Boudicca : où est passée la reine-guerrière ?

Boudicca : où est passée la reine-guerrière ?

Note de l'auteur

Les pages de Boudicca défilent agréablement mais n’impriment pas le cerveau ni le cœur. On s’ennuie sans trop d’effort. En définitive, Alan Moore en disait plus en quelques lignes – et en faisait ressentir davantage – sur la reine-guerrière Boadicée que ce livre en près de 300 pages.

L’histoire : Angleterre, premier siècle. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ? Boudicca est la biographie historique et onirique de celle qui fut à la fois amante, mère et guerrière mais avant tout femme libre au destin tragique.

Mon avis : « Boudicca » signifie « victoire » en langue icène. Et ce nom cache d’emblée un double visage. « Boudicca » est l’expression antique ; c’est ainsi que la reine est désignée dans les écrits de l’historien romain Tacite. Au 17e siècle, « Boadicée » (ou plutôt « Boadicea ») apparaît sous la plume de William Cowper pour son œuvre Boadicea, An Ode. Et ce nom perdurera jusqu’à très récemment, avec la volonté d’universitaires et d’enseignants de revenir aux sources antiques.

Ce n’est donc pas un hasard si Alan Moore emploie « Boadicea » dans From Hell, lorsque, au chapitre 4 (page 8), William Gull emmène son cocher pour un tour du Londres occulte. Près de Battle Bridge Road, il montre des bâtiments sombres qui marquent le lieu où « les derniers espoirs et rêves des femmes ont été passés par le fil de l’épée ». Boadicée, à laquelle les Romains avaient interdit de transmettre sa couronne à ses filles (elle n’avait pas de fils), s’en est plainte ; elles furent toutes trois violées. Elle a donc levé une armée de son peuple, les Icènes, et réduit notamment Londinium en cendres.

Elle a laissé une couche de cendres, une veine noire dans les strates géologiques de Londres, souvenir de la colère d’une femme. Marquez cela, Netley. Marquez-le bien, et craignez-le. Rome rassembla ses forces et reprit la cité en ruines. Boadicée mourut sur ce lieu précis de Battle Bridge, en contrebas de Parliament Hill où les druides offraient autrefois des sacrifices au Soleil Père. Venez, Netley. Revenons à King’s Cross, puis vers Pentonville.

Boadicée, Boudicca… La préférence dépend des goûts de chacun.e. Personnellement, je préférerai toujours l’orthographe du 17e siècle.

L’héroïne de ce roman, mi-biographie mi-fiction, est condamnée à l’action, à la parole, à la réaction, car « seuls les dieux ont le pouvoir de rester silencieux ». Ce livre à la première personne, signé Jean-Laurent Del Socorro, dont j’avais beaucoup aimé le Je suis fille de rage (consacré à la guerre de Sécession), interroge surtout la place des femmes dans une société qui change, où les rapports de pouvoir évoluent, s’inversent, tremblent sur leur base. Et dans ce cadre, la place des reines a valeur de symbole :

Alors que la rencontre avance vers son issue inévitable, j’observe, inquiète, l’absence de femmes dans les rangs des Romains. En nous soumettant à l’empereur Claudius, les rois renoncent à leur autonomie mais gardent leurs privilèges. J’ai le sentiment que les reines perdront davantage si elles ne font rien pour défendre leur place dans ce monde que l’aigle veut façonner à son image.

Jean-Laurent Del Socorro

Les bonnes intentions de l’auteur étouffent cependant un récit qui manque dès lors de souffle, d’envergure. Le style est plaisant mais sans relief, un peu trop « gentil » au regard d’un sujet qui aurait gagné à davantage d’énergie, voire d’ambiguïté. La narration n’a rien de surprenant, pas plus que les motifs. Les événements s’enchaînent, les décisions ont leurs conséquences, on avance vers le dénouement en étant porté mais pas transporté. Voici un livre qui se laisse lire mais aussi vite oublier.

Cette forme de banalité s’exprime entre autres dans les « petites réflexions philosophiques » de Boudicca, parfois du niveau collège. Du genre : « Il n’y a pas de hasards. Seulement les choix que nous faisons. » Prenez vos stylos, vous avez trois heures…

La destinée exceptionnelle de la reine Boudicca ne transparaît guère dans ces quelque 290 pages. Jean-Laurent Del Socorro s’attache à sa vie intérieure, et c’est très bien. Toutefois, les troupes romaines passent et se ressemblent, les batailles et autres escarmouches n’apportent rien au récit, et la Grande Histoire demeure loin, très loin à l’arrière-plan.

Les pages défilent confortablement mais n’impriment pas le cerveau, ni le cœur. On s’ennuie sans trop d’effort. En définitive, Alan Moore en disait plus en quelques lignes – et en faisait ressentir davantage – sur Boadicée que ce livre en près de 300 pages.

Boudicca
Écrit par
Jean-Laurent Del Socorro
Édité par ActuSF

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