BIOS : écoutez la voix de la planète-mère

BIOS : écoutez la voix de la planète-mère

Note de l'auteur

Isis : un paradis mortel que l’humain compte bien exploiter. Zoé, programmée pour son exploration, n’attend qu’une chose, le contact avec sa nouvelle planète. Comme une mère patrie, une planète-mère qui lui ouvre les bras. Sans savoir si la connaissance ou la mort, voire les deux, l’attendent au bout de l’étreinte.

L’histoire : La lointaine Isis est un monde luxuriant, à l’écosystème complexe. Un monde classé zone de biomenace de niveau 4. La moindre molécule de son biotope suffit à tuer un être humain au terme d’une horrible agonie. Et pourtant, Isis constitue la découverte la plus prometteuse de ce XXIIe siècle. Zoé Fisher a été conçue pour explorer Isis. Lui faudra-t-il sacrifier son humanité, voire son existence même, pour en découvrir tous les secrets ?

Mon avis : Tout, dans ce roman de l’Américain Robert Charles Wilson, semble tourner autour de la notion de paradis – et, partant, d’enfer, qui n’est qu’un autre visage (mortel) de l’Eden originel. Isis, comme une Terre intouchée (et paraissant intouchable à l’époque de Zoé), a tout d’un paradis, protégé des atteintes délétères d’une humanité divisée entre, d’une part, les habitants de la Terre eux-mêmes et la civilisation qui a pu s’en détacher et recréer un monde mi-puritain, mi-libertin, dans l’espace.

Un paradis, certes, mais à 100% mortel pour un être humain. Pas malveillant, non. Simplement et parfaitement inadapté à la vie humaine. Isis recèle en effet des milliards de microorganismes, de virus, de prions, tous capables de tuer un homme et une femme en quelques secondes d’atroces souffrances.

Le paradis de BIOS, c’est aussi celui de l’enfance. Celle de Kenyon Degrandpré (un nom prédestiné et ironique, pour un homme qui dirige une station orbitale à l’autre bout de l’univers par rapport à notre bonne vieille Terre), avec la nature d’autrefois comme préfiguration du jardin solaire de la station orbitale, « aussi fragile et vitale qu’un cœur greffé ». Arrive alors Zoé, nouvelle Ève (le fait que son prénom commence par la dernière lettre de l’alphabet n’est pas un hasard : est-elle aussi la nouvelle Omega ?), avide de contact avec Isis, envoyée ici pour que l’humanité acquière de nouvelles connaissances sur Isis et la façon de s’y implanter. À la fois fruit et arbre du savoir. Danger et arbre de la vie et de la mort.

On pourrait lire BIOS à l’aune de la Bible, me semble-t-il. La Genèse, l’Apocalypse, l’Alpha et l’Omega… Cette idée d’Eden des origines et de Jérusalem céleste vers laquelle tout revient au temps de la fin. Zoé ne serait-elle pas ce « signe grandiose » apparu dans le ciel : « une Femme, ayant le soleil pour manteau, la lune sous les pieds, et sur la tête une couronne de douze étoiles » (Apocalypse 12, 1) ?

Un récit biblique des commencements et des fins ultimes qui aurait été réécrit par un Stanislas Lem, l’auteur polonais de Solaris (adapté par Tarkovski en 1972), à la sauce SF. Une narration lente, méticuleuse, sans vrai moment d’action échevelée mais avec quelques passages d’une horreur délicieuse, lorsque les agents infectieux d’Isis pénètrent les corps. Comme la contamination de Freeman Li, une bonne scène courte, dense, digne d’un film gore. Ou encore cette sensation atroce de l’air expulsé de force des poumons lorsque la baie s’ouvre sur l’espace. Des instants intenses qui parsèment le propos général, pour rehausser de rouge un récit par ailleurs très uniforme.

Isis comme une vaste et nouvelle pharmacopée potentielle pour une humanité qui craint la maladie par-dessus tout, et qui, tout à la fois, représente une somme d’agents pathogènes destructeurs. Robert Charles Wilson use de termes hautement scientifiques (jamais définis) comme d’un arsenal à la fois précis et poétique. Un exemple ? « Elle était encore seule, bien entendu, aussi seule que le premier dipneuste sorti de l’océan. » Wilson n’explique rien, bien que son roman opère largement sur le mode de la description. Il use aussi de termes dans un contexte nouveau : la civilisation kuiper, la translation Higgs, les sphères de Higgs pour l’habitat dans l’espace et sous l’eau, etc.

Car Isis, plus encore que les humains, est son vrai sujet. Chacun se rend sur Isis pour ses propres raisons, chacun la voit par ses propres yeux. Mieux, Zoé sent bien la nécessité du contact pour qu’il y ait connaissance. On pense ici au Carl Sagan de Contact, justement. S’il n’y a pas de toucher, « nous nous déployons dans le vide », nous ne trouvons pas de forme de vie intelligente autre que la nôtre.

Robert Charles Wilson

Problème : toucher Isis de la main signifie la mort. Doit-on pour autant y renoncer ? Non, si l’on en croit Zoé… et la planète elle-même. Car Isis, au fil du livre, s’insinue dans les esprits comme par les joints jusque-là étanches. « La biosphère se rapproche encore un peu » avec « l’attaque » sur l’avant-poste océanique. Une “attaque” qui clôt la première partie.

Zoé dispose d’une toute nouvelle combinaison, nettement plus pratique que les vieilles bioarmures avec lesquelles on pouvait explorer brièvement la planète. Cette combinaison moulante, qui laisse voir beaucoup de son corps, recycle ses excrétions. Le Dune de Frank Herbert n’est jamais loin, lui non plus…

La religion apparaît également en creux, par son absence, soulignée par Tam Hayes qui a repoussé les croyances de son peuple – et notamment de sa mère – pour, en définitive, s’en rapprocher au moment de contempler les étoiles et d’écouter leurs voix. Des « milliers de mondes » qui se parlent entre eux et que seule l’infection permet d’entendre.

Voici un beau roman en suspension, d’un auteur qui a visiblement fait le choix d’une narration horizontale, sans grande variation. Comme pour tenir sa “petite musique des sphères” tout au long de ses 300 pages. Un voyage dans l’infiniment grand et l’infiniment petit, avec, à leur jonction, deux corps humains et une planète vivante.

L’extrait : « Le pied gauche à la traîne et les servomoteurs envoyant dans son affichage cornéen des avertissements de surchauffe orange qui clignotaient en feux d’artifice paresseux, Tam Hayes atteignit la clairière où se dressaient les monticules des mineurs.
La brume donnait une intensité humide à la lumière solaire en provenance de l’est. La canopée exhalait de la vapeur comme un dragon endormi. Des traînées de brouillard descendaient en rivières fantomatiques des hauteurs des montagnes de Cuivre.
Hayes, dans sa pesante bioarmure, s’avança avec précaution. Cinq mineurs au moins (et d’autres cachés par les arbres ou les monticules, peut-être) le regardèrent entrer dans la clairière. Il portait, fixé sur son armure, une cravache électrique et un pistolet à balles en caoutchouc. Mais les mineurs restaient pour l’instant à distance respectueuse. Ils ne paraissaient ni inquiets, ni hostiles, simplement attentifs. Si du moins il interprétait correctement leur silence. Leurs têtes pivotaient comme des antennes radar. À se tenir ainsi bien droits, ils rappelaient à Hayes ces chiens de prairies prenant le soleil dont il lui était arrivé de voir des photographies. Le soleil scintillait dans leurs yeux sans expression. »

BIOS
Écrit par
Robert Charles Wilson
Édité par ActuSF

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