Broadchurch, anti-Twin Peaks ? (bilan de la saison 1)

Broadchurch, anti-Twin Peaks ? (bilan de la saison 1)

Note de l'auteur

David Tennant et Olivia Coleman

Le jeune Danny Latimer est retrouvé mort au pied d’une falaise, sur la plage de la ville balnéaire de Broadchurch. Maquillé pour faire penser à un suicide, le meurtre du jeune garçon va bouleverser le quotidien de cette petite ville pleine de secrets. En charge de l’affaire, l’abrasif inspecteur Alec Hardy vient de débarquer en ville et doit travailler avec une « locale » : Ellie Miller.

Un corps retrouvé sur une plage. Un inspecteur qui débarque et qui doit résoudre l’affaire. Une ville qui est ébranlée par cette mort. Des habitants qui révèlent chacun leur tour des secrets… Oui. Ça fait penser à Twin Peaks. Du coup, son unique auteur, Chris Chibnall, bien connu des fans de l’univers Doctor Who / Torchwood (1), a prit des mesures drastiques pour éviter les similitudes. D’abord, si tous les habitants de la ville de Broadchurch cachent quelque chose, aucun ne possède de part d’excentricité.

La volonté de se démarquer la plus flagrante vient du personnage d’Alec Hardy. Si on le met en parallèle avec Dale Cooper, on semble face à un pur négatif du personnage. Cooper est un être positif qui a besoin d’un nombre d’heures de sommeil précis, qui adore la nourriture. Hardy est taciturne, ne semble pas dormir et ne mange jamais. Cooper tombe amoureux de Twin Peaks et des gens qui y vivent. Hardy déteste Broadchurch et est désagréable avec tout le monde. Enfin, Cooper arrive pour collaborer avec la police locale, et le fait en bonne intelligence. Hardy est très vite en opposition avec Ellie Miller. Si dans Twin Peaks les forces de l’ordre locales voyaient l’arrivée de Cooper comme celle du messie, dans Broadchruch, Ellie Miller est dépitée de la présence d’Hardy, qui lui pique sa place et sa promotion.

Si on sort de ces « anti-similitudes » assez fortes, la série nous fait presque plus penser à The Killing. Comme sa consœur danoise, Broadchurch prend bien soin de parler du deuil, et des conséquences d’un décès aussi incompréhensible dans le cœur des gens. Elle prend aussi le temps de montrer les dégâts que peuvent causer un évènement pareil sur un couple qui bat déjà de l’aile. En cela, la série est assez juste, tape même fort, et laisse souvent la larme à l’oeil.

Le duo de journalistes, pas l’aspect le plus abouti de la série

On pourra aussi saluer cette volonté de ne pas céder aux rebondissements systématiques et artificiels. En cela, la série est assez fine, et évite de nous sortir un nouveau suspect à chaque fin d’épisode. Hélas, on n’évite pas les poncifs du genre dès qu’il faut créer de la suspicion. Si vous voulez qu’un personnage ait l’air suspect (et soit considéré comme tel), montrez-le refusant de dire la vérité car il risque autre chose. Là, pour le coup, la série se révèle artificielle, trop écrite.

Alec Hardy, au delà d’être désagréable avec tout le monde, ne nous surprendra jamais par ses capacités d’inspecteur. Souvent on le verra mal à l’aise, fatigué, derrière son bureau à hurler après Ellie que les choses ne vont pas assez vite. Hélàs, la façon dont le mystère est résolu ne mettra pas en avant les qualités d’Hardy, pour des raisons qu’on ne spoilera pas. Par contre, le duo Hardy/Miller fonctionne plutôt bien. L’un est détaché des habitants, motivé par une seule chose: trouver le coupable. L’autre pense aussi au bien de la communauté. Ce débat constant donne lieu à de très bonnes scènes.

Les Latimer, un couple brisé par le drame

Olivia Coleman, pour ceux, qui (2) ne la connaissent que via ses rôles comiques, vont au devant d’une sacrée surprise. Si elle ne perd pas son aspect sympathique, son côté voisine sympa, pas très jolie mais tellement positive, elle semble montrer une autre corde à son arc. Elle offre une profondeur incroyable à son personnage. Une gravité non feinte. Quand le drame touche cette femme si agréable, ça nous touche tout autant. Tennant, lui, se donne corps et âme dans le rôle. Jamais il n’a semblé aussi maigre, aussi fatigué. Sa prestation est moins étonnante, sauf si vous ne l’avez vu que dans Doctor Who.

La série montre aussi à quel point les relations enfants-adultes sont compliquées dans un climat de suspicion. Tous les comportements sont scrutés à la loupe. L’adulte passe de guide à potentiel danger. Qu’il s’agisse du curé (excellent Arthur Darvill, comme d’habitude), au vendeur de journaux qui fait bosser les enfants du quartier. Dans cette ambiance délétère, tout le monde est obligé de révéler ses secrets honteux, même s’ils ne sont pas liés à l’affaire. C’est humiliant, c’est choquant et ça brise des vies.

« Si vous voulez éviter les spoils sur le nom du meurtrier, évitez le net, il est partout »

Si Broadchurch retransmet assez justement ce qu’on attend d’un effet papillon de cette ampleur, on regrettera certains aspects, un peu factices, une certaine apathie dans l’enquête policière, et une progression par le drame qui n’offre que peu de moments de répit (pourtant, un de ses rares moments d’espoir est une de ses scènes les plus réussies: quand les Latimer partagent une glace sur le front de mer, contemplant l’avenir). Le final, sans donner son contenu, est d’une rare violence dans la puissance de son désenchantement.

Une série dure, qui prend le temps de prendre aux tripes, mais sans pour autant réussir à tous les niveaux. Broadchurch reste une série à voir, rien que pour la qualité de son interprétation.

BROADCHURCH, Saison 1 (ITV)

Créée et écrite par Chris Chibnall

Réalisée par James Strong et Euros Lyn

Avec : Olivia Coleman (Ellie Miller), David Tennant (Alec Hardy), Jodie Whittaker (Beth Latimer), Andrew Buchan (Mark Latimer), Arthur Darvill (Révérend Paul Coates), Matthew Gravelle (Joe Miller)

(1) : Il écrit régulièrement pour Who et était en charge des deux premières saisons de Torchwood.

(2): comme moi

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