Border – Entretien avec le réalisateur

Border – Entretien avec le réalisateur

Ce mercredi 9 janvier sort un OVNI du cinéma de genre : Border de Ali Abassi, l’histoire étrange d’une douanière au physique hors du commun et au sens de l’odorat surdéveloppé qui révèle une attirance pour un mystérieux voyageur. L’histoire est tirée d’un roman de John Ajvide Lindqvist, l’auteur du tout aussi étrange Morse en 2008 qui revisitait le mythe des vampires. Le film s’est déjà distingué à Cannes en remportant le prix Un certain regard. Entre romance, film de monstre, enquête policière et drame social, le film déroute, met mal à l’aise, et malgré quelques longueurs propose quelque chose de vraiment original dans un paysage du film de genre qui en manquait cruellement.

Nous avons eu la chance de rencontrer le jeune réalisateur Ali Abassi, danois d’origine iranienne qui signe ici son deuxième long métrage après Shelley en 2016. Attention, quelques légers spoilers.

Daily Mars : Tout d’abord, félicitations pour ce fort moment de cinéma. Pourquoi ce film ?

Ali Abassi : Après que mon premier film Shelley n’a fait que 437 entrées au Danemark, je me suis dit que je devais sauver ma carrière et faire quelque chose de plus mainstream… Et c’est ce que j’ai sorti : c’est ça mon idée du mainstream. (rires) Il y a une histoire d’amour, il y a du suspense, de l’humour… Je me suis dit que les gens allaient aimer.

 

Vous semblez utiliser le film de genre pour parler d’autre chose au spectateur…

A. A. : Oui, les gens s’attendent à être divertis devant un film de genre… Ils s’y attendent probablement devant tous les genres mais les films de genre particulièrement. Vous n’allez pas voir Star Wars pour penser à la politique. C’est pourquoi ces films, en particulier Star Wars ou par exemple les Batman de Christopher Nolan, sont quasiment des films de propagandes. J’avais été surpris que les Batman soient aussi clairement des films sur le terrorisme, l’extrémisme, etc. L’Amérique représentée par Batman se bat contre les Arabes, les terroristes, ici le Joker. Ils ont beau être malins, à la fin Batman l’emporte. Je ne pense pas que ce soit tiré par les cheveux, je pense que cette lecture y était. Mais la raison pour laquelle personne n’en a parlé c’est que ce n’était pas ce qu’ils venaient chercher. Donc cette façon d’amener un sujet politique par le genre est intéressante, cela vous donne la possibilité de le faire sous couvert d’autre chose.

 

D’où vient cette curiosité pour le folklore, avec cette histoire de trolls dans la forêt ?

A. A. : Cela vient vraiment du roman. Honnêtement je n’étais pas particulièrement intéressé par tout cela, j’ai dû lire la page Wikipédia… (rires) Ce n’est pas du tout mon fort, je n’ai pas grandi avec cette mythologie, et puis ce n’est pas vraiment le sujet du film. Donc j’ai décidé de ne pas trop chercher à en savoir plus pour construire mon propre univers. À ma connaissance, la mythologie que l’on a utilisée était déjà une version modifiée. Comme pour Morse, l’auteur s’était réapproprié les vampires, ici ce sont les trolls !

 

Toute l’intrigue secondaire avec les kidnappings d’enfants et les pédophiles, cela vient bien du mythe des trolls ?

A. A. : Tout à fait. Dans la mythologie, les trolls enlèvent les bébés humains et mettent les leurs à la place. Cela vient sans doute à l’époque des gens dont les enfants tombaient soudainement malade et qu’ils ne savaient pas guérir. Ils ont créé un mythe autour de cela. Je me suis dit : « Ok, si je veux prendre ce mythe au sérieux, quel serait l’équivalent aujourd’hui ? Que feraient-ils des enfants qu’ils prennent ? Ok, ils les vendent. Mais à qui vous vendez un enfant ? Ce n’est pas une paire d’écouteurs, vous ne pouvez pas les vendre dans la rue. Qui aurait l’utilité d’un enfant ? » J’ai juste essayé de trouver une approche logique.

 

Votre personnage Vore affirme n’être que l’outil permettant aux humains de se blesser entre eux. D’où vient cette idée ?

