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Black is beautiful (Critique de 12 Years a Slave, de Steve McQueen)

Black is beautiful (Critique de 12 Years a Slave, de Steve McQueen)

Note de l'auteur

Loin de moi la volonté de vouloir donner dans le calembour facile, mais il y a finalement un rapport entre Steve McQueen, l’acteur, et Steve McQueen le réalisateur de 12 Years a Slave. Un rapport qui porte le nom de Franklin J. Schaffner, ou plus précisément celui de Papillon. Ce n’est pas dans le simple fait que les deux films parlent de prisonniers, mais plutôt dans la manière dont les deux réalisateurs ont choisi d’en parler. Et c’est tout à l’honneur de McQueen, le cinéaste, d’avoir voulu aborder un thème aussi délicat que l’esclavagisme à la façon d’un Schaffner revenu d’entre les morts.

Car nombreux sont ceux, et pas des moindres, qui s’y sont essayés pour se viander dans les grandes largeurs, soit par sentimentalisme gonflant (The Colour Purple, de Steven Spielberg), soit par crétinisme lourdingue (Django Unchained, de Quentin Tarantino). Or la force d’un film comme 12 Years a Slave, c’est qu’il évite très soigneusement de taper dans l’évidence (l’esclavagisme, c’est mal) pour au contraire nous proposer un voyage en terre d’esclaves. Une terre maudite à moitié cramée par un soleil de plomb et noyée sous une eau dégueulasse. Un enfer où ceux qui souffrent le font relativement en silence, et ceux qui font souffrir sombrent petit à petit dans la folie la plus totale, ravagés par la culpabilité, bouffés de l’intérieur par un système inhumain.

Dès les premières minutes où Solomon Northup (Chiwetel Ejiofor) fait son entrée dans l’étau esclavagiste, il y a comme une ambiance de solution finale où les esclaves sont vendus à la va-vite. Le stress suinte par tous les pores de la peau du marchand (Paul Giamatti). Il vend ses « marchandises » comme s’il devait fuir dans la seconde, comme si la colère de Dieu allait venir s’abattre sur son atroce petit magasin. Faulkner n’est pas loin. La malédiction du Sud est là, sous nos yeux. Et plus l’on s’enfonce, plus cette dernière se fait implacable tant pour les opprimés que pour les oppresseurs. Apogée de cet abîme de détresse, la plantation du terrible Edwin Epps (Michael Fassbender) ressemble à un cirque où les esclaves sont comme des pantins désarticulés, obligés de se livrer à une mascarade d’opulence et de bien-être. Une façade qui ne parvient même pas à distraire le maître de sa désolation. À l’heure de sa mort, il ira pourrir en enfer, il le mérite et il le sait.

Malheureusement, McQueen ne va pas jusqu’au bout et c’est probablement là que s’arrête la comparaison, un peu hasardeuse j’en conviens, avec le Papillon de Schaffner. Si la distance assumée par la caméra évite au réalisateur britannique d’en mettre des tonnes là où quelques kilos suffisent, elle lui refuse aussi la possibilité d’évoluer dans son propre univers et de plonger tête première dans sa folie destructrice. Un peu comme son personnage principal qui demeure digne d’un bout à l’autre de l’histoire, alors que tout son environnement se désagrège petit à petit. Certes, de cette manière, la folie cruellement humaine du couple Epps n’en est que plus éclatante. Mais là où les stigmates de la souffrance ravageaient la tronche de l’autre McQueen dans Papillon, ceux de Chiwetel Ejiofor sont malheureusement à peine visibles, surtout au bout de 12 ans.

Cette mise en scène propre jusqu’au bout comme son personnage devient alors quelque peu artificielle lorsque arrive la fin, elle-même mise en place un peu trop rapidement pour que l’on y adhère totalement. Peut-être était-il important pour McQueen que Northup reste digne coûte que coûte et compte tenu du sujet, on peut le comprendre. Mais il aurait été à ce moment là judicieux de montrer les efforts fournis par le personnage pour rester ainsi. Si le retrait pouvait paraître judicieux au départ, McQueen aurait dû permettre à son héros d’atteindre un point de non retour, une cassure, ou justement de montrer comment il lutte pour ne jamais l’atteindre. Or ici, il reste le témoin d’un monde en pleine dégénérescence sans en faire véritablement partie.

Cela dit, malgré un désamorçage un peu maladroit qui l’empêche d’accéder au même rang de chef d’œuvre que Papillon, et même si McQueen n’a pas l’arrogante folie d’un Schaffner ou d’un John Huston, 12 Years a Slave reste tout de même une œuvre assez fascinante, surtout lorsque l’on tient compte du côté super casse-gueule du sujet. On aurait même affaire au meilleur film du genre que ça ne m’étonnerait guère.

 

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