étude de caractère, Lindelof brosse peu à peu des figures absolument bouleversantes. Une démarche renforcée par le style de réalisation initié sur les deux premiers épisodes par Peter Berg, qui retrouve sa capacité à nous rapprocher viscéralement des personnages déjà à l’œuvre dans Friday Night Lights. L’interprétation subtile, qui sait ne pas sur jouer le sous-texte, va dans le même sens. Il faut dire que la distribution regorge de grands acteurs, y compris dans des rôles très secondaires (mentionnons par exemple Janel Moloney dans le rôle de la femme du Père Jamison) qui permettent aussi de créer une vraie impression de communauté, différents habitants de Mapleton recroisant plusieurs fois la route des personnages principaux au fil des 10 épisodes.

The Leftovers a aussi pour elle une véritable imprévisibilité, sa narration non-linéaire épousant les personnages plutôt que les intrigues. A cet égard, la deuxième saison commandée par HBO se présente comme une page blanche finalement assez excitante.

Pour ma part, atteint en plein cœur par la proposition riche et radicale qu’est The Leftovers, je l’attends déjà avec beaucoup d’impatience.

The Leftovers, portrait d'une Humanité brisée

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