1 série pour 1 rédacteur : Boardwalk Empire (saison 1)

1 série pour 1 rédacteur : Boardwalk Empire (saison 1)

Note de l'auteur

En septembre, nous vous avions demandé de choisir des saisons de séries à regarder pour les rédacteurs du Daily Mars. Place ce mercredi à celui qui se battait avec un drama depuis un paquet de mois : Nicolas, et la saison 1 de Boardwalk Empire.

« Whisky, cigarettes et petites pépées… and not TV ».

Prestigieux projet HBO (Martin Scorsese et Terence Winter à la production ; Steve Buscemi dans le premier rôle), Boardwalk Empire est dans une situation paradoxale. Il y a ceux qui se sont accrochés et saluent aujourd’hui sa qualité, et il y a ceux qui savent qu’elle existe mais n’en pensent pas grand-chose. La faute à une saison 1 assez lente, un peu clinquante, un peu froide… mais pas dénuée d’atouts.

Sombre chronique du développement d’Atlantic City dans les années 20, la série s’intéresse prioritairement au trésorier du parti Républicain (Nucky Thompson, joué par Steve Buscemi). Ce dernier a la main sur la ville : il joue sur tous les tableaux pour obtenir ce dont il a besoin, alors que l’argent sale et la corruption sont partout.

Inspirée du livre Boardwalk Empire : The Birth, High Times and Corruption of Atlantic City – qui raconte l’histoire d’une figure du crime du New Jersey qui a réellement existé, Enoch L. Johnson -, Boardwalk Empire a un statut un peu particulier dans le panorama des dramas de la chaîne câblée.

Ce sont les dirigeants de HBO qui ont soufflé à Winter l’idée d’exploiter l’ouvrage dans lequel on raconte comment, à partir des années 1910 jusqu’en 1941, le « vrai Nucky » a pris les commandes d’une implacable machine qui contrôlait tout à la fois la ville d’Atlantic City et le comté local.

C’était en 2008 : à l’époque, le scénariste des Soprano réfléchit depuis déjà plusieurs années à la création d’une série dont l’action se déroulerait dans les années 20. Un an plus tard, Martin Scorsese rejoint le projet en qualité de producteur. Son ambition ? « Développer des personnages et des histoires sur le long terme ». Une formule classique dans la bouche de cinéastes s’essayant à l’expérience sérielle mais qui, ici, imprègne fortement l’identité du projet. Pour le meilleur et pour le pire.

Boardwalk Empire saison 1, c’est effectivement une grande fresque visuellement soignée, avec une multitude de personnages et une histoire qui décline lentement de très nombreuses intrigues.

On pourrait penser que le projet manque cruellement d’âme, ce qui est compréhensible. S’il montre qu’il n’a rien perdu de ses aptitudes à raconter des histoires denses, Terence Winter se débat, pendant les douze premiers épisodes, avec deux gros soucis.

Nucky Thompson, un héros complexe et un peu « lointain ».

Le premier, c’est son personnage principal. Thompson est un homme complexe, au centre d’une multitude d’intrigues politiques qui ne le sont pas moins, et dont les émotions sont difficiles d’accès. Si on devait faire un comparatif avec Tony Soprano en saison 1 des Soprano, c’est sans doute là que le bat blesse.

Alors qu’il se débat avec sa mère, sa femme, ses hommes et sa crise existentielle, Tony parvient toujours à toucher le téléspectateur : David Chase et les scénaristes de la série ne perdent jamais de vue la nécessité d’aménager le chemin qui conduit au ressenti du héros. Mieux : c’est ce qui permet, par ricochet, de s’intéresser à d’autres personnages du show.

Dans la saison 1 de Boardwalk Empire, Winter trace lui aussi un chemin, mais ce dernier est incroyablement tortueux. Dès lors, il devient difficile de s’impliquer émotionnellement dans ce qui est raconté. Si, dans le dernier épisode, on comprend mieux qui il est, on a toujours autant de mal à pleinement savoir ce qu’il ressent. Est-ce la faute de Steve Buscemi ? Objectivement, c’est difficile à croire. La carrière cinématographique du comédien (The Big Lebowski, Fargo, Reservoir Dogs…) montre effectivement qu’il est capable de tout, et surtout du meilleur.