A. A. : Je pense qu’il décrit vraiment ce qu’il fait. C’est sa façon de ne pas assumer ses responsabilités. Il dit : « Je ne suis pas mauvais, juste indifférent. » Quand je mange une omelette avec 4 œufs, personne ne va me traiter de serial killer : c’est un peu comme ça qu’il voit les humains. Et quand Tina le force à prendre ses responsabilités, il s’en fiche, ce n’est pas lui qui abuse des enfants. Pour moi, la portée politique de cela c’est que l’on va toujours chercher le mal ailleurs, en dehors de nous-mêmes. Alors qu’il est très clair que c’est vers nous qu’il faut regarder : il n’y a rien de plus mauvais que nous-mêmes.

Vos personnages ont un côté très brut, bestial, monstrueux, mais vous semblez toujours les filmer avec sensualité.

A. A. : Oui, c’est comme cela que je vois le monde. Je ne les vois pas comme des monstres, juste comme étant différents, ils ne sont laids qu’à travers les normes humaines. Pour moi, ce film est une histoire d’amour, et comme toutes les histoires d’amour il doit y avoir de la sensualité, un côté lyrique, romantique, pour que l’on comprenne ce que la protagoniste ressent, ce que c’est pour elle de tomber amoureuse. C’était une chose très naturelle.

 

Comment avez-vous travaillé avec vos acteurs pour obtenir une telle performance ?

A. A. : Il y avait beaucoup de challenges, en particulier des challenges pratiques. Les plus évidents sont bien sûr le maquillage, les effets spéciaux numériques, etc. Mais il y avait aussi beaucoup d’animaux, des bébés, toutes ces choses qui rendent le tournage plus difficile. Nous n’avions eu que deux ou trois jours de répétitions avec Eva Melander et Eero Milonoff où l’on a juste parlé des marqueurs émotionnels de leurs personnages. Je leur ai dit dès le début que le challenge ne serait pas comment jouer ces personnages, je m’attends à ce qu’ils le fassent, je leur donne la liberté nécessaire et les aide en étant un spectateur mais je les dirige au minimum, je leur donne une direction. C’est vraiment leur performance. Je leur faisais confiance. Mes vraies préoccupations venaient du renard, du bébé, des masques, etc. et je pouvais paraître distant. Je pense qu’ils ont bien compris cela et sont devenus mes alliés. Si vous ne devenez pas tout de suite un allié de vos acteurs, cela arrive et cela m’est déjà arrivé, vous tombez dans une constante évaluation entre vous et vous n’avancez pas. Si cela avait été ainsi dans ce cas précis, le film ne se serait jamais fait.

 

Les rôles sont très physiques, ils ont une certaine animalité et ont d’ailleurs un rapport étroit avec les animaux. Comment voyez-vous vos personnages ?

A. A. : Pour moi, les êtres humains sont des animaux, c’est un fait et non une interprétation de ma part. On est une sorte d’animal bien spécifique, un animal dont la conscience de soi et l’empathie sont très développées, de la même manière qu’un aigle a une vue développée ou qu’un chien a un bon odorat, je pense que ce qui nous définit le plus est notre conscience du « moi ». Il est important de parler du fait que nous sommes des animaux car si vous comprenez ça, vous comprenez de nombreuses choses que les gens essaient de surpasser, beaucoup de problèmes sociaux comme le racisme par exemple qui est une réaction très animale, comme un chien n’aimant pas un étranger. Je ne pense pas que le racisme soit une réaction idéologique, c’est une réaction très primitive, profondément ancrée en nous. Ça ne veut pas dire que nous devons être raciste, cela veut dire que nous devons prendre conscience que même en parlant du racisme, il ne disparaitra pas, parce que c’est une partie de nous. Je pense aussi que tout le monde a l’instinct de tuer. Certains sont vraiment bien formés pour réprimer cette pulsion, d’autres s’en rendent compte mais comprennent que s’ils tuent il y aura des conséquences ; cette pulsion est là. Et il y a toute une gamme de pulsions qui sont là, cachées derrière une fine couche de civilisation.

 

Savez-vous quel sera votre prochain projet ?

A. A. : Honnêtement, je ne sais pas. Je pense à certains projets en Amérique, j’ai un projet en Iran, peut-être un projet en France. Je n’ai jamais eu autant d’opportunités dans ma vie et je suis très mauvais pour prendre des décisions donc je vais avoir besoin de temps !

Border
Réalisé par Ali Abassi
D’après John Ajvide Lindqvist
Avec Eva Melander, Eero Milonoff
Sortie le 09 janvier 2019

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