#BO Lost Highway (Nothing – Interscope)

#BO Lost Highway (Nothing – Interscope)

Pied au plancher pour la nouvelle année ! En attendant la saison 3 de Twin Peaks, dans la section « Musique » du DailyMars, nous avons réécouté la bande originale d’un autre film de David Lynch, qui fête ses 20 ans ce mois-ci : Lost Highway. Au programme : un Bill Pullman beaucoup moins présidentiel que dans Independance Day, deux Patricia Arquette pour le prix d’une, les débuts d’acteur de Marylin Manson… et (surtout) des pyromanes fous qui chantent en allemand. Allez, c’est parti !

 

“Funny how secrets travel…”

Ce sont sur ces quelques mots chantés par David Bowie que s’ouvre le film Lost Highway, de David Lynch, tout comme sa bande originale. « C’est curieux cette façon qu’ont les secrets de voyager ». Curieux aussi de voir à quel point cette sentence s’applique au film lui-même, à sa manière de se frayer un chemin dans une certaine culture populaire et ce, malgré un accueil critique plutôt tiède (aux États-Unis tout du moins) lors de sa sortie. Aujourd’hui célébré comme l’une des œuvres majeures de son auteur, il s’agit aussi d’un de ses films les plus radicaux, aussi bien dans sa narration et les thèmes qu’il aborde que dans son esthétique.

Pochette de la bande originale du film "Lost Highway" (1997) de David Lynch

Savamment agencée par Trent Reznor – l’homme derrière le groupe Nine Inch Nails (NIN) – la bande originale du film participe activement à ce rendu général. Trois ans plus tôt, en 1994, Reznor avait déjà produit la bande-son du film Tueurs nés d’Oliver Stone. En grand orchestrateur, il reprend le principe de « collage » qui avait fait la spécificité et le succès de cette précédente production (tout comme celui des bandes-son des films de Quentin Tarantino – scénariste original et contrarié de Tueurs nés, justement).

La BO du film de Stone proposait une sorte de panorama de la musique américaine de la deuxième moitié du vingtième siècle (de la folk de Bob Dylan au gangsta rap de Dr. Dre). Sur Lost Highway, Reznor va poursuivre dans cette veine. Mais, en plus, il va étendre son terrain de jeu à la musique « du monde », en convoquant par exemple la bossa nova d’Antônio Carlos Jobim. Par ailleurs, il va aussi laisser aller son inclination plus naturelle et personnelle pour la musique industrielle (un genre qu’il a largement contribué à populariser avec son groupe depuis le début des années 90).

 

Entre un vieux rock’n’roll vintage de Lou Reed et un thème aux accents jazzy de Barry Adamson (échappé des Bad Seeds de Nick Cave), ce disque sert aussi de reliquaire à ce que la scène métal de la fin des années 90 compte de plus provoc’. Aux côtés de Reznor et NIN, on trouve donc le cauchemar de l’Amérique blanche et bigote de l’époque : Brian Warner, plus connu sous son nom de scène de Marilyn Manson. Il faut dire qu’avant le 11 septembre 2001, l’Amérique s’effrayait d’un rien. Manson, encore jeune poulain de l’écurie de Reznor (qui a produit ses deux premiers albums) déploie ici son goût pour le « shock rock » et les reprises – ou plutôt les réappropriations – extravagantes en s’attaquant au légendaire I Put a Spell on You de Screamin’ Jay Hawkins.

 

Autres invités pour le moins surprenant : les Smashing Pumpkins – les papes du rock alternatif américain à l’époque, alors au sommet de leur gloire après la sortie du double album Mellon Collie and the Infinite Sadness – apportent leur contribution sous la forme d’un titre, Eye, qui préfigure le tournant que prendra le travail du groupe sur leur album suivant, Adore.

Mais, surtout, cette bande originale va propulser vers les sommets des charts un groupe originaire d’Allemagne de l’est… Rammstein. Par le fait du prince – ou plutôt des deux princes des « trendsetters » qu’étaient Lynch et Reznor à l’époque – ce sextet berlinois va acquérir une popularité absolument inespérée sur la scène internationale.

 

Parce qu’on vous parle d’un temps où David Lynch, d’une part, faisait encore des films et, d’autre part, jouissait déjà d’une sorte de culte, après son incursion dans le domaine de la série télé avec Twin Peaks et sa Palme d’Or à Cannes en 1990 avec Sailor et Lula. Trent Reznor, quant à lui, avant de devenir une sorte de caricature de lui-même dopé à la gonflette et aux stéroïdes, c’était ce qui se faisait de mieux, de plus pointu et plus « arty » dans une époque où on pensait encore pouvoir réconcilier le rock et la musique électronique. Bref, si ces deux-là vous disaient que Rammstein, c’était « hype », cela ne souffrait aucune forme de discussion.

Patricia Arquette dans le film "Lost Highway" (1997) de David LynchIl s’agissait aussi d’une époque où la chronologie des médias n’était pas la même qu’aujourd’hui. Entre le moment où un film était projeté en salle et sa sortie en VHS, il pouvait s’écouler à peu près un an (et ne parlons même pas d’une éventuelle diffusion télé, encore moins pour un film de David Lynch). Pour prolonger l’expérience sensorielle du calibre de Lost Highway, l’un des succédanés les plus efficaces était l’écoute de sa bande originale. C’est aussi l’un des talents de Lynch que de réussir à rendre indissociable certaines séquences du film et leur musique. Essayez d’écouter la reprise de This Magic Moment qu’a enregistrée Lou Reed sans revoir Patricia Arquette, blonde platine, assise à la place du mort dans une Cadillac série 62 décapotable, pour voir. Preuve que l’œuvre de Lynch fonctionne comme un véritable « ouvroir » d’expression artistique potentielle. En associant des morceaux préexistants et d’autres composés spécialement pour l’occasion – on n’a même pas évoqué ici le remarquable travail du collaborateur régulier de Lynch, le compositeur Angelo Badalamenti – le résultat est d’une plasticité folle, qui en appelle à l’imaginaire, l’inconscient, la culture populaire – appelez ça comme vous voudrez – pour créer des images mentales d’une force peu commune.

Mais ce disque, c’est aussi un véritable cimetière des éléphants, entre les artistes qui ont passé l’arme à gauche (David Bowie ou Lou Reed, justement) et ceux dont l’encéphalogramme musical est plat peu ou prou depuis au moins une bonne dizaine d’années (NIN, Rammstein…). Écouter ce disque aujourd’hui, c’est un peu comme regarder une photo de classe datant de l’école primaire, une fois arrivé à la maison de retraite. Entre ceux qui ne sont plus là, ceux qui se bavent dessus en radotant, les vieux beaux qui essaient encore de faire illusion… on se dit qu’on était quand même pas mal à l’époque.

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