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Bizarre triangle amoureux (Death and Nightingales / RTÉ One / BBC Two)

Bizarre triangle amoureux (Death and Nightingales / RTÉ One / BBC Two)

Note de l'auteur

Réunir à nouveau Allan Cubitt et Jamie Dornan, respectivement créateur/scénariste et protagoniste masculin (face à une intense Gillian Anderson) de la série The Fall ? On demandait à voir. Et on n’est pas complètement déçu avec cette mini-série en 3 épisodes dans l’Irlande du Nord du 19e siècle. Passage en revue du premier épisode.

Il y a du Brontë, du Jane Austen dans cette mini-série en trois épisodes signée Allan Cubitt. Dans l’Irlande du Nord de la fin du 19e siècle (encore à 100% britannique), Beth Winters, belle-fille catholique du riche protestant Billy Winters, s’amourache du prolétaire (et inquiétant) Liam Ward, pour qui – ou par qui – elle pourrait bien choisir de quitter le confort un peu étouffant de sa maison pour le grand large. Avec ou sans la fortune familiale.

Dès le premier épisode (diffusé le 26 novembre sur la chaîne irlandaise RTÉ One et deux jours plus tard sur la BBC Two), on observe une certaine qualité onirique dans cette mini-série. Elle présente un moteur narratif relativement simple mais avec des à-côtés plus sombres, mystérieux, pour maintenir l’intérêt : la disparition de la mère, la relation entre Billy et Beth, l’origine de la fortune des Winters, Billy est-il un espion au service de la couronne anglaise ? Sans oublier les troubles politiques et religieux d’Irlande du Nord.

Cette géologie de sens fait l’une des richesses de ce premier épisode. L’autre richesse est à trouver du côté des acteurs principaux, dont les rôles dessinent une sorte de triangle amoureux déformé.

Beth Winters est jouée par l’Irlandaise Ann Skelly, encore largement méconnue sous nos latitudes (Kissing Candice, Red Rock, Rebellion). Elle incarne le cœur même de la série. Un cœur battant, saignant, enflammé et innocent à la fois. Tout le nœud narratif se résout en 24 heures, le jour précis du 23e anniversaire de la jeune femme. Et ce, pour une raison symbolique (tout tourne autour d’elle, et ce jour où elle prend de l’âge est aussi celui où est née celle qui incarne dans sa chair la faute de sa mère et l’injustice faite à son beau-père ; cette même chair qui en est venue à tenter ledit beau-père sur un mode moins paternel et plus sensuel, voire franchement sexuel) tout autant que matériel (cet anniversaire est l’un de ces jours où Billy Winters se saoule).

Billy Winters, justement, est incarné par le Gallois Matthew Rhys, plus qu’aperçu dans le rôle principal de Philip Jennings dans The Americans. Winters est un personnage complexe, pas foncièrement mauvais mais recelant un côté obscur qui prend le pas, parfois, sur sa volonté propre. Ce protestant pur jus se débat dans des circonstances économiques et politico-religieuses difficiles. Comme le dit l’acteur lui-même, « Billy Winters est un certain nombre de choses – je ne suis pas sûr qu’il sache qui il est réellement. C’est un homme qui rencontre beaucoup de problèmes, qui a perdu sa femme dix ans plus tôt dans un horrible accident et qui a élevé seul sa belle-fille. On ignore quand exactement, mais ses sentiments à l’égard de celle-ci se sont changés en quelque chose de légèrement plus sombre. »

Constamment au bord de l’abîme, Matthew Rhys interprète ce rôle avec un mélange de nuance et de légèreté : son Billy Winters n’est pas un patriarche monolithique qui ne connaît pas le doute. Voici un homme encore relativement jeune, très atteint par la mort de son épouse, souffrant de (et luttant contre) son penchant inavouable pour sa belle-fille.

Quant à Liam Ward, on pourrait y voir a priori le personnage classique du “jeune chevalier libre”. Or, il se complète ici d’un fond des plus inquiétants, amplifié par le jeu très intense et la présence dense de Jamie Dornan. Selon l’acteur irlandais, « on ignore quelles sont ses intentions, mais il y a comme un courant sous-jacent, quelque chose de sinistre ».

Avec ses cheveux un poil plus long et ondulés que dans The Fall, sa barbe et sa présence, il ressemble à Iain Glen (vu dans Downton Abbey et Game of Thrones). Son regard concentré, son charisme ténébreux assurent, dans ce premier épisode, une belle diffraction du récit.

Côté visuel, Allan Cubitt offre des plans recherchés, des cadres précis, des lumières envoûtantes. Une belle proposition de réalisation. Il n’en est pas à son galop d’essai, puisqu’il a à la fois écrit et réalisé les saisons 2 et 3 de The Fall (après avoir été le scénariste de la saison 1). Reste un côté théâtral assez prononcé. Peu de lieux en définitive, des dialogues très écrits… Comme un roman très intérieur du 19e siècle anglais, austère et pourtant imprégné de sensations et de sentiments, d’enfermement et d’aspiration à l’ailleurs. Ce n’est pas pour rien si Beth a reçu de sa mère, en héritage, une île où elle emmène Liam en cachette.

Death and Nightingales a ce rythme lent qui confine parfois à l’ennui, un côté artificiel aussi (ce qui n’empêche pas la beauté), qui évoque le Great Expectations de 2011, là aussi une mini-série (de la Beeb) en trois épisodes, adaptée de Dickens… et avec une marquante Gillian Anderson. Comme on se retrouve.

Death and Nightingales (RTÉ One / BBC Two) Mini-série en 3 épisodes.
Diffusée du 26 novembre au 10 décembre 2018 sur RTÉ One et deux jours plus tard sur BBC Two.
Série créée, écrite et réalisée par Allan Cubitt.
Adaptée d’un roman d’Eugene McCabe.
Avec Ann Skelly, Jamie Dornan et Matthew Rhys.

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