L’autre problème majeur de cette saison 1, c’est l’éclatement des intrigues. Dans sa première saison, Treme multiplie les lignes narratives mais toutes sont viscéralement liées à Katrina. Dans The Wire, la fresque déclinée par la série est de plus en plus complexe à mesure que le temps passe, mais elle est d’abord esquissée autour d’un thème central bien défini, resserré. Dans Boardwalk Empire, les lieux et les enjeux sont multiples. Et disparates. Une partie de l’histoire se déroule à Atlantic City, une autre à Chicago. Il y a aussi des incursions à New York.

Si cela sert le côté « reconstitution », on peut sérieusement considérer que c’est un obstacle pour rentrer dans l’histoire. C’est aussi une barrière pour mieux connaître ses protagonistes. L’articulation « portraits/thématique de l’histoire » grince quelque peu. Peut-être parce qu’il y a trop de choses, tout le temps : l’option « épisodes de 55/60 minutes » ne peut d’ailleurs pas tout régler.

Margaret Shroeder (Kelly MacDonald), LA femme de la saison 1.

C’est dommage. C’est d’autant plus regrettable que si le personnage central est difficile d’accès – son plus gros problème, au fond, c’est de ne pas susciter grand-chose – d’autres portraits sont réussis.

En fait, il y a trois personnages qui retiennent prioritairement l’attention dans cette première saison.

Jimmy Darmody (Michael Pitt), un homme qui erre comme un étranger depuis la fin de la guerre. Qu’il soit avec sa femme, avec ses partenaires d’affaires ou avec Nucky, il est seul, paumé. Cet isolement nourrit un ressentiment capable d’exploser brutalement à l’écran. C’est ce qui rend ce personnage touchant, même si là aussi, rien n’est donné de façon évidente au public.

Margaret Schroeder (Kelly MacDonald) est aussi un personnage intéressant. Il est amusant de constater que, par bien des aspects, c’est une sorte d’anti Peggy Olson (Mad Men). Là où l’employée de Sterling Cooper essaie de faire bouger les lignes tout en étant complètement immergée dans un schéma social remarquablement décrit par Matthew Weiner, Margaret s’inscrit comme une touche de modernité un peu plus « brute ». La mère de famille venue d’Irlande évolue certes dans un univers en mouvement mais le conservatisme reste de mise. Dans le milieu du crime organisé encore plus qu’ailleurs. Par bien des côtés, elle fait penser à une Carmela Soprano en devenir.

Nelson Van Alden (Michael Shannon) est également une figure marquante de la saison 1. Agent de la prohibition, le représentant des forces de l’ordre traduit le conflit profond de l’Amérique des  années 20. D’un côté, la volonté d’instaurer un ordre moral ultra-rigoureux – limite castrant ; de l’autre, un réel besoin de se sentir vivre, de ressentir des émotions et de tester ses limites. Figure psychotique incarnée par un impressionnant Shannon, Van Alden est sans doute le personnage le plus réussi.

Nelson Van Alden (Michael Shannon), à la fois effrayant et magnétique.

Au final, la situation est contrastée. S’il faut s’accrocher pour entrer dans l’univers de Boardwalk Empire, on se rend compte, en fin de saison, que tout est là, solidement installé, pour que le récit prenne son envol. On peut regretter qu’avec sa direction bicéphale, la série n’ait pas davantage profité de la virtuosité narrative de Scorsese pour donner plus de souffle à son récit. Plus d’une fois, cela aurait été vraiment bienvenu.

Mais l’essentiel est là : une fois au bout du chemin, on a envie de poursuivre l’aventure. Bonne pioche : je vais continuer. On en parlera sans doute dans la rubrique On a vu.

BOARDWALK EMPIRE (SAISON 1)
Série créée par Terence Winter, produite par Martin Scorsese et Terence Winter (showrunner).
12 épisodes (2010)
Avec Steve Buscemi (Enoch « Nucky » Thompson), Michael Pitt (Jimmy Darmody), Kelly MacDonald (Margaret Schroeder),  Michael Shannon (Nelson Van Alden), Vincent Piazza (Lucky Luciano), Shae Wigham (Elias « Eli » Thompson), Michael K. Williams (Chalky White).

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